une raide étoffe écrue, marchait devant le jeune cortège et guidait vers
l'autel de pierre la file des dévotes inclinées. Elles chantaient, et
leur chant traînait comme la mer, soupirait comme le vent du midi,
haletait comme une bouche amoureuse. Les deux premières portaient des
harpes qu'elles soutenaient au creux de leur main gauche et qui se
courbaient en avant comme des faucilles de bois grêle.
*
L'une d'elles s'avança et dit:
«Tryphèra, ô Cypris aimée, t'offre ce voile bleu qu'elle a tissé
elle-même, afin que tu continues à lui être bienveillante.»
*
Une autre:
«Mousarion dépose à tes pieds, ô déesse à la belle couronne, ces
couronnes de giroflées et ce bouquet de narcisses penchés. Elle les a
portés dans l'orgie et a invoqué ton nom dans l'ivresse de leurs
parfums. Ô victorieuse, accueille ces dépouilles d'amour.»
*
Une autre encore:
«En offrande à toi, Cythérée d'or, Timo consacre ce bracelet en spirale.
Puisses-tu enrouler la vengeance à la gorge de qui tu sais, comme ce
serpent d'argent s'enroulait au haut de ses bras nus.»
*
Myrtocleia et Rhodis avancèrent, se tenant par la main.
«Voici deux colombes de Smyrne, aux ailes blanches comme des caresses,
aux pieds rouges comme des baisers. Ô double déesse d'Amathonte,
accepte-les de nos mains unies, s'il est vrai que le mol Adônis ne te
suffit pas seul et qu'une étreinte encore plus douce retarde parfois ton
sommeil.»
*
Une courtisane très jeune suivit:
«Aphrodite Peribasia, reçois ma virginité, avec cette tunique tachée de
sang. Je suis Pannychis de Pharos; depuis la nuit dernière je me suis
vouée à toi.»
*
Une autre:
«Dorothea te conjure, ô charitable Epistrophia, d'éloigner de son esprit
le désir qu'y a jeté l'Erôs, ou d'enflammer enfin pour elle les yeux de
celui qui se refuse. Elle t'offre cette branche de myrte parce que c'est
l'arbre que tu préfères.»
*
Une autre:
«Sur ton autel, ô Paphia, Callistion dépose soixante drachmes d'argent,
le superflu de quatre mines qu'elle a reçues de Cléoménès. Donne-lui un
amant plus généreux encore, si l'offrande te semble belle.»
*
Il ne restait plus devant l'idole qu'une enfant toute rougissante qui
s'était mise la dernière. Elle ne tenait à la main qu'une petite
couronne de crocos, et le prêtre la méprisait pour une aussi mince
offrande.
Elle dit:
«Je ne suis pas assez riche pour te donner des pièces d'argent, ô
brillante olympienne. D'ailleurs, que pourrais-je te donner que tu ne
possèdes pas encore? Voici des fleurs jaunes et vertes, tressées en
couronne pour tes pieds. Et maintenant...»
Elle défit les deux boucles de sa tunique et se mit nue, l'étoffe ayant
glissé à terre.
«... Me voici tout entière à toi, déesse aimée. Je voudrais entrer dans
tes jardins, mourir courtisane du temple. Je jure de ne désirer que
l'amour, je jure de n'aimer qu'à aimer, et je renonce au monde, et je
m'enferme en toi.»
*
Le prêtre alors la couvrit de parfums et entoura sa nudité du voile
tissé par Tryphèra. Elles sortirent ensemble de la nef par la porte des
jardins.
La procession semblait finie, et les autres courtisanes allaient
retourner sur leurs pas, quand on vit entrer en retard une dernière
femme sur le seuil.
Celle-ci n'avait rien à la main, et on put croire qu'elle aussi ne
venait offrir que sa beauté. Ses cheveux semblaient deux flots d'or,
deux profondes vagues pleines d'ombre qui engloutissaient les oreilles
et se tordaient en sept tours sur la nuque. Le nez était délicat, avec
des narines expressives qui palpitaient quelquefois, au-dessus d'une
bouche épaisse et peinte, aux coins arrondis et mouvants. La ligne
souple du corps ondulait à chaque pas, et s'animait du roulis des
hanches ou du balancement des seins libres sous qui la taille pliait.
