--Mais de quel encens, de quels vers dorés, s'écria le doux Philodème,

ne devons-nous pas louer à jamais les bienfaisantes courtisanes! Grâce à

elles nous échappons aux précautions compliquées, aux jalousies, aux

stratagèmes, aux battements de cœur de l'adultère. Ce sont elles qui

nous épargnent les attentes sous la pluie, les échelles branlantes, les

portes secrètes, les rendez-vous interrompus et les lettres interceptées

et les signaux mal compris. Ô chères têtes, que je vous aime! Avec vous,

point de siège à faire: pour quelques petites pièces de monnaie vous

nous donnez, et au delà, ce qu'une autre saurait mal nous accorder comme

une grâce après les trois semaines de rigueur. Pour vos âmes éclairées

l'amour n'est pas un sacrifice, c'est une faveur égale qu'échangent deux

amants; aussi les sommes qu'on vous confie ne servent pas à compenser

vos inappréciables tendresses, mais à payer au juste prix le luxe

multiple et charmant dont, par une suprême complaisance, vous consentez

à prendre soin, et où vous endormez chaque soir nos exigeantes voluptés.

Comme vous êtes innombrables, nous trouvons toujours parmi vous et le

rêve de notre vie et le caprice de notre soirée, toutes les femmes au

jour le jour, des cheveux de toutes les nuances, des prunelles de toutes

les teintes, des lèvres de toutes les saveurs. Il n'y a pas d'amour sous

le ciel, si pur que vous ne sachiez feindre, ni si rebutant que vous

n'osiez proposer. Vous êtes douces aux disgracieux, consolatrices aux

affligés, hospitalières à tous, et belles, et belles! C'est pourquoi je

vous le dis, Chrysis, Bacchis, Séso, Faustine, c'est une juste loi des

dieux qui décerne aux courtisanes l'éternel désir des amants, et

l'éternelle envie des épouses vertueuses.»

Les danseuses ne dansaient plus.

Une jeune acrobate venait d'entrer, qui jonglait avec des poignards et

marchait sur les mains entre des lames dressées.

Comme l'attention des convives était tout entière attirée par le jeu

dangereux de l'enfant, Timon regarda Chrysis, et peu à peu, sans être

vu, il s'allongea derrière elle jusqu'à la toucher des pieds et de la

bouche.

«Non, disait Chrysis à voix basse, non, mon ami.»

Mais il avait glissé son bras autour d'elle par la fente large de sa

robe, et il caressait avec soin la belle peau brûlante et fine de la

courtisane couchée.

«Attends, suppliait-elle. Ils nous découvriront. Bacchis se fâchera.»

Un regard suffit au jeune homme pour le convaincre qu'on ne l'observait

pas. Il s'enhardit jusqu'à une caresse après laquelle les femmes

résistent rarement quand elles ont permis qu'on aille jusque-là. Puis,

pour éteindre par un argument décisif les derniers scrupules de la

pudeur mourante, il mit sa bourse dans la main qui se trouvait, par

hasard, ouverte.

Chrysis ne se défendit plus.

Cependant, la jeune acrobate continuait ses tours subtils et périlleux.

Elle marchait sur les mains, la jupe retournée, les pieds pendants en

avant de la tête, entre des épées tranchantes et de longues pointes

aiguës. L'effort de sa posture scabreuse et peut-être aussi la peur des

blessures faisaient affluer sous ses joues un sang chaleureux et foncé

qui exaltait encore l'éclat de ses yeux ouverts. Sa taille se pliait et

se redressait. Ses jambes s'écartaient comme des bras de danseuse. Une

respiration inquiète animait sa poitrine nue.

«Assez, dit Chrysis d'une voix brève; tu m'as énervée, rien de plus.

Laisse-moi. Laisse-moi.»

Et au moment où les deux Éphésiennes se levaient pour jouer, selon la

tradition, _la fable d'Hermaphrodite_, elle se laissa glisser du lit et

sortit fébrilement.

