Elle suivit jusqu'à l'Agora la rue qui menait à la mer et au bout de

laquelle se pressaient comme des épis gigantesques les mâtures de huit

cents vaisseaux. Puis elle tourna à droite, devant l'immense avenue du

Drôme où se trouvait la demeure de Démétrios. Un frisson d'orgueil

l'enveloppa quand elle passa devant les fenêtres de son futur amant;

mais elle n'eut pas la maladresse de chercher à le voir la première.

Elle parcourut la longue voie jusqu'à la porte de Canope et se jeta sur

la terre entre deux aloës.

Il avait fait cela. Il avait fait tout pour elle, plus qu'aucun amant

n'avait fait pour aucune femme, sans doute. Elle ne se lassait pas de le

redire et d'affirmer son triomphe. Démétrios, le bien-aimé, le rêve

impossible et inespéré de tant de cœurs féminins, s'était exposé pour

elle à tous les périls, à toutes les hontes, à tous les remords

volontiers. Même il avait renié l'idéal de sa pensée, il avait dépouillé

son œuvre du collier miraculeux, et ce jour-là, dont l'aube se levait,

verrait l'amant de la déesse aux pieds de sa nouvelle idole.

«Prends-moi! prends-moi!» s'écria-t-elle. Elle l'adorait maintenant.

Elle l'appelait, elle le souhaitait. Les trois crimes, dans son esprit,

se métamorphosaient en actions héroïques, pour lesquelles jamais, en

retour, elle n'aurait assez de tendresses, assez de passion à donner. De

quelle incomparable flamme brûlerait donc cet amour unique de deux êtres

également jeunes, également beaux, également aimés l'un par l'autre et

réunis pour toujours après tant d'obstacles franchis!

Tous les deux ils s'en iraient, ils quitteraient la ville de la reine,

ils feraient voile pour des pays mystérieux, pour Amathonte, pour

Épidaure ou même pour cette Rome inconnue qui était la seconde ville du

monde après l'immense Alexandrie, et qui entreprenait de conquérir la

terre. Que ne feraient-ils pas, où qu'ils fussent! Quelle joie leur

serait étrangère, quelle félicité humaine n'envierait pas la leur et ne

pâlirait point devant leur passage enchanté!

Chrysis se releva dans un éblouissement. Elle étira les bras, serra les

épaules, tendit son buste en avant. Une sensation de langueur et de joie

grandissante gonflait sa poitrine durcie. Elle se remit en marche pour

rentrer...

En ouvrant la porte de sa chambre, elle eut un mouvement de surprise à

voir que rien, depuis la veille, n'avait changé sous son toit. Les menus

objets de sa toilette, de sa table, de ses étagères lui parurent

insuffisants pour entourer sa nouvelle vie. Elle en cassa quelques-uns

qui lui rappelaient trop directement d'anciens amants inutiles et

qu'elle prit en haine subite. Si elle épargna les autres, ce ne fut pas

qu'elle y tînt davantage, mais elle appréhendait de dégarnir sa chambre

au cas où Démétrios eût formé le projet d'y passer la nuit.

Elle se déshabilla lentement. Les vestiges de l'orgie tombaient de sa

tunique, miettes de gâteaux, cheveux, feuilles de roses.

Elle assouplit avec la main sa taille desserrée de la ceinture et

plongea les doigts dans ses cheveux pour en alléger l'épaisseur. Mais

avant de se mettre au lit, il lui prit une envie de se reposer un

instant sur les tapis de la terrasse, où la fraîcheur de l'air était si

délicieuse.

Elle monta.

Le soleil était levé depuis quelques instants à peine. Il reposait sur

l'horizon comme une vaste orange élargie.

Un grand palmier au tronc courbe laissait retomber par-dessus la bordure

son massif de feuilles vertes. Chrysis y réfugia sa nudité chatouilleuse

et frissonna, les seins dans les mains.

