appelle-t-on?
--Pannychis toutes les deux, parce qu'elles sont nées la veille des
Aphrodisies. C'est un présage divin. Elles seront jolies.»
Elle reposa l'enfant sur ses pieds, et s'adressant à Démétrios:
«Comment trouves-tu ma fille? Ai-je le droit d'en être orgueilleuse?
--Vous pouvez être satisfaites l'une de l'autre, dit-il avec calme.
--Embrasse maman,» dit Melitta.
Il posa silencieusement un baiser entre les seins. Pythias le lui rendit
sur la bouche, et ils se séparèrent.
Démétrios et l'enfant firent encore quelques pas sous les arbres, tandis
que la courtisane s'éloignait en retournant la tête. À la fin ils
arrivèrent et Melitta dit:
«C'est ici.»
Chimairis était accroupie sur le talon gauche, dans un petit espace
gazonné entre deux arbres et un buisson. Elle avait étendu sous elle une
sorte de haillon rouge qui était son dernier vêtement pendant le jour et
sur lequel elle couchait nue à l'heure où passent les hommes. Démétrios
la contemplait avec un intérêt croissant. Elle avait cet aspect fiévreux
de certaines brunes amaigries dont le corps fauve semble consumé par une
ardeur toujours battante. Ses lèvres musclées, son regard excessif, ses
paupières largement livides composaient une expression double, de
convoitise sensuelle et d'épuisement. La courbe de son ventre cave et
ses cuisses nerveuses se creusait d'elle-même, comme pour recevoir; et
Chimairis ayant tout vendu, même ses peignes et ses épingles, même ses
pinces à épiler, sa chevelure s'était embrouillée dans un désordre
inextricable, tandis qu'une pubescence noire ajoutait à sa nudité
quelque chose de sauvage, d'impudique et de velu.
Près d'elle, un grand bouc se tenait sur ses pattes raides, attaché à un
arbre par une chaîne d'or qui avait autrefois brillé à quatre tours sur
la poitrine de sa maîtresse.
«Chimairis, dit Melitta, lève-toi. C'est quelqu'un qui veut te parler.»
La Juive regarda, mais ne bougea point.
Démétrios s'avança.
«Tu connais Chrysis? dit-il.
--Oui.
--Tu la vois souvent?
--Oui.
--Tu peux me parler d'elle?
--Non.
--Comment, non? Comment, tu ne peux pas?
--Non.»
Melitta était stupéfaite:
«Parle-lui, dit-elle. Aie confiance. Il l'aime: il lui veut du bien.
--Je vois clairement qu'il l'aime, répondit Chimairis. S'il l'aime, il
lui veut du mal. S'il l'aime, je ne parlerai pas.»
Démétrios eut un frisson de colère, mais se tut.
«Donne-moi ta main, lui dit la Juive. Je verrai là si je me suis
trompée.»
Elle prit la main gauche du jeune homme et la tourna vers le clair de
lune. Melitta se pencha pour voir, bien qu'elle ne sût pas lire les
mystérieuses lignes; mais leur fatalité l'attirait.
«Que vois-tu? dit Démétrios.
--Je vois... puis-je dire ce que je vois? M'en sauras-tu gré? Me
croiras-tu, seulement? Je vois d'abord tout le bonheur; mais c'est dans
le passé. Je vois aussi tout l'amour, mais cela se perd dans le sang...
--Le mien?
--Le sang d'une femme. Et puis le sang d'une autre femme. Et puis le
tien, un peu plus tard.»
Démétrios haussa les épaules. Quand il se retourna, il aperçut Melitta
fuyant à toutes jambes dans l'allée.
«Elle a eu peur, reprit Chimairis. Pourtant ce n'est pas d'elle qu'il
s'agit, ni de moi. Laisse aller les choses, puisqu'on ne peut rien
arrêter. Dès avant ta naissance, ta destinée était certaine. Va-t'en. Je
ne parlerai plus.»
Et elle laissa retomber la main.
III
SCRUPULES
«Le sang d'une femme. Ensuite le sang d'une autre femme. Ensuite le
tien, mais un peu plus tard.»
Démétrios se répétait ces paroles en marchant, et, quoi qu'il en eût, la
croyance en elles l'oppressait. Il ne s'était jamais fié aux oracles
tirés du corps des victimes ou du mouvement des planètes. De telles
affinités lui semblaient trop problématiques. Mais les lignes complexes
de la main ont par elles-mêmes un aspect d'horoscope exclusivement
individuel qu'il ne regardait pas sans inquiétude. Aussi la prédiction
de la chiromantide demeura-t-elle dans son esprit.