III

RHACOTIS

La porte à peine refermée, Chrysis appuya la main sur le centre enflammé

de son désir comme on presse un point douloureux pour atténuer des

élancements. Puis elle s'épaula contre une colonne et tordit ses doigts

en criant tout bas.

Elle ne saurait donc jamais rien!

À mesure que les heures passaient, l'improbabilité de sa réussite

augmentait, éclatait pour elle. Demander brusquement le miroir, c'était

un moyen bien osé de connaître la vérité. Au cas où il eût été pris,

elle attirait tous les soupçons sur elle, et se perdait. D'autre part,

elle ne pouvait plus rester là sans parler; c'était par impatience

qu'elle avait quitté la salle.

Les maladresses de Timon n'avaient fait qu'exaspérer sa rage muette

jusqu'à une surexcitation tremblante qui la força d'appliquer son corps

contre la fraîche colonne lisse et monstrueuse.

Elle pressentit une crise et eut peur.

Elle appela l'esclave Arêtias:

«Garde-moi mes bijoux; je sors.»

Et elle descendit les sept marches.

La nuit était chaude. Pas un souffle dans l'air n'éventait sur son front

ses lourdes gouttes de sueur. La désillusion qu'elle en eut accrut son

malaise et la fit chanceler.

Elle marcha en suivant la rue.

La maison de Bacchis était située à l'extrémité de Brouchion, sur la

limite de la ville indigène, Rhacotis, énorme bouge de matelots et

d'Égyptiennes. Les pêcheurs, qui dormaient sur les vaisseaux à l'ancre

pendant l'accablante chaleur du jour, venaient passer là leurs nuits

jusqu'à l'aube et laissaient pour une ivresse double, aux filles et aux

vendeurs de vin, le prix des poissons de la veille.

Chrysis s'engagea dans les ruelles de cette Suburre alexandrine, pleine

de voix, de mouvement et de musique barbare. Elle regardait furtivement,

par les portes ouvertes, les salles empestées par la fumée des lampes,

où s'unissaient des couples nus. Aux carrefours, sur des tréteaux bas

rangés devant les maisons, des paillasses multicolores criaient et

fluctuaient dans l'ombre, sous un double poids humain. Chrysis marchait

avec trouble. Une femme sans amant la sollicita. Un vieillard lui tâta

le sein. Une mère lui offrit sa fille. Un paysan béat lui baisa la

nuque. Elle fuyait, dans une sorte de crainte rougissante.

Cette ville étrangère dans la ville grecque était, pour Chrysis, pleine

de nuit et de dangers. Elle en connaissait mal l'étrange labyrinthe, la

complexité des rues, le secret de certaines maisons. Quand elle s'y

hasardait, de loin en loin, elle suivait toujours le même chemin direct

vers une petite porte rouge; et là, elle oubliait ses amants ordinaires

dans l'étreinte infatigable d'un jeune ânier aux longs muscles qu'elle

avait la joie de payer à son tour.

Mais ce soir-là, sans même avoir tourné la tête, elle se sentit suivre

par un double pas.

Elle pressa vivement sa marche. Le double pas se pressa de même. Elle se

mit à courir; on courut derrière elle; alors, affolée, elle prit une

autre ruelle, puis une autre en sens contraire, puis une longue voie qui

montait dans une direction inconnue.

La gorge sèche, les tempes gonflées, soutenue par le vin de Bacchis,

elle fuyait ainsi, tournait de droite à gauche, toute pâle, égarée.

Enfin un mur lui barra la route: elle était dans une impasse. À la hâte

elle voulut retourner en arrière, mais deux matelots aux mains brunes

lui barrèrent l'étroit passage.

«Où vas-tu, fléchette d'or? dit l'un d'eux en riant.

--Laissez-moi passer!

--Hein? tu es perdue, jeune fille, tu ne connais pas bien Rhacotis, dis

donc? Nous allons te montrer la ville.»