Ses yeux erraient sur la ville qui blanchissait peu à peu. Les vapeurs

violettes de l'aube s'élevaient des rues silencieuses et

s'évanouissaient dans l'air lucide.

Tout à coup, une idée jaillit dans son esprit, s'accrut, s'imposa, la

rendit folle: Démétrios, lui qui avait tant fait déjà, pourquoi ne

tuerait-il pas la reine, lui qui pouvait être le roi?

Et alors...

*

* *

Et alors, cet océan monumental de maisons, de palais, de temples, de

portiques, de colonnades, qui flottait devant ses yeux depuis la

Nécropole de l'Ouest jusqu'aux jardins de la Déesse: Brouchion, la ville

hellénique, éclatante et régulière; Rhacotis, la ville égyptienne devant

laquelle se dressait comme une montagne acropolite le Paneion couvert de

clarté; le Grand-Temple de Sérapis, dont la façade était cornue de deux

longs obélisques roses; le Grand-Temple de l'Aphrodite environné par les

murmures de trois cent mille palmiers et des flots innombrables; le

Temple de Perséphone et le Temple d'Arsinoé, les deux sanctuaires de

Poseidon, les trois tours d'Isis Pharis, les sept colonnes d'Isis

Lochias, et le Théâtre et l'Hippodrome et le Stade où avait couru

Psittacos contre Nicosthène, et le tombeau de Stratonice et le tombeau

du dieu Alexandre,--Alexandrie! Alexandrie! la mer, les hommes, le

colossal Phare de marbre dont le miroir sauvait les hommes de la mer;

Alexandrie! la ville de Bérénice et des onze rois Ptolémées, le Physcon,

le Philométor, l'Épiphane, le Philadelphe; Alexandrie, l'aboutissement

de tous les rêves, la couronne de toutes les gloires conquises depuis

trois mille ans dans Memphis, Thèbes, Athènes, Corinthe, par le ciseau,

par le roseau, par le compas et par l'épée!--plus loin encore, le Delta

fendu par les sept langues du Nil, Saïs, Boubaste, Héliopolis; puis, en

remontant vers le sud, le ruban de terre féconde, l'Heptanome où

s'échelonnaient le long des berges du fleuve douze cents temples à tous

les dieux; et, plus loin, la Thébaïde, Diospolis, l'île Éléphantine, les

cataractes infranchissables, l'île d'Argo... Méroë... l'inconnu; et

même, s'il était permis de croire aux traditions des Égyptiens, le pays

des lacs fabuleux d'où s'échappe le Nil antique, si vastes qu'on perd

l'horizon en traversant leurs flots de pourpre, et si élevés sur les

montagnes que les étoiles rapprochées s'y reflètent comme des fruits

d'or,--tout cela, tout, serait le royaume, le domaine, la propriété de

la courtisane Chrysis.

Elle éleva les bras en suffoquant, comme si elle pensait pouvoir toucher

le ciel.

Et dans ce mouvement elle vit passer, avec lenteur, à sa gauche, un

vaste oiseau aux ailes noires, qui s'en allait vers la haute mer.

LIVRE IV

I

LE SONGE DE DÉMÉTRIOS

Or, avec le miroir, le peigne et le collier, Démétrios étant rentré chez

lui, un rêve le visita pendant son sommeil, et tel fut son rêve:

Il va vers la jetée, mêlé à la foule, par une étrange nuit sans lune,

sans étoiles, sans nuages, et qui brille d'elle-même.

Sans qu'il sache pourquoi, ni qui l'attire, il est pressé d'arriver,

d'être _là_ le plus tôt qu'il pourra, mais il marche avec effort et

l'air oppose à ses jambes d'inexplicables résistances, comme une eau

profonde entrave chaque pas.

Il tremble, il croit qu'il n'arrivera jamais, qu'il ne saura jamais vers

qui, dans cette claire obscurité, il marche ainsi, haletant et inquiet.

Par moments la foule disparaît tout entière, soit qu'elle s'évanouisse

réellement, soit qu'il cesse de sentir sa présence. Puis elle se

bouscule de nouveau plus importune, et tous d'aller, aller, aller, d'un

pas rapide et sonore, en avant, plus vite que lui...