À son tour il considéra la paume de sa main gauche où sa vie était
résumée en signes secrets et ineffaçables.
Il y vit d'abord, au sommet, une sorte de croissant régulier, dont les
pointes étaient tournées vers la naissance des doigts. Au-dessous, une
ligne quadruple, noueuse et rosée se creusait, marquée en deux endroits
par des points très rouges. Une autre ligne, plus mince, descendait
d'abord parallèle, puis virait brusquement vers le poignet. Enfin, une
troisième, courte et pure, contournait la base du pouce, qui était
entièrement couvert de linéoles effilées.--Il vit tout cela; mais n'en
sachant pas lire le symbole caché, il se passa la main sur les yeux et
changea d'objet sa méditation.
Chrysis, Chrysis, Chrysis. Ce nom battait en lui comme une fièvre. La
satisfaire, la conquérir, l'enfermer dans ses bras, fuir avec elle
ailleurs, en Syrie, en Grèce, à Rome, n'importe où, pourvu que ce fût
dans un endroit où lui n'eût pas de maîtresses et elle pas d'amants:
voilà ce qu'il fallait faire, et immédiatement, immédiatement!
Des trois cadeaux qu'elle avait demandés, un déjà était pris. Restaient
les deux autres: le peigne et le collier.
«Le peigne d'abord», pensa-t-il.
Et il pressa le pas.
Tous les soirs, après le soleil couché, la femme du grand-prêtre
s'asseyait sur un banc de marbre adossé à la forêt et d'où l'on voyait
toute la mer. Démétrios ne l'ignorait point, car cette femme, comme tant
d'autres, avait été amoureuse de lui, et elle lui avait dit une fois que
le jour où il voudrait d'elle, ce serait là qu'il la pourrait prendre.
Donc, ce fut là qu'il se rendit.
Elle y était en effet; mais elle ne le vit pas s'avancer; elle se tenait
assise les yeux clos, le corps renversé sur le dossier, et les deux bras
à l'abandon.
C'était une Égyptienne. Elle se nommait Touni. Elle portait une tunique
légère de pourpre vive, sans agrafes ni ceinture, et sans autres
broderies que deux étoiles noires pour marquer les pointes de ses seins.
La mince étoffe, plissée au fer, s'arrêtait sur les boules délicates de
ses genoux, et de petites chaussures de cuir bleu gantaient ses pieds
menus et ronds. Sa peau était très bistrée, ses lèvres étaient très
épaisses, ses épaules étaient très fines, sa taille, fragile et souple,
semblait fatiguée par le poids de sa gorge pleine. Elle dormait la
bouche ouverte, et rêvait doucement.
Démétrios se pencha sur elle, sans bruit. Il respira quelque temps
l'odeur exotique de ses cheveux; puis, tirant une des deux longues
épingles d'or qui brillaient au-dessus des oreilles, il l'enfonça
vivement sous la mamelle gauche.
Pourtant, cette femme lui aurait donné son peigne, et même sa chevelure
aussi, par amour.
S'il ne le demanda pas, ce fut pur scrupule: Chrysis avait très
nettement exigé un crime et non pas tel bijou ancien, piqué dans les
cheveux d'une jeune femme. C'est pourquoi il crut de son devoir de
consentir à quelque effusion de sang.
Il aurait pu considérer encore que les serments qu'on fait aux femmes
pendant les accès amoureux peuvent s'oublier dans l'intervalle sans
grand dommage pour la valeur morale de l'amant qui les a jurés, et que
si jamais cet oubli involontaire devait se couvrir d'une excuse, c'était
bien dans la circonstance où la vie d'une autre femme assurément
innocente se trouvait dans la balance. Mais Démétrios ne s'arrêta pas à
ce raisonnement. L'aventure qu'il poursuivait lui parut vraiment trop
curieuse pour en escamoter les incidents violents. Il craignit de
regretter plus tard d'avoir effacé de l'intrigue une scène courte mais
nécessaire à la beauté de l'ensemble. Souvent il ne faudrait qu'une
défaillance vertueuse pour réduire une tragédie aux banalités de
l'existence normale. La mort de Casandra, se dit-il, n'est pas un fait
indispensable au développement d'_Agamemnon_, mais si elle n'avait pas
lieu, toute _l'Orestie_ en serait gâtée.