Et ils la prirent tous les deux par la ceinture. Elle cria, se débattit,

lança un coup de poing, mais le second matelot lui saisit les deux mains

à la fois dans sa main gauche et dit seulement:

«Tiens-toi tranquille. Tu sais qu'on n'aime pas les Grecs ici; personne

ne viendra t'aider.

--Je ne suis pas Grecque!

--Tu mens, tu as la peau blanche et le nez droit. Laisse-toi faire si tu

crains le bâton.»

Chrysis regarda celui qui parlait, et soudain lui sauta au cou.

«Je t'aime, toi, je te suivrai, dit-elle.

--Tu nous suivras tous les deux. Mon ami en aura sa part. Marche avec

nous; tu ne t'ennuieras pas.»

Où la conduisaient-ils? Elle n'en savait rien; mais ce second matelot

lui plaisait par sa rudesse, par sa tête de brute. Elle le considérait

du regard imperturbable qu'ont les jeunes chiennes devant la viande.

Elle pliait son corps vers lui, pour le toucher en marchant.

D'un pas rapide, ils parcoururent des quartiers étranges, sans vie, sans

lumières. Chrysis ne comprenait pas comment ils trouvaient leur chemin

dans ce dédale nocturne d'où elle n'aurait pu sortir seule, tant les

ruelles en étaient bizarrement compliquées. Les portes closes, les

fenêtres vides, l'ombre immobile l'effrayaient. Au-dessus d'elle, entre

les maisons rapprochées, s'étendait un ruban de ciel pâle, envahi par le

clair de lune.

Enfin ils rentrèrent dans la vie. À un tournant de rue, subitement,

huit, dix, onze lumières apparurent, portes éclairées où se tenaient

accroupies de jeunes femmes Nabatéennes, entre deux lampes rouges qui

éclairaient d'en bas leurs têtes chaperonnées d'or.

Dans le lointain, ils entendaient grandir un murmure d'abord, puis un

retentissement de chariots, de ballots jetés, de pas d'ânes et de voix

humaines. C'était la place de Rhacotis, où se concentraient, pendant le

sommeil d'Alexandrie, toutes les provisions amassées pour la nourriture

de neuf cent mille bouches en un jour.

Ils longèrent les maisons de la place entre des monceaux verts, légumes,

racines de lôtos, fèves luisantes, paniers d'olives. Chrysis, dans un

tas violet, prit une poignée de mûres et les mangea sans s'arrêter.

Enfin ils s'arrêtèrent devant une porte basse et les matelots

descendirent avec Celle pour qui on avait volé les Vraies Perles de

l'Anadyomène.

Une salle immense était là. Cinq cents hommes du peuple, en attendant le

jour, buvaient des tasses de bière jaune, mangeaient des figues, des

lentilles, des gâteaux de sésame, du pain d'olyra. Au milieu d'eux

grouillaient une cohue de femmes glapissantes, tout un champ de cheveux

noirs et de fleurs multicolores dans une atmosphère de feu. C'étaient de

pauvres filles sans foyer, qui appartenaient à tous. Elles venaient là

mendier des restes, pieds nus, seins nus, à peine couvertes d'une loque

rouge ou bleue sur le ventre, et la plupart portant dans le bras gauche

un enfant enveloppé de chiffons. Là aussi, il y avait des danseuses, six

Égyptiennes sur une estrade, avec un orchestre de trois musiciens dont

les deux premiers frappaient des tambourins de peau avec des baguettes,

tandis que le troisième agitait un grand sistre d'airain sonore.

«Oh! des bonbons de myxaire!» dit Chrysis avec joie.

Et elle en acheta pour deux chalques à une petite fille vendeuse.

Mais soudain elle défaillit, tant l'odeur de ce bouge était

insoutenable, et les matelots l'emportèrent sur leurs bras.

À l'air extérieur, elle se remit un peu:

«Où allons-nous? supplia-t-elle. Faisons vite; je ne puis plus marcher.