Ses yeux étaient extraordinaires, bleus, mais foncés et brillants à la
fois, changeants comme des pierres lunaires, à demi clos sous les cils
couchés. Ils regardaient, ces yeux, comme les sirènes chantent...
Le prêtre se tournait vers elle, attendant qu'elle parlât.
Elle dit:
*
«Chrysis, ô Chryseïa, te supplie. Accueille les faibles dons qu'elle
pose à tes pieds. Écoute, exauce, aime et soulage celle qui vit selon
ton exemple et pour le culte de ton nom.»
Elle tendit en avant ses mains dorées de bagues et se pencha, les jambes
serrées.
Le chant vague recommença. Le murmure des harpes monta vers la statue
avec la fumée rapide de l'encens que le prêtre brûlait dans une
cassolette frémissante.
Elle se redressa lentement et présenta un miroir de bronze qui pendait à
sa ceinture.
*
«À toi, dit-elle, Astarté de la nuit, qui mêles les mains et les lèvres
et dont le symbole est semblable à l'empreinte du pied des biches sur la
terre pâle de Syrie, Chrysis consacre son miroir. Il a vu la cernure des
paupières, l'éclat des yeux après l'amour, les cheveux collés sur les
tempes par la sueur de tes luttes, ô combattante aux mains acharnées,
qui mêles les corps et les bouches.»
*
Le prêtre posa le miroir aux pieds de la statue. Chrysis tira de son
chignon d'or un long peigne de cuivre rouge, métal planétaire de la
déesse.
*
«À toi, dit-elle, Anadyomène, qui naquis de la sanglante aurore et du
sourire écumeux de la mer, à toi, nudité gouttelante de perles, qui
nouais ta chevelure mouillée avec des rubans d'algues vertes, Chrysis
consacre son peigne. Il a plongé dans ses cheveux bouleversés par tes
mouvements, ô furieuse Adonienne haletante, qui creuses la cambrure des
reins et crispes les genoux raidis.»
*
Elle donna le peigne au vieillard et pencha la tête à droite pour ôter
son collier d'émeraudes.
*
«À toi, dit-elle, ô Hétaïre, qui dissipes la rougeur des vierges
honteuses et conseilles le rire impudique, à toi, pour qui nous mettons
en vente l'amour ruisselant de nos entrailles, Chrysis consacre son
collier. Il a été donné en salaire par un homme dont elle ignore le nom,
et chaque émeraude est un baiser où tu as vécu un instant.»
*
Elle s'inclina une dernière fois plus longtemps, mit le collier dans les
mains du prêtre et fit un pas pour s'en aller.
Le prêtre la retint.
«Que demandes-tu à la déesse pour ces précieuses offrandes?»
Elle sourit en secouant la tête, et dit:
«Je ne demande rien.»
Puis elle passa le long de la procession, vola une rose dans une
corbeille et la mit à sa bouche en sortant.
Une à une, toutes les femmes suivirent. La porte se referma sur le
temple vide.
*
* *
Démétrios restait seul, caché dans le piédestal de bronze.
De toute cette scène il n'avait perdu ni un geste ni une parole, et
quand tout fut terminé, il resta longtemps sans bouger, à nouveau
tourmenté, passionné, irrésolu.
Il s'était cru guéri de sa démence de la veille, et il n'avait pas pensé
que rien, désormais, pût le jeter une seconde fois dans l'ombre ardente
de cette inconnue.
Mais il avait compté sans elle.
Femmes! ô femmes! si vous voulez être aimées, montrez-vous, revenez,
soyez là! L'émotion qu'il avait sentie à l'entrée de la courtisane était
si totale et si lourde qu'il ne fallait plus songer à la combattre par
un coup de volonté. Démétrios était lié comme un esclave barbare à un
char de triomphe. S'échapper était illusion. Sans le savoir, et
naturellement, elle avait mis la main sur lui.