Puis la masse humaine se resserre; Démétrios pâlit; un homme le pousse

de l'épaule; une agrafe de femme déchire sa tunique; une jeune fille

pressée par la multitude est si étroitement refoulée contre lui qu'il

sent contre sa poitrine se froisser les boutons des seins, et elle lui

repousse la figure avec ses deux mains effrayées...

Tout à coup il se trouve seul, le premier, sur la jetée. Et comme il se

retourne en arrière, il aperçoit dans le lointain un fourmillement blanc

qui est toute la foule, soudain reculée jusqu'à l'Agora.

Et il comprend qu'elle n'avancera plus.

La jetée s'étend, blanche et droite, comme l'amorce d'une route

inachevée qui aurait entrepris de traverser la mer.

Il veut aller jusqu'au Phare et il marche. Ses jambes sont devenues

subitement légères. Le vent qui souffle des solitudes sablonneuses

l'entraîne avec précipitation vers les solitudes ondoyantes où

s'aventure la jetée. Mais à mesure qu'il avance, le Phare recule devant

lui; la jetée s'allonge interminablement. Bientôt la haute tour de

marbre où flamboie un bûcher de pourpre touche à l'horizon livide,

palpite, baisse, diminue, et se couche comme une autre lune.

Démétrios marche encore.

Des jours et des nuits semblent avoir passé depuis qu'il a laissé dans

le lointain le grand quai d'Alexandrie, et il n'ose retourner la tête de

peur de ne plus rien voir que le chemin parcouru: une ligne blanche

jusqu'à l'infini et la mer. Et cependant il se retourne.

Une île est derrière lui, couverte de grands arbres, et d'où retombent

d'énormes fleurs.

L'a-t-il traversée en aveugle, ou surgit-elle au même instant, devenue

mystérieusement visible? Il ne songe pas à se le demander, il accepte

comme un événement naturel l'impossible...

Une femme est dans l'île. Elle se tient debout devant la porte de

l'unique maison, les yeux à demi fermés et le visage penché sur la fleur

d'un iris monstrueux qui croît à la hauteur de ses lèvres. Elle a les

cheveux profonds, de la couleur de l'or mat, et d'une longueur qu'on

peut supposer merveilleuse, à la masse du chignon gonflé qui charge sa

nuque languissante. Une tunique noire couvre cette femme, et une robe

plus noire encore se drape sur la tunique, et l'iris qu'elle respire en

abaissant les paupières a la même teinte que la nuit.

Sur cet appareil de deuil, Démétrios ne voit que les cheveux, comme un

vase d'or sur une colonne d'ébène. Il reconnaît Chrysis.

Le souvenir et du miroir et du collier revient à lui vaguement; mais il

n'y croit pas, et dans ce rêve singulier la réalité seule lui semble

rêverie...

«Viens, dit Chrysis. Entre sur mes pas.»

Il la suit. Elle monte avec lenteur un escalier couvert de peaux

blanches. Son bras se pend à la rampe. Ses talons nus flottent sous sa

jupe.

La maison n'a qu'un étage. Chrysis s'arrête sur la dernière marche.

«Il y a quatre chambres, dit-elle. Quand tu les auras vues, tu n'en

sortiras plus. Veux-tu me suivre? As-tu confiance?»

Mais il la suivrait partout. Elle ouvre la première porte et la referme

sur lui.

Cette pièce est étroite et longue. Une seule fenêtre l'éclaire, où

s'encadre toute la mer. À droite et à gauche, deux petites tablettes

portent une douzaine de volumes roulés.

«Voici les livres que tu aimes, dit Chrysis, il n'y en a pas d'autres.»

