misérable. Mais il ne me gêne pas encore. Dans six semaines je me
mettrai à danser; j'espère que cela lui sera très indigeste et qu'il
s'en ira bien vite.
--Tu as raison, dit Chrysis. Ne te fais pas déformer la taille. J'ai vu
hier Philémation, notre petite amie d'autrefois, qui vit depuis trois
ans à Boubaste avec un marchand de grains. Sais-tu ce qu'elle m'a dit?
la première chose? «Ah! si tu voyais mes seins!» et elle avait les
larmes aux yeux. Je lui ai dit qu'elle était toujours jolie, mais elle
répétait: «Si tu voyais mes seins! ah! ah! si tu voyais mes seins!» en
pleurant comme une Byblis. Alors j'ai vu qu'elle avait envie de les
montrer et je les lui ai demandés. Ma chère! deux sacs vides. Et tu sais
si elle les avait beaux. On ne voyait pas la pointe tant ils étaient
blancs. N'abîme pas les tiens, ma Séso. Laisse-les jeunes et droits
comme ils sont. Les deux seins d'une courtisane valent plus cher que son
collier.»
Tout en parlant ainsi, les deux femmes s'habillaient. Enfin, elles
entrèrent ensemble dans la salle du festin, où Bacchis attendait debout,
la taille serrée par des apodesmes et le cou chargé de colliers d'or qui
s'étageaient jusqu'au menton.
«Ah! chères belles, quelle bonne idée a eue Naucratès de vous réunir ce
soir.
--Nous nous félicitons qu'il l'ait fait chez toi,» répondit Chrysis sans
paraître comprendre l'allusion. Et pour dire immédiatement une
méchanceté, elle ajouta:
«Comment va Doryclos?»
C'était un jeune amant fort riche qui venait de quitter Bacchis pour
épouser une Sicilienne.
«Je... je l'ai renvoyé, dit Bacchis effrontément.
--Est-il possible?
--Oui; on dit que par dépit il va se marier. Mais je l'attends le
lendemain de ses noces. Il est fou de moi.»
En demandant: «Comment va Doryclos?» Chrysis avait pensé: «Où est ton
miroir?» Mais les yeux de Bacchis ne regardaient pas en face, et on n'y
pouvait rien lire qu'un trouble vague et dépourvu de sens. D'ailleurs,
Chrysis avait le temps d'éclaircir cette question, et, malgré son
impatience, elle sut se résigner à attendre une occasion plus favorable.
Elle allait continuer l'entretien quand elle en fut empêchée par
l'arrivée de Philodème, de Faustine et de Naucratès, qui obligea Bacchis
à de nouvelles politesses. On s'extasia sur le vêtement brodé du poète
et sur la robe diaphane de sa maîtresse romaine. Cette jeune fille, peu
au courant des usages alexandrins, avait cru s'helléniser ainsi, ne
sachant pas qu'un pareil costume n'était pas de mise dans un festin où
devaient paraître des danseuses à gages semblablement dévêtues. Bacchis
ne laissa pas voir qu'elle remarquait cette erreur, et elle trouva des
mots aimables pour complimenter Faustine de sa lourde chevelure bleue
inondée de parfums brillants qu'elle portait relevée sur la nuque avec
une épingle d'or pour éviter les taches de myrrhe sur ses légères
étoffes de soie.
On allait se mettre à table, quand le septième convive entra: c'était
Timon, jeune homme chez qui l'absence de principes était un don naturel,
mais qui avait trouvé dans l'enseignement des philosophes de son temps
quelques raisons supérieures d'approuver son caractère.
«J'ai amené quelqu'un, dit-il en riant.
--Qui cela? demanda Bacchis.
--Une certaine Dêmo, qui est de Mendès.
--Dêmo! mais tu n'y penses pas, mon ami, c'est une fille des rues. On
l'a pour une datte.
--Bien, bien. N'insistons pas, dit le jeune homme. Je viens de faire sa
connaissance au coin de la Voie Canopique. Elle m'a demandé de la faire
dîner, je l'ai conduite chez toi. Si tu n'en veux pas...
--Ce Timon est invraisemblable, déclara Bacchis.»
Elle appela une esclave:
«Héliope, va dire à ta sœur qu'elle trouvera une femme à la porte et
qu'elle la chasse dehors à coups de bâton dans le dos. Va.»