C'est pourquoi, ayant coupé la chevelure de Touni, il serra dans ses
vêtements le peigne d'ivoire historié et, sans réfléchir davantage, il
entreprit le troisième des travaux commandés par Chrysis: la prise du
collier d'Aphrodite.
Il ne fallait pas songer à entrer au temple par la grande porte. Les
douze hermaphrodites qui gardaient l'entrée eussent sans doute laissé
passer Démétrios, malgré l'interdiction qui arrêtait tout profane en
l'absence des prêtres; mais il lui était inutile de prouver aussi
naïvement sa future culpabilité, puisqu'une entrée secrète menait au
sanctuaire.
Démétrios se rendit dans une partie du bois déserte où se trouvait la
nécropole des grands prêtres de la déesse. Il compta les premiers
tombeaux, fit tourner la porte du septième et la referma derrière lui.
Avec une grande difficulté, car la pierre était lourde, il souleva la
dalle funéraire sous laquelle s'enfonçait un escalier de marbre, et il
descendit marche à marche.
Il savait qu'on pouvait faire soixante pas en ligne droite, et qu'après
il était nécessaire de suivre le mur à tâtons pour ne pas se heurter à
l'escalier souterrain du temple.
La grande fraîcheur de la terre profonde le calma peu à peu.
En quelques instants, il arriva au terme.
Il monta, il ouvrit.
IV
CLAIR DE LUNE
La nuit était claire au dehors et noire dans la divine enceinte. Lorsque
avec précaution il eut refermé doucement la porte trop sonore, il se
sentit plein de frissons et comme environné par la froideur des pierres.
Il n'osait pas lever les yeux. Ce silence noir l'effrayait; l'obscurité
se peuplait d'inconnu. Il se mit la main sur le front comme un homme qui
ne veut pas s'éveiller, de peur de se retrouver vivant. Il regarda
enfin.
Dans une grande lumière de lune, la déesse apparaissait sur un piédestal
de pierre rose chargé de trésors appendus. Elle était nue et sexuée,
vaguement teintée selon les couleurs de la femme; elle tenait d'une main
son miroir dont le manche était un priape, et de l'autre adornait sa
beauté d'un collier de perles à sept rangs. Une perle plus grosse que
les autres, argentine et allongée, brillait entre ses deux mamelles,
comme un croissant nocturne entre deux nuages ronds. Et c'étaient les
vraies perles saintes, nées des gouttes d'eau qui avaient roulé dans la
conque de l'Anadyomène.
Démétrios se perdit dans une adoration ineffable. Il crut en vérité que
l'Aphrodite elle-même était là. Il ne reconnut plus son œuvre, tant
l'abîme était profond entre ce qu'il avait été et ce qu'il était devenu.
Il tendit les bras en avant et murmura les mots mystérieux par lesquels
on prie la déesse dans les cérémonies phrygiennes.
Surnaturelle, lumineuse, impalpable, nue et pure, la vision flottait sur
la pierre, palpitait moelleusement. Il fixait les yeux sur elle et
pourtant il craignait déjà que la caresse de son regard ne fît évaporer
dans l'air cette hallucination faible. Il s'avança très doucement,
toucha du doigt l'orteil rose, comme pour s'assurer de l'existence de la
statue, et, incapable de s'arrêter tant elle l'attirait à soi, il monta
debout auprès d'elle et posa les mains sur les épaules blanches en la
contemplant dans les yeux.
Il tremblait, il défaillait, il se prit à rire de joie. Ses mains
erraient sur les bras nus, pressaient la taille froide et dure,
descendaient le long des jambes, caressaient le globe du ventre. De
toute sa force il s'étirait contre cette immortalité. Il se regarda dans
le miroir, il souleva le collier de perles, l'ôta, le fit briller à la
lune et le remit peureusement. Il baisa la main repliée, le cou rond,
l'onduleuse gorge, la bouche entr'ouverte du marbre. Puis il recula
jusqu'aux bords du socle, et, se tenant aux bras divins, il regarda
tendrement la tête adorable inclinée.
Les cheveux avaient été coiffés à la manière orientale et voilaient le
front légèrement. Les yeux à demi-fermés se prolongeaient en sourire.
Les lèvres restaient séparées, comme évanouies d'un baiser.
Il disposa en silence les sept rangs de perles rondes sur la poitrine
éclatante, et descendit jusqu'à terre pour voir l'idole de plus loin.
Alors il lui sembla qu'il se réveillait. Il se rappela ce qu'il était
venu faire, ce qu'il avait voulu, failli accomplir: une chose
monstrueuse. Il se sentit rougir jusqu'aux tempes.