Il l'avait vue venir de très loin, car elle portait la même étoffe jaune
qu'à son passage sur la jetée. Elle marchait à pas lents et souples en
ondulant les hanches mollement. Elle était venue droit à lui, comme si
elle l'avait deviné derrière la pierre.
Dès le premier instant, il comprit qu'il retombait à ses pieds. Quand
elle tira de sa ceinture le miroir de bronze poli, elle s'y regarda
quelque temps avant de le donner au prêtre et l'éclat de ses yeux devint
stupéfiant. Quand, pour prendre son peigne de cuivre, elle passa la main
sur ses cheveux en levant un bras replié, selon le geste des Charites,
toute la belle ligne de son corps se développa sous l'étoffe et le
soleil alluma dans l'aisselle une rosée de sueur brillante et menue.
Enfin, quand, pour soulever et défaire son collier de lourdes émeraudes,
elle écarta la soie plissée qui voilait sa double poitrine jusqu'au doux
espace empli d'ombre où l'on ne peut glisser qu'un bouquet, Démétrios se
sentit pris d'une telle frénésie d'y poser les lèvres et d'arracher
toute la robe... mais Chrysis se mit à parler.
Elle parla, et chacun de ses mots était une souffrance pour lui. À
plaisir elle semblait insister et s'étendre sur la prostitution de ce
vase de beauté qu'elle était, blanc comme la statue elle-même, et plein
d'or qui ruisselait en chevelure. Elle disait sa porte ouverte à
l'oisiveté des passants, la contemplation de son corps abandonnée à des
indignes, et le soin de mettre en feu ses joues à des enfants
maladroits. Elle disait la fatigue vénale de ses yeux, ses lèvres louées
à la nuit, ses cheveux confiés à des mains brutales, sa divinité
labourée.
L'excès même des facilités qui entouraient son approche inclinait
Démétrios vers elle, décidé du moins à en user pour lui seul et à fermer
la porte derrière lui. Tant il est vrai qu'une femme n'est pleinement
séduisante que si l'on a lieu d'en être jaloux.
Aussi lorsque, ayant donné à la déesse son collier vert en échange de
celui qu'elle espérait, Chrysis s'en retourna vers la ville,--elle
emportait une volonté humaine à sa bouche, comme la petite rose volée
dont elle mordillait la queue.
Démétrios attendit qu'il fût laissé seul dans l'enceinte; puis il sortit
de sa retraite.
Il regarda la statue avec trouble, s'attendant à une lutte en lui. Mais,
comme il était incapable de renouveler à si bref intervalle une émotion
très violente, il redevint étonnamment calme et sans remords prématuré.
Insouciant, il monta doucement près de la statue, souleva sur la nuque
inclinée le Collier des Vraies Perles de l'Anadyomène, et le glissa dans
ses vêtements.
VII
LE CONTE DE LA LYRE ENCHANTÉE
Il marchait très rapidement, dans l'espoir de trouver Chrysis encore sur
la route qui menait à la ville, craignant, s'il tardait davantage, de
retomber sans courage et sans volonté.
La voie blanche de chaleur était si lumineuse que Démétrios fermait les
yeux comme au soleil de midi. Il allait ainsi sans regarder devant lui,
et faillit se heurter à quatre esclaves noirs qui marchaient en tête
d'un nouveau cortège, lorsqu'une petite voix chanteuse dit doucement:
«Bien-Aimé! que je suis contente!»
Il leva la tête: c'était la reine Bérénice accoudée en sa litière.
Elle ordonna:
«Arrêtez, porteurs!»
et tendit les bras à l'amant.
Démétrios ne pouvait se refuser; mais il ne pouvait se refuser et il
monta d'un air maussade.
Alors la reine Bérénice, folle de joie, se traîna sur les mains jusqu'au
fond, et roula parmi les coussins comme une chatte qui veut jouer.