Elle se retourna, cherchant du regard:
«Phrasilas n'est pas arrivé?»
II
LE DÎNER
À ces mots un petit homme chétif, le front gris, les yeux gris, la
barbelette grise, s'avança par petits pas, et dit en souriant:
«J'étais là.»
Phrasilas était un polygraphe estimé dont on n'aurait su dire au juste
s'il était philosophe, grammate, historien ou mythologue, tant il
abordait les plus graves études avec une timide ardeur et une curiosité
volage. Écrire un traité, il n'osait. Construire un drame, il ne savait.
Son style avait quelque chose d'hypocrite, de méticuleux et de vain.
Pour les penseurs, c'était un poète; pour les poètes, c'était un sage;
pour la société, c'était un grand homme.
«Eh bien, mettons-nous à table!» dit Bacchis. Et elle s'étendit avec son
amant sur le lit qui présidait le festin. À sa droite s'allongèrent
Philodème et Faustine avec Phrasilas. À la gauche de Naucratès, Séso,
puis Chrysis et le jeune Timon. Chacun des convives se couchait en
diagonale, accoudé dans un coussin de soie et la tête ceinte de fleurs.
Une esclave apporta les couronnes de roses rouges et de lôtos bleus.
Puis le repas commença.
Timon sentit que sa boutade avait jeté un léger froid sur les femmes.
Aussi ne parla-t-il pas tout d'abord, mais, s'adressant à Philodème, il
dit avec un grand sérieux:
«On prétend que tu es l'ami très dévoué de Cicéron. Que penses-tu de
lui, Philodème? Est-ce un philosophe éclairé, ou un simple compilateur,
sans discernement et sans goût? car j'ai entendu soutenir l'une et
l'autre opinion.
--Précisément parce que je suis son ami, je ne puis te répondre, dit
Philodème. Je le connais trop bien: donc je le connais mal. Interroge
Phrasilas qui, l'ayant peu lu, le jugera sans erreur.
--Eh bien, qu'en pense Phrasilas?
--C'est un écrivain admirable, dit le petit homme.
--Comment l'entends-tu?
--En ce sens que tous les écrivains, Timon, sont admirables en quelque
chose, comme tous les paysages et toutes les âmes. Je ne saurais
préférer à la plaine la plus terne le spectacle même de la mer. Ainsi je
ne saurais classer dans l'ordre de mes sympathies un traité de Cicéron,
une ode de Pindare et une lettre de Chrysis, même si je connaissais le
style de notre excellente amie. Je suis satisfait quand je referme un
livre en emportant le souvenir d'une ligne qui m'ait fait penser.
Jusqu'ici, tous ceux que j'ai ouverts contenaient cette ligne-là. Mais
aucun ne m'a donné la seconde. Peut-être chacun de nous n'a-t-il qu'une
seule chose à dire dans sa vie, et ceux qui ont tenté de parler plus
longtemps furent de grands ambitieux. Combien je regrette davantage le
silence irréparable des millions d'âmes qui se sont tues!
--Je ne suis pas de ton avis, dit Naucratès sans lever les yeux.
L'univers a été créé pour que trois vérités fussent dites, et notre
malchance a voulu que leur certitude fût prouvée cinq siècles avant ce
soir. Héraclite a compris le monde; Parménide a démasqué l'âme;
Pythagore a mesuré Dieu: nous n'avons plus qu'à nous taire. Je trouve le
pois chiche bien hardi.»
Du manche de son éventail, Séso frappa la table à petits coups.
«Timon, dit-elle, mon ami.
--Qu'est-ce?
--Pourquoi poses-tu des questions qui n'ont aucun intérêt, ni pour moi
qui ne sais pas le latin, ni pour toi qui veux l'oublier? Penses-tu
éblouir Faustine de ton érudition étrangère? Pauvre ami, ce n'est pas
moi que tu tromperas par des paroles. J'ai déshabillé ta grande âme hier
soir sous mes couvertures, et je sais quel est le pois chiche, Timon,
dont elle se soucie.
--Crois-tu?» dit simplement le jeune homme.
Mais Phrasilas commença un deuxième petit couplet d'une voix ironique et
doucereuse.