Démétrios les ouvre: ce sont _l'Oineus_ de Chéremon, _le Retour_

d'Alexis, _le Miroir de Laïs_ d'Aristippe, _la Magicienne_, _le Cyclope_

et _le Boucolisque_ de Théocrite, _Œdipe à Colone_, les _Odes_ de

Sapphô et quelques autres petits ouvrages. Au milieu de cette

bibliothèque idéale, une jeune fille nue, couchée sur des coussins, se

tait.

«Maintenant, murmure Chrysis en tirant d'un long étui d'or un manuscrit

d'une seule feuille, voici la page des vers antiques que tu ne lis

jamais seul sans pleurer.»

Le jeune homme lit au hasard:

Οἳ μὲν ἄρ᾽ ἐθρήνεον, ἐπὶ δὲ στενάχοντο γυναῖκες.

Τῇσιν δ᾽ Ἀνδρομάχη λευκώλενος ἦρχε γόοιο,

Ἕκτορος ἀνδροφόνοιο κάρη μετὰ χερσὶν ἔχουσα·

Ἆνερ, ἀπ᾽ αἰῶνος νέος ὤλεο, καδδέ με χήρην

Λείπεις ἐν μεγάροισι· πάϊς δ᾽ἔτι νήπιος αὔτως,

Ὃν τέκομεν σύ τ᾽ἐγώ τε δυσάμμοροι...

Il s'arrête, jetant sur Chrysis un regard attendri et surpris:

«Toi? lui dit-il. C'est toi qui me montres ceci?

--Ah! tu n'as pas tout vu. Suis-moi. Suis-moi vite!»

Ils ouvrent une autre porte.

La seconde chambre est carrée. Une seule fenêtre l'éclaire, où s'encadre

toute la nature. Au milieu, un chevalet de bois porte une motte d'argile

rouge, et dans un coin, sur une chaise courbe, une jeune fille nue se

tait.

«C'est ici que tu modèleras Andromède, Zagreus, et les Chevaux du

Soleil. Comme tu les créeras pour toi seul, tu les briseras avant ta

mort.

--C'est la Maison du Bonheur,» dit tout bas Démétrios.

Et il laissa tomber son front dans sa main.

Mais Chrysis ouvre une autre porte.

La troisième chambre est vaste et ronde. Une seule fenêtre l'éclaire où

s'encadre tout le ciel bleu. Ses murs sont des grilles de bronze,

croisées en losanges réguliers à travers lesquels se glisse une musique

de flûtes et de cithares jouée sur un mode mélancolique par des

musiciennes invisibles. Et contre la muraille du fond, sur un thrône de

marbre vert, une jeune fille nue se tait.

«Viens! viens! répète Chrysis.

Ils ouvrent une autre porte.

La quatrième chambre est basse, sombre, hermétiquement close et de forme

triangulaire. Les tapis sourds et des fourrures l'habillent si

mollement, du sol au plafond, que la nudité n'y étonne point, tant les

amants peuvent s'imaginer avoir jeté dans tous les sens leurs vêtements

sur les parois. Quand la porte s'est refermée, on ne sait plus où elle

était. Il n'y a pas de fenêtre. C'est un monde étroit, hors du monde.

Quelques mèches de poils noirs qui pendent laissent glisser des larmes

de parfums dans l'air. Et cette chambre est éclairée par sept vitraux

myrrhins qui colorent diversement la lumière incompréhensible de sept

lampes souterraines.

«Vois-tu, explique la jeune fille d'une voix affectueuse et tranquille,

il y a trois lits différents dans les trois coins de _notre_ chambre...»

Démétrios ne répond pas. Et il se demande en lui-même:

«Est-ce bien là un dernier terme? Est-ce vraiment un but de l'existence

humaine? N'ai-je donc parcouru les trois autres chambres que pour

m'arrêter dans celle-ci? Et pourrai-je, pourrai-je en sortir si je m'y

couche toute une nuit dans l'attitude de l'amour qui est l'allongement

du tombeau?»

Mais Chrysis parle...

«Bien-Aimé, tu m'as demandée, je suis venue, regarde-moi bien...»