Car cette litière était une chambre, et vingt-quatre esclaves la
portaient. Douze femmes pouvaient s'y coucher aisément, au hasard d'un
sourd tapis bleu, semé de coussins et d'étoffes; et sa hauteur était
telle qu'on n'en pouvait toucher le plafond, même du bout de son
éventail. Elle était plus longue que large, fermée en avant et sur les
deux côtés par trois rideaux jaunes très légers, qui s'éblouissaient de
lumière. Le fond était de bois de cèdre, drapé d'un long voile de soie
orangée. Tout en haut de cette paroi brillante, le vaste épervier d'or
d'Égypte éployait sa raide envergure; plus bas, ciselé d'ivoire et
d'argent, le symbole antique d'Astarté s'ouvrait au-dessus d'une lampe
allumée qui luttait avec le jour en d'insaisissables reflets. Au-dessous
était couchée la reine Bérénice entre deux esclaves persanes qui
agitaient autour d'elle deux panaches de plumes de paon.
Elle attira des yeux le jeune sculpteur à ses côtés et répéta:
«Bien-Aimé, je suis contente.»
Elle lui mit la main sur la joue:
«Je te cherchais, Bien-Aimé. Où étais-tu? Je ne t'ai pas vu depuis
avant-hier. Si je ne t'avais pas rencontré, je serais morte de chagrin
tout à l'heure. Toute seule dans cette grande litière, je m'ennuyais
tant. En passant sur le pont des Hermès, j'ai jeté tous mes bijoux dans
l'eau pour faire des ronds. Tu vois, je n'ai plus ni bagues ni colliers.
J'ai l'air d'une petite pauvre à tes pieds.»
Elle se retourna contre lui et le baisa sur la bouche. Les deux
porteuses d'éventails allèrent s'accroupir un peu plus loin, et quand la
reine Bérénice se mit à parler tout bas, elles approchèrent leurs doigts
de leurs oreilles pour faire semblant de ne pas entendre.
Mais Démétrios ne répondait pas, écoutait à peine, restait égaré. Il ne
voyait de la jeune reine que le sourire rouge de sa bouche et le coussin
noir de ses cheveux qu'elle coiffait toujours desserrés pour y coucher
sa tête lasse.
Elle disait:
«Bien-Aimé, j'ai pleuré dans la nuit. Mon lit était froid. Quand je
m'éveillais, j'étendais mes bras nus des deux côtés de mon corps et je
ne t'y sentais pas, et ma main ne trouvait nulle part ta main que
j'embrasse aujourd'hui. Je t'attendais au matin, et depuis la pleine
lune tu n'étais pas venu. J'ai envoyé des esclaves dans tous les
quartiers de la ville et je les ai fait mourir moi-même quand ils sont
revenus sans toi. Où étais-tu? tu étais au temple? Tu n'étais pas dans
les jardins, avec ces femmes étrangères? Non, je vois à tes yeux que tu
n'as pas aimé. Alors, que faisais-tu, toujours loin de moi? Tu étais
devant la statue? Oui, j'en suis sûre, tu étais là. Tu l'aimes plus que
moi maintenant. Elle est toute semblable à moi, elle a mes yeux, ma
bouche, mes seins; mais c'est elle que tu recherches. Moi, je suis une
pauvre délaissée. Tu t'ennuies avec moi, je m'en aperçois bien. Tu
penses à tes marbres et à tes vilaines statues comme si je n'étais pas
plus belle qu'elles toutes, et vivante, du moins, amoureuse et bonne,
prête à ce que tu veux accepter, résignée à ce que tu refuses. Mais tu
ne veux rien. Tu n'as pas voulu être roi, tu n'as pas voulu être dieu,
et adoré dans un temple à toi. Tu ne veux presque plus m'aimer.»
Elle ramena ses pieds sous elle et s'appuya sur la main.