Je ne vous résiste pas, vous le voyez, je suis bonne. Mais trouvons un

lit le plus tôt possible, ou sinon je vais tomber dans la rue.»

IV

BACCHANALE CHEZ BACCHIS

Quand elle se retrouva devant la porte de Bacchis, elle était envahie de

la sensation délicieuse que donnent le répit du désir et le silence de

la chair. Son front s'était allégé. Sa bouche s'était adoucie. Seule,

une douleur intermittente errait encore au creux de ses reins. Elle

monta les marches et passa le seuil. Depuis que Chrysis avait quitté la

salle, l'orgie s'était développée comme une flamme.

D'autres amis étaient rentrés, pour qui les douze danseuses nues avaient

été une proie facile. Quarante couronnes meurtries jonchaient de fleurs

le sol. Une outre de vin de Syracuse s'était répandue dans un coin,

fleuve doré qui gagnait la table.

Philodème, auprès de Faustine, dont il déchirait la robe, lui récitait

en chantant les vers qu'il avait faits sur elle:

«Ô pieds, disait-il, ô cuisses douces, reins profonds, croupe ronde,

figue fendue, hanches, épaules, seins, nuque mobile, ô vous qui

m'affolez, mains chaudes, mouvements experts, langue active! Tu es

Romaine, tu es trop brune et tu ne chantes pas les vers de Sapphô; mais

Persée lui aussi a été l'amant de l'Indienne Andromède[1].»

[1] Philodème. AP. V. 132.

Cependant, Séso, sur la table, couchée à plat ventre au milieu des

fruits écroulés, et complètement égarée par les vapeurs du vin d'Égypte,

trempait le bout de son sein droit dans un sorbet à la neige et répétait

avec un attendrissement comique:

«Bois, mon petit. Tu as soif. Bois, mon petit. Bois. Bois. Bois.»

Aphrodisia, encore esclave, triomphait dans un cercle d'hommes et fêtait

sa dernière nuit de servitude par une débauche désordonnée. Pour obéir à

la tradition de toutes les orgies alexandrines, elle s'était livrée,

tout d'abord, à trois amants à la fois; mais sa tâche ne se bornait pas

là, et jusqu'à la fin de la nuit, selon la loi des esclaves qui

devenaient courtisanes, elle devait prouver par un zèle incessant que sa

nouvelle dignité n'était point usurpée.

Seuls, debout derrière une colonne, Naucratès et Phrasilas discutaient

avec courtoisie sur la valeur respective d'Arcésilas et de Carnéade.

À l'autre extrémité de la salle, Myrtocleia protégeait Rhodis contre un

convive trop pressant.

Dès qu'elles virent entrer Chrysis, les deux Éphésiennes coururent à

elle.

«Allons-nous-en, ma Chrysé. Théano reste; mais nous partons.

--Je reste aussi,» dit la courtisane.

Et elle s'étendit à la renverse sur un grand lit couvert de roses.

Un bruit de voix et de pièces jetées attira son attention: c'était

Théano qui, pour parodier sa sœur, avait imaginé, au milieu des rires

et des cris, de jouer par dérision la _Fable de Danaé_ en affectant une

volupté folle à chaque pièce d'or qui la pénétrait. L'impiété provocante

de l'enfant couchée amusait tous les convives, car on n'était plus au

temps où la foudre eût exterminé les railleurs de l'Immortel. Mais le

jeu se dévoya, comme on pouvait le craindre. Un maladroit blessa la

pauvre petite, qui se mit à pleurer bruyamment.

Pour la consoler, il fallut inventer un nouveau divertissement. Deux

danseuses firent glisser au milieu de la salle un vaste cratère de

vermeil rempli de vin jusqu'aux bords, et quelqu'un saisissant Théano

par les pieds la fit boire, la tête en bas, secouée par un éclat de rire

qu'elle ne pouvait plus calmer.