Le souvenir de Chrysis passa devant sa mémoire comme une apparition
grossière. Il énuméra tout ce qui restait douteux dans la beauté de la
courtisane; les lèvres épaisses, les cheveux gonflés, la démarche molle.
Ce qu'étaient les mains, il l'avait oublié; mais il les imagina larges,
pour ajouter un détail odieux à l'image qu'il repoussait. Son état
d'esprit devint semblable à celui d'un homme surpris à l'aube par son
unique maîtresse dans le lit d'une fille ignoble, et qui ne pourrait pas
s'expliquer à lui-même comment il a pu se laisser tenter la veille. Il
ne trouvait ni excuse, ni même une raison sérieuse. Évidemment, pendant
une journée, il avait subi une sorte de folie passagère, un trouble
physique, une maladie. Il se sentait guéri, mais encore ivre
d'étourdissement.
Pour achever de revenir à lui, il s'adossa contre le mur du temple, et
resta longtemps debout devant la statue. La lumière de la lune
continuait de descendre par l'ouverture carrée du toit; Aphrodite
resplendissait; et, comme les yeux étaient dans l'ombre, il cherchait
leur regard...
... Toute la nuit se passa ainsi. Puis le jour vint et la statue prit
tour à tour la lividité rose de l'aube et le reflet doré du soleil.
Démétrios ne pensait plus. Le peigne d'ivoire et le miroir d'argent
qu'il portait dans sa tunique avaient disparu de sa mémoire. Il
s'abandonnait doucement à la contemplation sereine.
Au dehors, une tempête de cris d'oiseaux bruissait, sifflait, chantait
dans le jardin. On entendait des voix de femmes qui parlaient et qui
riaient au pied des murs. L'agitation du matin surgissait de la terre
éveillée. Démétrios n'avait en lui que des sentiments bienheureux.
Le soleil était déjà haut et l'ombre du toit s'était déplacée quand il
entendit un bruit confus de pas légers fouler les marches extérieures.
C'était sans doute un sacrifice qu'on allait offrir à la déesse, une
procession de jeunes femmes qui venaient accomplir des vœux ou en
prononcer devant la statue, pour le premier jour des Aphrodisies.
Démétrios voulut fuir.
Le piédestal sacré s'ouvrait par derrière, d'une façon que les prêtres
seuls, et le sculpteur, connaissaient. C'était là que se tenait
l'hiérophante pour dicter à une jeune fille dont la voix était claire et
haute les discours miraculeux qui venaient de la statue le troisième
jour de la fête. Par là on pouvait gagner les jardins. Démétrios y
pénétra, et s'arrêta devant les ouvertures bordées de bronze, qui
perçaient la pierre profonde.
Les deux portes d'or s'ouvrirent lourdement. Puis la procession entra.
V
L'INVITATION
Vers le milieu de la nuit, Chrysis fut réveillée par trois coups frappés
à la porte.
Elle avait dormi tout le jour entre les deux Éphésiennes, et sans le
bouleversement de leur lit on les eût prises pour trois sœurs ensemble.
Rhodis était pelotonnée contre la Galiléenne, dont la cuisse en sueur
pesait sur elle. Myrtocleia dormait sur la poitrine, les yeux sur le
bras et le dos nu.
Chrysis se dégagea avec précaution, fit trois pas sur le lit, descendit,
et ouvrit la porte à moitié.
Un bruit de voix venait de l'entrée.
«Qui est-ce, Djala? qui est-ce? demanda-t-elle.
--C'est Naucratès qui veut te parler. Je lui dis que tu n'es pas libre.
--Mais si, quelle bêtise! certainement si, je suis libre! Entre,
Naucratès. Je suis dans ma chambre.»
Et elle se remit au lit.
Naucratès resta quelque temps sur le seuil, comme s'il craignait d'être
indiscret. Les deux musiciennes ouvraient des yeux encore pleins de
sommeil et ne pouvaient pas s'arracher à leurs rêves.
«Assieds-toi, dit Chrysis. Je n'ai pas de coquetteries à faire entre
nous. Je sais que tu ne viens pas pour moi. Que me veux-tu?» Naucratès
était un philosophe connu, qui depuis plus de vingt ans était l'amant de
Bacchis et ne la trompait point, plus par indolence que par fidélité.
Ses cheveux gris étaient coupés courts, sa barbe en pointe à la
Démosthène et ses moustaches au niveau des lèvres. Il portait un grand
vêtement blanc, fait de laine simple à bande unie.