«Je ferais tout pour te voir au palais, Bien-Aimé. Si tu ne m'y cherches
plus, dis-moi qui t'attire, elle sera mon amie. Les... les femmes de ma
cour... sont belles. J'en ai douze qui, depuis leur naissance, sont
gardées dans mon gynécée et ignorent même qu'il y a des hommes... elles
seront toutes tes maîtresses si tu viens me voir après elles. Et j'en ai
d'autres avec moi qui ont eu plus d'amants que des courtisanes sacrées
et sont expertes à aimer. Dis un mot, j'ai aussi mille esclaves
étrangères: celles que tu voudras seront délivrées. Je les vêtirai comme
moi-même, de soie jaune et d'or et d'argent.
«Mais non, tu es le plus beau et le plus froid des hommes. Tu n'aimes
personne, tu te laisses aimer, tu te prêtes, par charité pour celles que
tes yeux mettent en amour. Tu permets que je prenne mon plaisir de toi,
mais comme une bête se laisse traire: en regardant autre part. Tu es
plein de condescendance. Ah! Dieux! Ah! Dieux! je finirai par me passer
de toi, jeune fat que toute la ville adore et que nulle ne fait pleurer.
Je n'ai pas que des femmes au palais, j'ai des éthiopiens vigoureux qui
ont des poitrines de bronze et des bras bossués par les muscles.
J'oublierai vite dans leurs étreintes tes jambes de fille et ta jolie
barbe. Le spectacle de leur passion sera sans doute nouveau pour moi et
je me reposerai d'être amoureuse. Mais le jour où je serai certaine que
ton regard absent ne m'inquiète plus et que je puis remplacer ta bouche,
alors je t'enverrai du haut du pont des Hermès rejoindre mes colliers et
mes bagues comme un bijou trop longtemps porté. Ah! être reine!»
Elle se redressa et sembla attendre. Mais Démétrios restait toujours
impassible et ne bougeait pas plus que s'il n'entendait pas. Elle reprit
avec colère:
«Tu n'as pas compris?»
Il s'accouda nonchalamment et dit d'une voix très naturelle:
«Il m'est venu l'idée d'un conte.
*
* *
»Autrefois, bien avant que la Thrace eût été conquise par les ancêtres
de ton père, elle était habitée par des animaux sauvages et quelques
hommes effrayés.
»Les animaux étaient fort beaux; c'étaient des lions roux comme le
soleil, des tigres rayés comme le soir, et des ours noirs comme la nuit.
»Les hommes étaient petits et camus, couverts de vieilles peaux
dépoilues, armés de lances grossières et d'arcs sans beauté. Ils
s'enfermaient dans les trous des montagnes derrière des blocs monstrueux
qu'ils roulaient péniblement. Leur vie se passait à la chasse. Il y
avait du sang dans les forêts.
»Le pays était si lugubre que les dieux l'avaient déserté. Quand, dans
la blancheur du matin, Artémis quittait l'Olympe, son chemin n'était
jamais celui qui l'aurait menée vers le Nord. Les guerres qui se
livraient là n'inquiétaient pas Arès. L'absence de flûtes et de cithares
en détournait Apollon. La triple Hécate y brillait seule, comme un
visage de méduse sur un paysage pétrifié.
»Or un homme y vint habiter, qui était d'une race plus heureuse et ne
marchait pas vêtu de peaux comme les sauvages de la montagne.
»Il portait une longue robe blanche qui traînait un peu derrière lui.
Par les molles clairières des bois, il aimait à errer la nuit dans la
lumière de la lune, tenant à la main une petite carapace de tortue où
étaient plantées deux cornes d'aurochs entre lesquelles trois cordes
d'argent se tendaient.
»Quand ses doigts touchaient les cordes, une délicieuse musique y
passait, beaucoup plus douce que le bruit des sources, ou que les
phrases du vent dans les arbres ou que les mouvements des avoines. La
première fois qu'il se mit à jouer, trois tigres couchés s'éveillèrent,
si prodigieusement charmés qu'ils ne lui firent aucun mal, mais
s'approchèrent le plus qu'ils purent et se retirèrent quand il cessa. Le
lendemain, il y en eut bien plus encore, et des loups, et des hyènes,
des serpents droits sur leur queue.