Cette idée eut un tel succès que tout le monde se rapprocha, et quand la

joueuse de flûte fut remise debout, quand on vit son petit visage

enflammé par la congestion et ruisselant de gouttes de vin, une gaîté si

générale gagna tous les assistants que Bacchis dit à Séléné:

«Un miroir! un miroir! qu'elle se voie ainsi!»

L'esclave apporta un miroir de bronze.

«Non! pas celui-là. Le miroir de Rhodopis! Elle en vaut la peine.»

D'un seul bond, Chrysis s'était redressée.

Un flot de sang lui monta aux joues, puis redescendit, et elle resta

parfaitement pâle, la poitrine heurtée par des battements de cœur, les

yeux fixés sur la porte par où l'esclave était sortie.

Cet instant décidait de toute sa vie. La dernière espérance qui lui fût

restée allait s'évanouir ou se réaliser.

Autour d'elle, la fête continuait. Une couronne d'iris, lancée on ne

savait d'où, vint s'appliquer sur sa bouche et lui laissa aux lèvres

l'âcre goût du pollen. Un homme répandit sur ses cheveux une petite

fiole de parfum qui coula trop vite en lui mouillant l'épaule. Les

éclaboussures d'une coupe pleine où l'on jeta une grenade tachèrent sa

tunique de soie et pénétrèrent jusqu'à sa peau. Elle portait

magnifiquement toutes les souillures de l'orgie.

L'esclave sortie ne revenait pas.

Chrysis gardait sa pâleur de pierre et ne bougeait pas plus qu'une

déesse sculptée. La plainte rythmique et monotone d'une femme en amour

non loin de là lui mesurait le temps écoulé. Il lui sembla que cette

femme gémissait depuis la veille. Elle aurait voulu tordre quelque

chose, se casser les doigts, crier.

Enfin Séléné rentra, les mains vides.

«Le miroir? demanda Bacchis.

--Il est... il n'est plus là... il est... il est... volé,» balbutia la

servante.

Bacchis poussa un cri si aigu que tous se turent, et un silence

effrayant suspendit brusquement le tumulte.

De tous les points de la vaste salle, hommes et femmes se rapprochèrent:

il n'y eut plus qu'un petit espace vide où se tenait Bacchis égarée

devant l'esclave tombée à genoux.

«Tu dis!... tu dis!...» hurla-t-elle.

Et comme Séléné ne répondait pas, elle la prit violemment par le cou:

«C'est toi qui l'as volé, n'est-ce pas? c'est toi? mais réponds donc! Je

te ferai parler à coups de fouet, misérable petite chienne!»

Alors il se passa une chose terrible. L'enfant, effarée par la peur, la

peur de souffrir, la peur de mourir, l'effroi le plus présent qu'elle

eût jamais connu, dit d'une voix précipitée: «C'est Aphrodisia! Ce n'est

pas moi! ce n'est pas moi.

--Ta sœur!

--Oui! oui! dirent les mulâtresses, c'est Aphrodisia qui l'a pris!»

Et elles traînèrent à Bacchis leur sœur qui venait de s'évanouir.

V

LA CRUCIFIÉE

Toutes ensemble elles répétèrent:

«C'est Aphrodisia qui l'a pris! Chienne! Chienne! Pourriture! Voleuse!»

Leur haine pour la sœur préférée se doublait de leurs craintes

personnelles.

Arêtias la frappa du pied dans la poitrine.

«Où est-il? reprit Bacchis. Où l'as-tu mis?

--Elle l'a donné à son amant.

--Qui est-ce?

--Un matelot opique.

--Où est son navire?

--Il est reparti ce soir pour Rome. Tu ne le reverras plus, le miroir.

Il faut la crucifier, la chienne, la bête sanglante!

--Ah! Dieux! Dieux!» pleura Bacchis.

Puis sa douleur se changea en une grande colère affolée.

Aphrodisia était revenue à elle, mais, paralysée par l'effroi et ne

comprenant rien à ce qui se passait, elle restait sans voix et sans

larmes.