«Séso, quand nous aurons le plaisir de t'entendre juger Timon, soit pour
l'applaudir comme il le mérite, soit pour le blâmer, ce que nous ne
saurions, rappelle-toi que c'est un invisible dont l'âme est
particulière. Elle n'existe pas par elle-même, ou du moins on ne peut la
connaître, mais elle reflète celles qui s'y mirent, et change d'aspect
quand elle change de place. Cette nuit, elle était toute semblable à
toi: je ne m'étonne pas qu'elle t'ait plu. À l'instant, elle a pris
l'image de Philodème; c'est pourquoi tu viens de dire qu'elle se
démentait. Or elle n'a soin de se démentir puisqu'elle ne s'affirme
point. Tu vois qu'il faut se garder, ma chère, des jugements à
l'étourdie.»
Timon lança un regard irrité dans la direction de Phrasilas; mais il
réserva sa réponse.
«Quoi qu'il en soit, reprit Séso, nous sommes ici quatre courtisanes et
nous entendons diriger la conversation, afin de ne pas ressembler à des
enfants roses qui n'ouvrent la bouche que pour boire du lait. Faustine,
puisque tu es la nouvelle venue, commence.
--Très bien, dit Naucratès. Choisis pour nous, Faustine. De quoi
devons-nous parler?»
La jeune Romaine tourna la tête, leva les yeux, rougit, et, avec une
ondulation de tout son corps, elle soupira:
«De l'amour.
--Très joli sujet!» dit Séso, en réprimant une envie de rire.
Mais personne ne prit la parole.
*
* *
La table était pleine de couronnes, d'herbages, de coupes et
d'aiguières. Des esclaves apportaient dans des corbeilles tressées des
pains légers comme de la neige. Sur des plats de terre peinte, on voyait
des anguilles grasses, saupoudrées d'assaisonnements, des alphestes
couleur de cire et des callichtys sacrés.
On servit aussi un pompile, poisson pourpre qu'on croyait né de la même
écume qu'Aphrodite, des boops, des bébradones, un surmulet flanqué de
calmars, des scorpènes multicolores. Pour qu'on pût les manger brûlants,
on présenta dans leurs petites casseroles un tronçon de myre, des
thynnis replets et des poulpes chauds dont les bras étaient tendres;
enfin le ventre d'une torpille blanche, rond comme celui d'une belle
femme.
Tel fut le premier service, où les convives choisirent par petites
bouchées les bons morceaux de chaque poisson, et laissèrent le reste aux
esclaves.
«L'amour, commença Phrasilas, est un mot qui n'a pas de sens ou qui en a
trop, car il désigne tour à tour deux sentiments inconciliables: la
Volupté et la Passion. Je ne sais dans quel esprit Faustine l'entend.
--Je veux, interrompit Chrysis, la volupté pour ma part et la passion
chez mes amants. Il faut parler de l'une et de l'autre, ou tu ne
m'intéresseras qu'à demi.
--L'amour, murmura Philodème, ce n'est ni la passion ni la volupté.
L'amour c'est bien autre chose...
--Oh! de grâce! s'écria Timon, ayons ce soir, exceptionnellement, un
banquet sans philosophies. Nous savons, Phrasilas, que tu peux soutenir
avec une éloquence douce et une persuasion toute mielleuse la
supériorité du Plaisir multiple sur la Passion exclusive. Nous savons
aussi qu'après avoir parlé pendant une longue heure sur une matière
aussi hardie, tu serais prêt à soutenir pendant l'heure suivante, avec
la même éloquence douce et la même persuasion mielleuse, les raisons du
contradicteur. Je ne...
--Permets... dit Phrasilas.
--Je ne nie pas, continua Timon, le charme de ce petit jeu, ni même
l'esprit que tu y mets. Je doute de sa difficulté, et dès lors, de son
intérêt. Le _Banquet_, que tu as jadis publié au cours d'un récit moins
grave, et aussi les réflexions prêtées par toi récemment à un personnage
mythique qui est à la ressemblance de ton idéal, ont paru nouvelles et
rares sous le règne de Ptolémée Aulète; mais nous vivons depuis trois
ans sous la jeune reine Bérénice, et je ne sais par quelle volte-face la
méthode de pensée que tu avais prise de l'illustre exégète harmonieux et
souriant a soudain vieilli de cent années sous ta plume, comme la mode
des manches closes et des cheveux teints en jaune. Excellent maître, je
le déplore, car si tes récits manquent un peu de flamme, si ton
expérience du cœur féminin n'est pas telle qu'il faille s'en troubler,
en revanche tu es doué de l'esprit comique et je te sais gré de m'avoir
fait sourire.