»Si bien qu'après fort peu de temps les animaux venaient eux-mêmes le
prier de jouer pour eux. Il lui arrivait souvent qu'un ours vînt seul
auprès de lui et s'en allât content de trois accords merveilleux. En
retour de ses complaisances, les fauves lui donnaient sa nourriture et
le protégeaient contre les hommes.
»Mais il se lassa de cette fastidieuse vie. Il devint tellement sûr de
son génie et du plaisir qu'il donnait aux bêtes qu'il ne chercha plus à
bien jouer. Les fauves, pourvu que ce fût lui, se trouvaient toujours
satisfaits. Bientôt il se refusa même à leur donner ce contentement, et
cessa de jouer, par nonchalance. Toute la forêt fut triste, mais les
morceaux de viande et les fruits savoureux ne manquèrent pas pour cela
devant le seuil du musicien. On continua de le nourrir et on l'aima
davantage. Le cœur des bêtes est ainsi fait.
»Or, un jour qu'appuyé dans sa porte ouverte il regardait le soleil
descendre derrière les arbres immobiles, une lionne vint à passer près
de là. Il fit un mouvement pour rentrer, comme s'il craignait des
sollicitations fâcheuses. La lionne ne s'inquiéta pas de lui, et passa
simplement.
»Alors il lui demanda, étonné: «Pourquoi ne me pries-tu pas de jouer?»
Elle répondit qu'elle ne s'en souciait pas. Il lui dit: «Tu ne me
connais point?» Elle répondit: «Tu es Orphée.» Il reprit: «Et tu ne veux
pas m'entendre?» Elle répéta: «Je ne veux pas.»--«oh! s'écria-t-il, oh!
que je suis à plaindre. C'est justement pour toi que j'aurais voulu
jouer. Tu es beaucoup plus belle que les autres et tu dois comprendre
tellement mieux! Pour que tu m'écoutes une heure seulement, je te
donnerai tout ce que tu rêveras.» Elle répondit: «Je demande que tu
voles les viandes fraîches qui appartiennent aux hommes de la plaine. Je
demande que tu assassines le premier que tu rencontreras. Je demande que
tu prennes les victimes qu'ils ont offertes à tes dieux, et que tu
mettes tout à mes pieds.» Il la remercia de ne pas demander plus et fit
ce qu'elle exigeait.
«Une heure durant il joua devant elle; mais après il brisa sa lyre et
vécut comme s'il était mort.»
*
* *
La reine soupira:
«Je ne comprends jamais les allégories. Explique-moi, Bien-Aimé.
Qu'est-ce que cela veut dire?»
Il se leva.
«Je ne te dis pas cela pour que tu comprennes. Je t'ai conté une
histoire pour te calmer un peu. Maintenant il est tard. Adieu,
Bérénice.»
Elle se mit à pleurer.
«J'en étais bien sûre! j'en étais bien sûre!»
Il la coucha comme un enfant sur son doux lit d'étoffes moelleuses, mit
un baiser souriant sur ses yeux malheureux et descendit avec
tranquillité de la grande litière en marche.
LIVRE III
I
L'ARRIVÉE
Bacchis était courtisane depuis plus de vingt-cinq ans. C'est dire
qu'elle approchait de la quarantaine et que sa beauté avait changé
plusieurs fois de caractère.
Sa mère, qui pendant longtemps avait été la directrice de sa maison et
la conseillère de sa vie, lui avait donné des principes de conduite et
d'économie qui lui avaient fait acquérir peu à peu une fortune
considérable dont elle pouvait user sans compter, à l'âge où la
magnificence du lit supplée à l'éclat du corps.
C'est ainsi qu'au lieu d'acheter fort cher des esclaves adultes au
marché, dépense que tant d'autres jugeaient nécessaire et qui ruinait
les jeunes courtisanes, elle avait su se contenter pendant dix ans d'une
seule négresse, et parer à l'avenir en la faisant féconder chaque année,
afin de se créer gratuitement une domesticité nombreuse qui plus tard
serait une richesse.