Bacchis l'empoigna par les cheveux, la traîna sur le sol souillé, dans

les fleurs et les flaques de vin, et cria:

«En croix! en croix! cherchez les clous! cherchez le marteau!

--Oh! dit Séso à sa voisine. Je n'ai jamais vu cela. Suivons-les.»

Tous suivirent en se pressant. Et Chrysis suivit elle aussi, qui seule

connaissait le coupable, et seule était cause de tout.

Bacchis alla directement dans la chambre des esclaves, salle carrée,

meublée de trois matelas où elles dormaient deux à deux à partir de la

fin des nuits. Au fond s'élevait, comme une menace toujours présente,

une croix en forme de T, qui jusqu'alors n'avait pas servi.

Au milieu du murmure confus des jeunes femmes et des hommes, quatre

esclaves haussèrent la martyre au niveau des branches de la croix.

Encore pas un son n'était sorti de sa bouche, mais quand elle sentit

contre son dos nu le froid de la poutre rugueuse, ses longs yeux

s'écarquillèrent, et il lui prit un gémissement saccadé qui ne cessa

plus jusqu'à la fin.

Elles la mirent à cheval sur un piquet de bois qui était fiché au milieu

du tronc et qui servait à supporter le corps pour éviter le déchirement

des mains.

Puis on lui ouvrit les bras.

Chrysis regardait, et se taisait. Que pouvait-elle dire? Elle n'aurait

pu disculper l'esclave qu'en accusant Démétrios, qui était hors de toute

poursuite, et se serait cruellement vengé, pensait-elle. D'ailleurs, une

esclave était une richesse, et l'ancienne rancune de Chrysis se plaisait

à constater que son ennemie allait ainsi détruire de ses propres mains

une valeur de trois mille drachmes aussi complètement que si elle eût

jeté les pièces d'argent dans l'Eunoste. Et puis la vie d'un être

servile valait-elle qu'on s'en occupât?

Héliope tendit à Bacchis le premier clou avec le marteau, et le supplice

commença.

L'ivresse, le dépit, la colère, toutes les passions à la fois, même cet

instinct de cruauté qui séjourne au cœur de la femme, agitaient l'âme

de Bacchis au moment où elle frappa, et elle poussa un cri presque aussi

perçant que celui d'Aphrodisia quand, dans la paume ouverte, le clou se

tordit.

Elle cloua la deuxième main. Elle cloua les pieds l'un sur l'autre.

Puis, excitée par les sources de sang qui s'échappaient des trois

blessures, elle cria:

«Ce n'est pas assez! Tiens! voleuse! truie! fille à matelots!»

Elle enlevait l'une après l'autre les longues épingles de ses cheveux et

les plantait avec violence dans la chair des seins, du ventre et des

cuisses. Quand elle n'eut plus d'armes dans les mains, elle souffleta la

malheureuse et lui cracha sur la peau. Quelque temps elle considéra

l'œuvre de sa vengeance accomplie, puis elle rentra dans la grande

salle avec tous les invités.

Phrasilas et Timon, seuls, ne la suivirent pas.

*

* *

Après un instant de recueillement, Phrasilas toussa quelque peu, mit sa

main droite dans sa main gauche, leva la tête, haussa les sourcils et

s'approcha de la crucifiée que secouait sans interruption un tremblement

épouvantable.

«Bien que je sois, lui dit-il, en maintes circonstances, opposé aux

théories qui veulent se dire absolues, je ne saurais méconnaître que tu

gagnerais, dans la conjoncture où tu te trouves surprise, à être

familiarisée d'une façon plus sérieuse avec les maximes stoïciennes.