--Timon!» s'écria Bacchis indignée.
Phrasilas l'arrêta du geste.
«Laisse, ma chère. Au rebours de la plupart des hommes, je ne retiens
des jugements dont je suis le sujet que la part d'éloges où l'on me
convie. Timon m'a donné la sienne; d'autres me loueront sur d'autres
points. On ne saurait vivre au milieu d'une approbation unanime, et la
variété même des sentiments que j'éveille est pour moi un parterre
charmant où je veux respirer les roses sans arracher les euphorbes.»
Chrysis eut un mouvement de lèvres qui indiquait clairement le peu de
cas qu'elle faisait de cet homme si habile à terminer les discussions.
Elle se retourna vers Timon, qui était son voisin de lit, et lui mit la
main sur le cou.
«Quel est le but de la vie?» lui demanda-t-elle.
C'était la question qu'elle posait quand elle ne savait que dire à un
philosophe; mais cette fois elle mit une telle tendresse dans sa voix,
que Timon crut entendre une déclaration d'amour.
Pourtant il répondit avec un certain calme:
«À chacun le sien, ma Chrysis. Il n'y a pas de but universel à
l'existence des êtres. Pour moi, je suis le fils d'un banquier dont la
clientèle comprend toutes les grandes courtisanes d'Égypte, et mon père
ayant amassé par des moyens ingénieux une fortune considérable, je la
restitue honnêtement aux victimes de ses bénéfices, en couchant avec
elles aussi souvent que me le permet la force que les dieux m'ont
donnée. Mon énergie, ai-je pensé, n'est susceptible de remplir qu'un
seul devoir dans la vie. Tel est celui dont je fais choix puisqu'il
concilie les exigences de la vertu la plus rare avec des satisfactions
contraires qu'un autre idéal supporterait moins bien.»
Tout en parlant ainsi, il avait glissé sa jambe droite derrière celles
de Chrysis couchée sur le côté, et il tentait de séparer les genoux clos
de la courtisane comme pour donner un but précis à son existence de ce
soir-là. Mais Chrysis ne le laissait pas faire.
Il y eut quelques instants de silence; puis Séso reprit la parole.
«Timon, tu es bien fâcheux d'interrompre dès le début la seule causerie
sérieuse dont le sujet nous puisse toucher. Laisse au moins parler
Naucratès, puisque tu as si mauvais caractère.
--Que dirai-je de l'amour? répondit l'Invité. C'est le nom qu'on donne à
la douleur pour consoler ceux qui souffrent. Il n'y a que deux manières
d'être malheureux: ou désirer ce qu'on n'a pas, ou posséder ce qu'on
désirait. L'amour commence par la première et c'est par la seconde qu'il
s'achève, dans le cas le plus lamentable, c'est-à-dire dès qu'il
réussit. Que les dieux nous sauvent d'aimer!
--Mais posséder par surprise, dit en souriant Philodème, n'est-ce pas là
le vrai bonheur?
--Quelle rareté!
--Non pas,--si l'on y prend garde. Écoute ceci, Naucratès: ne pas
désirer, mais faire en sorte que l'occasion se présente; ne pas aimer,
mais chérir de loin quelques personnes très choisies pour qui l'on
pressent qu'à la longue on pourrait avoir du goût si le hasard et les
circonstances faisaient qu'on disposât d'elles; ne jamais parer une
femme des qualités qu'on lui souhaite, ni des beautés dont elle fait
mystère, mais présumer le fade pour s'étonner de l'exquis, n'est-ce pas
le meilleur conseil qu'un sage puisse donner aux amants? Ceux-là seuls
ont vécu heureux qui ont su ménager parfois dans leur existence si chère
l'inappréciable pureté de quelques jouissances imprévues.»
*
* *
Le deuxième service touchait à sa fin. On avait servi des faisans, des
attagas, une magnifique porphyris bleue et rouge, et un cygne avec
toutes ses plumes, qu'on avait cuit en quarante-huit heures pour ne pas
lui roussir les ailes. On vit, sur des plats recourbés, des phlexides,
des onocrotales, un paon blanc qui semblait couver dix-huit spermologues
rôtis et lardés, enfin assez de victuailles pour nourrir cent personnes
des reliefs qui furent laissés, quand les morceaux de choix eurent été
mis à part. Mais tout cela n'était rien auprès du dernier plat.