Elle lève les deux bras ensemble, repose ses mains sur ses cheveux, et

les coudes en avant, sourit.

«Bien-Aimé, je suis à toi... Oh! pas encore tout de suite. Je t'ai

promis de chanter, je chanterai d'abord.»

Et il ne pense plus qu'à elle et il se couche à ses pieds. Elle a de

petites sandales noires. Quatre fils de perles bleuâtres passent entre

les orteils menus dont chaque ongle a été peint d'un croissant de lune

de carmin.

La tête inclinée sur l'épaule, elle bat du bout des doigts la paume de

sa main gauche avec l'autre main en ondulant les hanches à peine.

«Sur mon lit, pendant la nuit,

J'ai cherché celui que mon cœur aime,

Je l'ai cherché, je ne l'ai point trouvé...

Je vous conjure, filles d'Iérouschalaïm,

Si vous trouvez mon amant,

Dites-lui

Que je suis malade d'amour.

»Ah! c'est le chant des chants, Démétrios! C'est le cantique nuptial des

filles de mon pays.

»J'étais endormie, mais mon cœur veillait,

C'est la voix de mon bien-aimé...

Il a frappé à ma porte.

Le voici, il vient

Sautant sur les montagnes

Semblable au chevreuil

Ou au faon des biches.

Mon bien-aimé parle et me dit:

--Ouvre-moi, ma sœur, mon amie.

Ma tête est pleine de rosée.

Mes cheveux sont pleins des gouttes de la nuit.

Lève-toi, mon amie;

Viens, belle fille.

Voici que l'hiver est passé

Et que la pluie s'en est allée.

Les fleurs naissent sur la terre,

Le temps de chanter est arrivé,

On entend la tourterelle.

Lève-toi, mon amie;

Viens, belle fille!»

Elle jette son voile loin d'elle et reste debout dans une étoffe étroite

qui serre les jambes et les hanches.

«--J'ai ôté ma chemise;

Comment la remettrai-je?

J'ai lavé mes pieds;

Comment les souillerai-je?

Mon bien-aimé a passé la main par la serrure

Et mon ventre en a frissonné.

Je me suis levée pour ouvrir à mon amant.

Mes mains dégouttaient de myrrhe.

La myrrhe de mes doigts s'est répandue

Sur la poignée du verrou.

Ah! Qu'il me baise des baisers de sa bouche!»

Elle renverse la tête en fermant à demi les paupières.

«Soutenez-moi, guérissez-moi.

Car je suis malade d'amour.

Que sa main gauche soit sous ma nuque

Et que sa droite m'étreigne.

--Tu m'as pris, ma sœur, avec un de tes yeux,

Avec une des chaînettes de ton cou.

Que ton amour est bon.

Que tes caresses sont bonnes!

Meilleures que le vin.

Ton odeur me plaît mieux que tous les aromates,

Tes lèvres sont toutes mouillées:

Il y a du miel et du lait sous ta langue,

L'odeur de tes vêtements est celle du Liban.

Tu es, ô ma sœur, un jardin secret,

Une source close, une fontaine scellée. Lève-toi, vent du nord!

Accours, vent du sud!

Soufflez sur mon jardin

Pour que ses parfums s'écoulent.»

Elle arrondit les bras, et tend la bouche.

«--Que mon amant entre dans son jardin

Et mange de ses fruits excellents.

--Oui, j'entre en mon jardin,

Ô ma sœur, mon aimée,

Je cueille ma myrrhe et mes aromates,

Je mange mon miel avec son rayon.

Je bois mon vin avec ma crème.

--Mets-moi comme un sceau sur ton cœur,

Comme un sceau sur ton bras,

Car l'Amour est fort comme la Mort.»

Sans remuer les pieds, sans fléchir les genoux serrés, elle fait tourner

lentement son torse sur ses hanches immobiles. Son visage et ses deux

seins, au-dessus du fourreau de ses jambes, semblent trois grandes

fleurs presque roses dans un porte-bouquet d'étoffe.