«Je viens t'inviter, dit-il. Bacchis donne demain un dîner qui sera
suivi d'une fête. Nous serons sept, avec toi. Ne manque pas de venir.
--Une fête? À quelle occasion?
--Elle affranchit sa plus belle esclave, Aphrodisia. Il y aura des
danseuses et des aulétrides. Je crois que tes deux amies sont
commandées, et même elles ne devraient pas être ici. On répète chez
Bacchis en ce moment.
--Oh! c'est vrai, s'écria Rhodis, nous n'y pensions plus. Lève-toi,
Myrto, nous sommes très en retard.»
Mais Chrysis se récriait.
«Non! pas encore! que tu es méchant de m'enlever mes femmes. Si je
m'étais doutée de cela, je ne t'aurais pas reçu. Oh! les voilà déjà
prêtes!
--Nos robes ne sont pas compliquées, dit l'enfant. Et nous ne sommes pas
assez belles pour nous habiller longtemps.
--Vous verrai-je au temple, du moins?
--Oui, demain matin, nous portons des colombes. Je prends une drachme
dans ta bourse, Chrysé. Nous n'aurions pas de quoi les acheter. À
demain.»
Elles sortirent en courant. Naucratès regarda quelque temps la porte
fermée sur elles; puis il se croisa les bras et dit à voix basse en se
retournant vers Chrysis:
«Bien. Tu te conduis bien.
--Comment?
--Une seule ne te suffit plus. Il t'en faut deux, maintenant. Tu les
prends jusque dans la rue. C'est d'un bel exemple. Mais alors, veux-tu
me dire, mais qu'est-ce qu'il nous reste, à nous, nous les hommes? Vous
avez toutes des amies, et en sortant de leurs bras épuisants vous ne
donnez de votre passion que ce qu'elles veulent bien vous laisser.
Crois-tu que cela puisse durer longtemps? Si cela continue ainsi, nous
serons forcés d'aller chez Bathylle...
--Ah! non! s'écria Chrysis. Voilà ce que je n'admettrai jamais! Je le
sais bien, on fait cette comparaison-là. Elle n'a pas de sens; et je
m'étonne que toi, qui fais profession de penser, tu ne comprennes pas
qu'elle est absurde.
--Et quelle différence trouves-tu?
--Il ne s'agit pas de différence. Il n'y a aucun rapport entre l'un et
l'autre; c'est clair.
--Je ne dis pas que tu te trompes. Je veux connaître tes raisons.
--Oh! Cela se dit en deux mots: écoute bien. La femme est, en vue de
l'amour, un instrument accompli. Des pieds à la tête elle est faite
uniquement, merveilleusement, pour l'amour. _Elle seule sait aimer. Elle
seule sait être aimée._ Par conséquent: si un couple amoureux se compose
de deux femmes, il est parfait; s'il n'en a qu'une seule, il est moitié
moins bien; s'il n'en a aucune, il est purement idiot. J'ai dit.
--Tu es dure pour Platon, ma fille.
--Les grands hommes, pas plus que les dieux, ne sont grands en toute
circonstance. Pallas n'entend rien au commerce, Sophocle ne savait pas
peindre, Platon ne savait pas aimer. Philosophes, poètes ou rhéteurs,
ceux qui se réclament de lui ne valent pas mieux, et si admirables
qu'ils soient en leur art, en amour ce sont des ignorants. Crois-moi,
Naucratès, je sens que j'ai raison.»
Le philosophe fit un geste.
«Tu es un peu irrévérencieuse, dit-il; mais je ne crois nullement que tu
aies tort. Mon indignation n'était pas réelle. Il y a quelque chose de
charmant dans l'union de deux jeunes femmes, à la condition qu'elles
veuillent bien rester féminines toutes les deux, garder leurs longues
chevelures, découvrir leurs seins et ne pas s'affubler d'instruments
postiches, comme si, par une inconséquence, elles enviaient le sexe
grossier qu'elles méprisent si joliment. Oui, leur liaison est
remarquable parce que leurs caresses sont toutes superficielles, et leur
volupté d'autant plus raffinée. Elles ne s'étreignent pas, elles
s'effleurent pour goûter la suprême joie. Leur nuit de noces n'est pas
sanglante. Ce sont des vierges, Chrysis. Elles ignorent l'action
brutale; c'est en cela qu'elles sont supérieures à Bathylle, qui prétend
en offrir l'équivalent, oubliant que vous aussi, et même pour cette
piètrerie, vous pourriez lui faire concurrence. L'amour humain ne se
distingue du rut stupide des animaux que par deux fonctions divines: la
caresse et le baiser. Or ce sont les seules que connaissent les femmes
dont nous parlons ici. Elles les ont même perfectionnées.