Ce chef d'œuvre (depuis longtemps on n'avait rien vu de tel à
Alexandrie) était un jeune porc, dont une moitié avait été rôtie et
l'autre cuite au bouillon. Il était impossible de distinguer par où il
avait été tué, ni comment on lui avait rempli le ventre de tout ce qu'il
contenait. En effet, il était farci de cailles rondes, de ventres de
poules, de mauviettes, de sauces succulentes, de tranches de vulve et de
hachis, toutes choses dont la présence dans l'animal intact paraissait
inexplicable.
Il n'y eut qu'un cri d'admiration, et Faustine résolut de demander la
recette. Phrasilas émit en souriant des sentences métaphoriques;
Philodème improvisa un distique où le mot χοῖρος était pris tour à tour
dans les deux sens, ce qui fit rire aux larmes Séso déjà grise; mais
Bacchis ayant donné l'ordre de verser à la fois dans sept coupes sept
vins rares à chaque convive, la conversation dégénéra.
Timon se tourna vers Bacchis:
«Pourquoi, demanda-t-il, avoir été si dure envers cette pauvre fille que
je voulais amener? C'était une collègue cependant. À ta place,
j'estimerais davantage une courtisane pauvre qu'une matrone riche.
--Tu es fou, dit Bacchis sans discuter.
--Oui, j'ai souvent remarqué qu'on tient pour aliénés ceux qui hasardent
par exception des vérités éclatantes. Les paradoxes trouvent tout le
monde d'accord.
--Voyons, mon ami, demande à tes voisins. Quel est l'homme bien né qui
prendrait pour maîtresse une fille sans bijoux?
--Je l'ai fait,» dit Philodème avec simplicité.
Et les femmes le méprisèrent.
«L'an dernier, continua-t-il, à la fin du printemps, comme l'exil de
Cicéron me donnait des raisons de craindre pour ma propre sécurité, je
fis un petit voyage. Je me retirai au pied des Alpes, dans un lieu
charmant nommé Orobia, qui est sur les bords du petit lac Clisius.
C'était un simple village, où il n'y avait pas trois cents femmes, et
l'une d'elles s'était faite courtisane afin de protéger la vertu des
autres. On connaissait sa maison à un bouquet de fleurs suspendu sur la
porte, mais elle-même ne se distinguait pas de ses sœurs ou de ses
cousines. Elle ignorait qu'il y eût des fards, des parfums et des
cosmétiques, et des voiles transparents et des fers à friser. Elle ne
savait pas soigner sa beauté, en s'épilant avec de la résine poissée,
comme on arrache les mauvaises herbes dans une cour de marbre blanc. On
frémit de penser qu'elle marchait sans bottines, de sorte qu'on ne
pouvait baiser ses pieds nus comme on baise ceux de Faustine, plus doux
que des mains. Et pourtant je lui trouvais tant de charmes, que près de
son corps brun j'oubliai tout un mois Rome, et l'heureuse Tyr, et
Alexandrie.»
Naucratès approuva d'un signe de tête et dit après avoir bu:
«Le grand événement de l'amour est l'instant où la nudité se révèle. Les
courtisanes devraient le savoir et nous ménager des surprises. Or il
semble au contraire qu'elles mettent tous leurs efforts à nous
désillusionner. Y a-t-il rien de plus pénible qu'une chevelure flottante
où l'on voit les traces du fer chaud? rien de plus désagréable que des
joues peintes dont le fard s'attache au baiser? rien de plus piteux
qu'un œil crayonné dont le charbon s'efface de travers? À la rigueur,
j'aurais compris que les femmes honnêtes usassent de ces moyens
illusoires: toute femme aime à s'entourer d'un cercle d'hommes amoureux
et celles-là du moins ne s'exposent pas à des familiarités qui
démasqueraient leur naturel. Mais que des courtisanes, qui ont le lit
pour but et pour ressource, ne craignent pas de s'y montrer moins belles
que dans la rue, voilà qui est inconcevable.
--Tu n'y connais rien, Naucratès, dit Chrysis avec un sourire. Je sais
qu'on ne retient pas un amant sur vingt; mais on ne séduit pas un homme
sur cinq cents, et avant de plaire au lit, il faut plaire dans la rue.
Personne ne nous verrait passer si nous ne mettions ni rouge ni noir. La
petite paysanne dont parle Philodème n'a pas eu de peine à l'attirer
puisqu'elle était seule dans son village; il y a quinze mille
courtisanes ici, c'est une autre concurrence.