Elle danse gravement, des épaules et de la tête et de ses beaux bras

mélangés. Elle semble souffrir dans sa gaîne et révéler toujours

davantage la blancheur de son corps à demi délivré. Sa respiration

gonfle sa poitrine. Sa bouche ne peut plus se fermer. Ses paupières ne

peuvent plus s'ouvrir. Un feu grandissant fait rougir ses joues.

Parfois ses dix doigts croisés s'unissent devant son visage. Parfois,

elle lève les bras. Elle s'étire délicieusement. Un long sillon fugitif

sépare ses épaules haussées. Enfin, d'un seul tour de chevelure

enveloppant sa face haletante comme on enroule le voile des noces, elle

détache en tremblant l'agrafe sculptée qui retenait l'étoffe à ses reins

et fait glisser jusqu'au tapis tout le mystère de sa grâce.

Démétrios et Chrysis...

Leur première étreinte avant l'amour est immédiatement si parfaite, si

harmonieuse, qu'ils la gardent immobile, pour en connaître pleinement la

multiple volupté. Un des seins de Chrysis se moule sous le bras qui

l'accole avec force. Une de ses cuisses est brûlante entre deux jambes

resserrées, et l'autre, ramenée par-dessus, se fait pesante et

s'élargit. Ils restent ainsi sans mouvement, liés ensemble mais non

pénétrés, dans l'exaltation croissante d'un inflexible désir qu'ils ne

veulent pas satisfaire. Leurs bouches seules, d'abord, se sont prises.

Ils s'enivrent l'un de l'autre en affrontant sans les guérir leurs

virginités douloureuses.

On ne regarde rien d'aussi près que le visage de la femme aimée. Vus

dans le rapprochement excessif du baiser, les yeux de Chrysis semblent

énormes. Quand elle les ferme, deux plis parallèles subsistent sur

chaque paupière et une teinte uniformément terne s'étend depuis les

sourcils brillants jusqu'à la naissance des joues. Quand elle les ouvre,

un anneau vert, mince comme un fil de soie, éclaire d'une couronne

l'insondable prunelle noire qui s'agrandit outre mesure sous les longs

cils recourbés. La petite chair rouge d'où coulent les larmes a des

palpitations soudaines.

Ce baiser ne finira plus. Il semble qu'il y ait sous la langue de

Chrysis, non pas du miel et du lait comme il est dit dans l'Écriture,

mais une eau vivante, mobile, enchantée. Et cette langue elle-même,

multiforme, qui se creuse et qui s'enroule, qui se retire et qui

s'étire, plus caressante que la main, plus expressive que les yeux,

fleur qui s'arrondit en pistil ou s'amincit en pétale, chair qui se

raidit pour frémir ou s'amollit pour lécher, Chrysis l'anime de toute sa

tendresse et de sa fantaisie passionnée... puis ce sont des caresses

qu'elle prolonge et qui tournent. Le bout de ses doigts suffit à

étreindre dans un réseau de crampes frissonnantes qui s'éveillent le

long des côtes et ne s'évanouissent pas tout entières. Elle n'est

heureuse, a-t-elle dit, que secouée par le désir ou énervée par

l'épuisement: la transition l'effraie comme une souffrance. Dès que son

amant l'y invite, elle l'écarte de ses bras tendus; ses genoux se

serrent, ses lèvres deviennent suppliantes. Démétrios l'y contraint par

la force.

... Aucun spectacle de la nature, ni les flammes occidentales, ni la

tempête dans les palmiers, ni la foudre, ni le mirage, ni les grands

soulèvements des eaux ne semblent dignes d'étonnement à ceux qui ont vu

dans leurs bras la transfiguration de la femme. Chrysis devient

prodigieuse. Tour à tour cambrée ou retombante, un coude relevé sur les

coussins, elle saisit le coin d'un oreiller, s'y cramponne comme une

moribonde et suffoque, la tête en arrière. Ses yeux éclairés de

reconnaissance fixent dans le coin des paupières le vertige de leur

regard. Ses joues sont resplendissantes. La courbe de sa chevelure est

d'un mouvement qui déconcerte. Deux lignes musculaires admirables,

descendant de l'oreille à l'épaule, viennent s'unir sous le sein droit

qu'elles portent comme un fruit.