Zénon, qui ne semble pas avoir eu en toutes choses un esprit exempt

d'erreur, nous a laissé quelques sophismes sans grande portée générale,

mais dont tu pourrais tirer profit dans le dessein particulier de calmer

tes derniers moments. La douleur, disait-il, est un mot vide de sens,

puisque notre volonté surpasse les imperfections de notre corps

périssable. Il est vrai que Zénon mourut à quatre-vingt-dix-huit ans,

sans avoir eu, disent les biographes, aucune maladie, même légère; mais

ce n'est pas une objection dont on puisse arguer contre lui, car du fait

qu'il sut garder une santé inaltérable, nous ne pouvons conclure

logiquement qu'il eût manqué de caractère s'il se fût trouvé malade.

D'ailleurs ce serait un abus que d'astreindre les philosophes à

pratiquer personnellement les règles de vie qu'ils proposent, et à

cultiver sans répit les vertus qu'ils jugent supérieures. Bref, et pour

ne pas développer outre mesure un discours qui risquerait de durer plus

que toi-même, efforce-toi d'élever ton âme, autant qu'il est en elle, ma

chère, au-dessus de tes souffrances physiques. Quelque tristes, quelque

cruelles que tu les puisses ressentir, je te prie d'être persuadée que

j'y prends une part véritable. Elles touchent à leur fin; prends

patience, oublie. Entre les diverses doctrines qui nous attribuent

l'immortalité, voici l'heure où tu peux choisir celle qui endormira le

mieux ton regret de disparaître. Si elles disent vrai, tu auras éclairé

même les affres du passage. Si elles mentent, que t'importe? tu ne

sauras jamais que tu t'es trompée.»

Ayant parlé ainsi, Phrasilas rajusta le pli de son vêtement sur l'épaule

et s'esquiva, d'un pas troublé.

Timon resta seul dans la chambre avec l'agonisante en croix.

Le souvenir d'une nuit passée sur les seins de cette malheureuse ne

quittait plus sa mémoire, mêlé à l'idée atroce de la pourriture

imminente où allait fondre ce beau corps qui avait brûlé dans ses bras.

Il pressait la main sur ses yeux pour ne pas voir la suppliciée, mais

sans relâche il _entendait_ le tremblement du corps sur la croix.

À la fin il regarda. De grands réseaux de filets sanglants

s'entre-croisaient sur la peau depuis les épingles de la poitrine

jusqu'aux orteils recroquevillés. La tête tournait perpétuellement.

Toute la chevelure pendait du côté gauche, mouillée de sang, de sueur et

de parfum.

«Aphrodisia! m'entends-tu? me reconnais-tu? c'est moi, Timon; Timon.»

Un regard presque aveugle déjà l'atteignit pour un instant. Mais la tête

tournait toujours. Le corps ne cessait pas de trembler.

Doucement, comme s'il craignait que le bruit de ses pas lui fît mal, le

jeune homme s'avança jusqu'au pied de la croix. Il tendit les bras en

avant, il prit avec précaution la tête sans force et tournoyante entre

ses deux mains fraternelles, écarta pieusement le long des joues les

cheveux collés par les larmes et posa sur les lèvres chaudes un baiser

d'une tendresse infinie.

Aphrodisia ferma les yeux. Reconnut-elle celui qui venait enchanter son

horrible fin par ce mouvement de pitié aimante? Un sourire inexprimable

allongea ses paupières bleues, et dans un soupir elle rendit l'esprit.

VI

ENTHOUSIASME

Ainsi, la chose était faite. Chrysis en avait la preuve.

Si Démétrios s'était résolu à commettre le premier crime, les deux

autres avaient dû suivre sans délai. Un homme de son rang devait

considérer le meurtre et même le sacrilège comme moins déshonorants que

le vol.

Il avait obéi, donc il était captif. Cet homme libre, impassible, froid,

subissait lui aussi l'esclavage, et sa maîtresse, sa dominatrice,

c'était elle, Chrysis, Sarah du pays de Génézareth.

Ah! songer à cela, le répéter, le dire tout haut, être seule! Chrysis se

précipita hors de la maison retentissante et courut vivement, droit

devant elle, désaltérée en plein visage par la brise enfin rafraîchie du

matin.

Aphrodite: Moeurs antiques · 第 8 / 12 段