--Ne sais-tu pas que la beauté pure n'a besoin d'aucun ornement et se
suffit à elle-même?
--Oui. Eh bien, fais concourir une beauté pure, comme tu dis, et
Gnathène qui est laide et vieille. Mets la première en tunique trouée
aux derniers gradins du théâtre et la seconde dans sa robe d'étoiles aux
places retenues par ses esclaves, et note leurs prix à la sortie: on
donnera huit oboles à la beauté pure et deux mines à Gnathène.
--Les hommes sont bêtes, conclut Séso.
--Non, mais simplement paresseux. Ils ne se donnent pas la peine de
choisir leurs maîtresses. Les plus aimées sont les plus menteuses.
--Que si, insinua Phrasilas, que si d'une part je louerais
volontiers...»
Et il soutint avec un grand charme deux thèses dépourvues de tout
intérêt.
*
* *
Une à une, douze danseuses parurent, les deux premières jouant de la
flûte et la dernière du tambourin, les autres claquant des crotales.
Elles assurèrent leurs bandelettes, frottèrent de résine blanche leurs
petites sandales, attendirent, les bras étendus, que la musique
commençât... Une note... deux notes... une gamme lydienne... et sur un
rythme léger les douze jeunes filles s'élancèrent.
Leur danse était voluptueuse, molle et sans ordre apparent, bien que
toutes les figures en fussent réglées d'avance. Elles évoluaient dans un
petit espace; elles se mêlaient comme des flots. Bientôt elles se
formèrent par couples, et, sans interrompre leur pas, elles dénouèrent
leurs ceintures et laissèrent choir leurs tuniques roses. Une odeur de
femmes nues se répandit autour des hommes, dominant le parfum des fleurs
et le fumet des viandes entr'ouvertes. Elles se renversaient avec des
mouvements brusques, le ventre tendu, les bras sur les yeux. Puis elles
se redressaient en creusant les reins, et leurs corps se touchaient en
passant, du bout de leurs poitrines secouées. Timon eut la main caressée
par une cuisse fugitive et chaude.
«Qu'en pense notre ami? dit Phrasilas de sa voix frêle.
--Je me sens parfaitement heureux, répondit Timon. Je n'ai jamais
compris si clairement que ce soir la mission suprême de la femme.
--Et quelle est-elle?
--Se prostituer, avec ou sans art.
--C'est une opinion.
--Phrasilas, encore un coup, nous savons qu'on ne peut rien prouver;
bien plus, nous savons que rien n'existe et que cela même n'est pas
certain. Ceci dit pour mémoire et afin de satisfaire à ta célèbre manie,
permets-moi d'avoir une thèse à la fois contestable et rebattue, comme
elles le sont toutes, mais intéressante pour moi, qui l'affirme, et pour
la majorité des hommes, qui la nie. En matière de pensée, l'originalité
est un idéal encore plus chimérique que la certitude. Tu n'ignores pas
cela.
--Donne-moi du vin de Lesbos, dit Séso à l'esclave. Il est plus fort que
l'autre.
--Je prétends, reprit Timon, que la femme mariée, en se dévouant à un
homme qui la trompe, en se refusant à tout autre (ou en ne s'accordant
que de rares adultères, ce qui revient au même), en donnant le jour à
des enfants qui la déforment avant de naître et l'accaparent quand ils
sont nés,--je prétends qu'en vivant ainsi une femme perd sa vie sans
mérite, et que le jour de son mariage la jeune fille fait un marché de
dupe.
--Elle croit obéir à un devoir, dit Naucratès sans conviction.
--Un devoir? et envers qui? N'est-elle pas libre de régler elle-même une
question qui la regarde seule? Elle est femme, et en tant que femme elle
est généralement peu sensible aux plaisirs intellectuels: et non
contente de rester étrangère à la moitié des joies humaines, elle
s'interdit par le mariage l'autre face de la volupté! Ainsi une jeune
fille peut se dire, à l'âge où elle est toute ardeur: «Je connaîtrai mon
mari, plus dix amants, peut-être douze», et croire qu'elle mourra sans
avoir rien regretté? Trois mille femmes pour moi ce ne sera pas assez,
le jour où je quitterai la vie.
--Tu es ambitieux, dit Chrysis.