Démétrios contemple avec une sorte de crainte religieuse cette fureur de

la déesse dans le corps féminin, ce transport de tout un être, cette

convulsion surhumaine dont il est la cause directe, qu'il exalte ou

réprime librement, et qui, pour la millième fois, le confond.

Sous ses yeux, toutes les puissances de la vie s'efforcent et se

magnifient pour créer. Les mamelles ont déjà pris jusqu'à leurs bouts

exagérés la majesté maternelle. Le ventre sacré de la femme accomplit la

conception...

Et ces plaintes, ces plaintes lamentables qui pleurent d'avance

l'accouchement!

II

LA FOULE

Dans la matinée où prit fin la bacchanale chez Bacchis, il y eut un

événement à Alexandrie: la pluie tomba.

Aussitôt, contrairement à ce qui se passe d'ordinaire dans les pays

moins africains, tout le monde fut dehors pour recevoir l'ondée.

Le phénomène n'avait rien de torrentiel ni d'orageux. De larges gouttes

tièdes, du haut d'un nuage violet, traversaient l'air. Les femmes les

sentaient mouiller leurs poitrines et leurs cheveux hâtivement noués.

Les hommes regardaient le ciel avec intérêt. Des petits enfants riaient

aux éclats en traînant leurs pieds nus dans la boue superficielle.

Puis le nuage s'évanouit parmi la lumière; le ciel resta implacablement

pur, et peu de temps après midi la boue était redevenue poussière sous

le soleil.

Mais cette averse passagère avait suffi. La ville en était égayée. Les

hommes demeurèrent ensemble sur les dalles de l'Agora et les femmes se

mêlèrent par groupes en croisant leurs voix éclatantes.

Les courtisanes seules étaient là, car le troisième jour des Aphrodisies

étant réservé à la dévotion exclusive des femmes mariées, celles-ci

venaient de se rendre en grande théorie sur la route de l'Astarteïon, et

il n'y avait plus sur la place que des robes à fleurs et des yeux noirs

de fard.

Comme Myrtocleia passait, une jeune fille nommée Philotis, qui causait

avec beaucoup d'autres, la tira par le nœud de sa manche.

«Hé, petite! Tu as joué chez Bacchis, hier! Qu'est-ce qui s'est passé?

Qu'est-ce qu'on y a fait? Bacchis a-t-elle ajouté un nouveau collier à

plaques pour cacher les vallées de son cou? Porte-t-elle des seins en

bois, ou en cuivre? Avait-elle oublié de teindre ses petits cheveux

blancs des tempes avant de mettre sa perruque? Allons, parle, poisson

frit!

--Si tu crois que je l'ai regardée! Je suis arrivée après le repas, j'ai

joué ma scène, j'ai reçu mon prix et je suis partie en courant.

--Oh! je sais que tu ne te débauches pas!

--Pour tacher ma robe et recevoir des coups, non, Philotis. Il n'y a que

les femmes riches qui puissent faire l'orgie. Les petites joueuses de

flûte n'y gagnent que des larmes.

--Quand on ne veut pas tacher sa robe, on la laisse dans l'antichambre.

Quand on reçoit des coups de poing, on se fait payer double. C'est

élémentaire. Ainsi tu n'as rien à nous apprendre? pas une aventure, pas

une plaisanterie, pas un scandale? Nous bâillons comme des ibis. Invente

quelque chose si tu ne sais rien.

--Mon amie Théano est restée après moi. Quand je me suis réveillée, tout

à l'heure, elle n'était pas encore rentrée. La fête dure peut-être

toujours.

--C'est fini, dit une femme, Théano est là-bas, contre le mur

Céramique.»

Aphrodite: Moeurs antiques · 第 9 / 12 段