Comme elle avait choisi le père avec soin, sept mulâtresses fort belles
étaient nées de son esclave, et aussi trois garçons qu'elle avait fait
tuer, parce que les serviteurs mâles donnent aux amants jaloux des
soupçons inutiles. Elle avait nommé les sept filles d'après les sept
planètes, et leur avait choisi des attributions diverses, en rapport,
autant que possible, avec le nom qu'elles portaient. Héliope était
l'esclave du jour, Séléné l'esclave de la nuit, Arêtias gardait la
porte, Aphrodisia s'occupait du lit, Hermione faisait les emplettes et
Cronomagire la cuisine. Enfin Diomède, l'intendante, avait la tenue des
comptes et la responsabilité.
Aphrodisia était l'esclave favorite, la plus jolie, la plus aimée. Elle
partageait souvent le lit de sa maîtresse sur la demande des amants qui
s'éprenaient d'elle. Aussi la dispensait-on de tout travail servile pour
lui conserver des bras délicats et des mains douces. Par une faveur
exceptionnelle, ses cheveux n'étaient pas couverts, si bien qu'on la
prenait souvent pour une femme libre, et ce soir-là même elle allait
s'affranchir au prix énorme de trente-cinq mines.
Les sept esclaves de Bacchis, toutes de haute taille et admirablement
stylées, étaient pour elle un tel sujet de fierté qu'elle ne sortait pas
sans les avoir à sa suite, au risque de laisser sa maison vide. C'était
à cette imprudence que Démétrios avait dû d'entrer si aisément chez
elle; mais elle ignorait encore son malheur quand elle donna le festin
où Chrysis était invitée.
*
* *
Ce soir-là, Chrysis arriva la première.
Elle était vêtue d'une robe verte brochée d'énormes branches de roses
qui venaient s'épanouir sur ses seins.
Arêtias lui ouvrit la porte sans qu'elle eût besoin de frapper, et
suivant la coutume grecque, elle la conduisit dans une petite pièce à
l'écart, lui défit ses chaussures rouges et lava doucement ses pieds
nus. Puis, en soulevant la robe ou l'écartant, selon l'endroit, elle la
parfuma partout où il était nécessaire; car on épargnait aux convives
toutes les peines, même celle de faire leur toilette avant de se rendre
à dîner. Ensuite, elle lui présenta un peigne et des épingles pour
corriger sa coiffure, ainsi que des fards gras et secs pour ses lèvres
et ses joues.
Quand Chrysis fut enfin prête:
«Quelles sont les _ombres_?» dit-elle à l'esclave.
On appelait ainsi tous les convives, sauf un seul qui était l'Invité.
Celui-ci, en l'honneur de qui le repas était donné, amenait avec lui qui
lui plaisait et les «ombres» n'avaient d'autre soin à prendre que
d'apporter leur coussin de lit, et d'être bien élevées.
À la question de Chrysis, Arêtias répondit:
«Naucratès a prié Philodème avec sa maîtresse Faustine qu'il a ramené
d'Italie. Il a prié aussi Phrasilas et Timon, et ton amie Séso de
Cnide.»
Au moment même Séso entrait.
«Chrysis!
--Ma chérie!»
Les deux femmes s'embrassèrent et se répandirent en exclamations sur
l'heureux hasard qui les réunissait.
«J'avais peur d'être en retard, dit Séso. Ce pauvre Archytas m'a
retenue...
--Comment, lui encore?
--C'est toujours la même chose. Quand je vais dîner en ville, il se
figure que tout le monde va me passer sur le corps. Alors il veut se
venger d'avance, et cela dure! ah! ma chère! S'il me connaissait mieux!
Je n'ai guère envie de les tromper, mes amants. J'ai bien assez d'eux.
--Et l'enfant? Cela ne se voit pas, tu sais.