--On ne peut mieux, dit Chrysis ahurie. Mais alors que me reproches-tu?
--Je te reproche d'être cent mille. Déjà un grand nombre de femmes n'ont
de plaisir parfait qu'avec leur propre sexe. Bientôt vous ne voudrez
plus nous recevoir, même à titre de pis-aller. C'est par jalousie que je
te gronde.»
Ici, Naucratès trouva que l'entretien avait assez duré, et, simplement,
il se leva.
«Je puis dire à Bacchis qu'elle compte sur toi? dit-il.
--Je viendrai,» répondit Chrysis.
Le philosophe lui baisa les genoux et sortit avec lenteur.
*
* *
Alors, elle joignit les mains et parla tout haut, bien qu'elle fût
seule.
«Bacchis... Bacchis... il vient de chez elle et il ne sait pas!... Le
miroir est donc toujours là?... Démétrios m'a oubliée... S'il a hésité
le premier jour, je suis perdue, il ne fera rien... Mais il est possible
que tout soit fini! Bacchis a d'autres miroirs dont elle se sert plus
souvent. Sans doute elle ne sait pas encore... Dieux! Dieux! Aucun moyen
d'avoir des nouvelles, et peut-être... Ah! Djala! Djala!»
L'esclave entra.
«Donne-moi mes osselets, dit Chrysis. Je veux tirer.»
Et elle jeta en l'air les quatre petits os...
«Oh!... Oh!... Djala, regarde! le coup d'Aphrodite!»
On appelait ainsi un coup assez rare par lequel les osselets
présentaient tous une face différente. Il y avait exactement trente-cinq
chances contre une pour que cette disposition ne se produisît pas.
C'était le meilleur coup du jeu.
Djala observa froidement:
«Qu'est-ce que tu avais demandé?
--C'est vrai, dit Chrysis désappointée. J'avais oublié de faire un vœu.
Je pensais bien à quelque chose, mais je n'ai rien dit. Est-ce que cela
compte tout de même?
--Je ne crois pas; il faut recommencer.»
Une seconde fois, Chrysis jeta les osselets.
«Le coup de Midas, maintenant. Qu'est-ce que tu en penses?
--On ne sait pas. Bon et mauvais. C'est un coup qui s'explique par le
suivant. Recommence avec un seul os.»
Une troisième fois Chrysis interrogea le jeu; mais dès que l'osselet fut
retombé, elle bégaya:
«Le... le point de Chios!»
Et elle éclata en sanglots.
Djala ne disait rien, inquiète elle-même. Chrysis pleurait sur le lit,
les cheveux répandus autour de la tête. Enfin elle se retourna dans un
mouvement de colère.
«Pourquoi m'as-tu fait recommencer? Je suis sûre que le premier coup
comptait.
--Si tu as fait vœu, oui. Si tu n'as pas fait vœu, non. Toi seule le
sais, dit Djala.
--D'ailleurs, les osselets ne prouvent rien. C'est un jeu grec. Je n'y
crois pas. Je vais essayer autre chose.»
Elle essuya ses larmes et traversa la chambre. Elle prit sur une
tablette une boîte de jetons blancs, en compta vingt-deux, puis, avec la
pointe d'une agrafe de perles, elle y grava l'une après l'autre les
vingt-deux lettres de l'alphabet hébreu. C'étaient les arcanes de la
Cabbale qu'elle avait appris en Galilée.
«Voilà en quoi j'ai confiance. Voilà ce qui ne trompe pas, dit-elle.
Lève le pan de ta robe; ce sera mon sac.»
Elle jeta les vingt-deux jetons dans la tunique de l'esclave, en
répétant mentalement:
«Porterai-je le collier d'Aphrodite? Porterai-je le collier d'Aphrodite?
Porterai-je le collier d'Aphrodite?»
Et elle tira le dixième arcane, ce qui nettement voulait dire:
«Oui.»
VI
LA ROSE DE CHRYSIS
C'était une procession blanche, et bleue, et jaune, et rose, et verte.
Trente courtisanes s'avançaient, portant des corbeilles de fleurs, des
colombes de neige aux pieds rouges, des voiles du plus fragile azur, et
des ornements précieux.