Elles n'étaient pas des esclaves, et chacune possédait vraiment une des

maisons de la terrasse; mais toutes n'étaient pas également aimées, et

les plus heureuses, souvent, trouvaient à acheter des maisons voisines

que leurs habitantes vendaient pour ne pas maigrir de faim. Celles-ci

transportaient alors leur statuette obscène dans le parc et cherchaient

un autel fait d'une pierre plate, dans un coin qu'elles ne quittaient

plus. Les marchands pauvres savaient cela et s'adressaient plus

volontiers à celles qui couchaient ainsi sur la mousse près de leurs

sanctuaires en plein vent; mais parfois ceux-là mêmes ne se présentaient

pas, et alors les pauvres filles unissaient leur misère deux à deux par

des amitiés passionnées qui devenaient des amours presque conjugales,

ménages où l'on partageait tout, jusqu'à la dernière loque de laine, et

où d'alternatives complaisances consolaient des longues chastetés.

Celles qui n'avaient pas d'amies s'offraient comme esclaves volontaires

chez leurs camarades plus recherchées. Il était interdit que celles-ci

eussent à leur service plus de douze de ces pauvres filles; mais on

citait vingt-deux courtisanes qui atteignaient le maximum et s'étaient

choisi parmi toutes les races une domesticité bariolée.

Au hasard des amants si elles concevaient un fils, on l'élevait dans

l'enceinte du temple à la contemplation de la forme parfaite et au

service de sa divinité.--si elles accouchaient d'une fille, l'enfant

naissait pour la déesse. Le premier jour de sa vie, on célébrait son

mariage avec le fils de Dionysos, et l'Hiérophante la déflorait lui-même

avec un petit couteau d'or, car la virginité déplaît à l'Aphrodite. Plus

tard, elle entrait au Didascalion, grand monument-école situé derrière

le temple, et où les petites filles apprenaient en sept classes la

théorie et la méthode de tous les arts érotiques: le regard, l'étreinte,

les mouvements du corps, les complications de la caresse, les procédés

secrets de la morsure, du glottisme et du baiser. L'élève choisissait

librement le jour de sa première expérience, parce que le désir est un

ordre de la déesse, qu'il ne faut pas contrarier; on lui donnait ce

jour-là l'une des maisons de la Terrasse; et quelques-unes de ces

enfants, qui n'étaient même pas nubiles, comptaient parmi les plus

infatigables et les plus souvent réclamées.

L'intérieur du Didascalion, les sept classes, le petit théâtre et le

péristyle de la cour étaient ornés de quatre-vingt-douze fresques qui

résumaient l'enseignement de l'amour. C'était l'œuvre de toute une vie

d'homme: Cléocharès d'Alexandrie, fils naturel et disciple d'Apelles,

les avait achevées en mourant.--Récemment, la reine Bérénice, qui

s'intéressait beaucoup à la célèbre École et y envoyait ses jeunes

sœurs, avait commandé à Démétrios une série de groupes de marbre afin

de compléter la décoration: mais un seul, jusqu'alors, avait été posé

dans la classe enfantine.

À la fin de chaque année, en présence de toutes les courtisanes réunies,

un grand concours avait lieu, qui excitait dans cette foule de femmes

une émulation extraordinaire, car les douze prix décernés donnaient

droit à la plus suprême gloire qu'elles pussent rêver: l'entrée au

Cotytteion.

Ce dernier monument était enveloppé de tant de mystères qu'on n'en peut

donner aujourd'hui une description détaillée. Nous savons seulement

qu'il était compris dans le péribole et qu'il avait la forme d'un

triangle dont la base était un temple de la déesse Cottyto, au nom de

qui s'accomplissaient d'effrayantes débauches inconnues. Les deux autres

côtés du monument se composaient de dix-huit maisons; trente-six

courtisanes habitaient là, si recherchées des amants riches qu'elles ne

se donnaient pas à moins de deux mines: c'étaient les Baptes

d'Alexandrie. Une fois le mois, à la pleine lune, elles se réunissaient

dans l'enceinte close du temple, affolées par des boissons

aphrodisiaques, et ceintes des phallos canoniques. La plus ancienne des

trente-six devait prendre une dose mortelle du terrible philtre

érotogène. La certitude de sa mort prompte lui faisait tenter sans

effroi toutes les voluptés dangereuses devant lesquelles les vivantes

reculent. Son corps, de toute part écumant, devenait le centre et le

modèle de la tournoyante orgie; au milieu des hurlements longs, des

cris, des larmes et des danses, les autres femmes nues l'étreignaient,

mouillaient à sa sueur leurs cheveux, se frottaient à sa peau brûlante

et puisaient de nouvelles ardeurs dans le spasme ininterrompu de cette

furieuse agonie. Trois ans ces femmes vivaient ainsi, et à la fin du

trente-sixième mois, telle était l'ivresse de leur fin.

D'autres sanctuaires moins vénérés avaient été élevés par les femmes en

l'honneur des autres noms de la multiforme Aphrodite. Il y avait même un

autel consacré à l'Ouranienne et qui recevait les chastes vœux des

courtisanes sentimentales; un autre à l'Apostrophia, qui faisait oublier

les amours malheureuses; un autre à la Chryseïa, qui attirait les amants

riches; un autre à la Génétyllis, qui protégeait les filles enceintes;

un autre à la Coliade, qui approuvait des passions grossières; car tout

ce qui touchait à l'amour était piété pour la déesse. Mais les autels

particuliers n'avaient d'efficace et de vertu qu'à l'égard des petits

désirs. On les servait au jour le jour, leurs faveurs étaient

quotidiennes et leur commerce familier. Les suppliantes exaucées

déposaient sur eux de simples fleurs; celles qui n'étaient pas contentes

les souillaient de leurs excréments. Ils n'étaient ni consacrés ni

entretenus par les prêtres, et par conséquent leur profanation était

irrépréhensible.

Tout autre était la discipline du temple.

Le temple, le Grand-Temple de la Grande-Déesse, le lieu le plus saint de

toute l'Égypte, l'inviolable Astarteïon, était un édifice colossal de

trois cent trente-six pieds de longueur, élevé sur dix-sept marches au

sommet des jardins. Ses portes d'or étaient gardées par douze

hiérodoules hermaphrodites, symbole des deux objets de l'amour et des

douze heures de la nuit.

L'entrée n'était pas tournée vers l'Orient, mais dans la direction de

Paphos, c'est-à-dire vers le nord-ouest; jamais les rayons du soleil ne

pénétraient directement dans le sanctuaire de la grande Immortelle

nocturne. Quatre-vingt-six colonnes soutenaient l'architrave; elles

étaient teintes de pourpre jusqu'à mi-taille, et toute la partie

supérieure se dégageait de ces vêtements rouges avec une blancheur

ineffable, comme des torses de femmes debout.

Entre l'épistyle et le corônis, le long zoophore en ceinture déroulait

son ornementation bestiale, érotique et fabuleuse; on y voyait des

centauresses montées par des étalons, des chèvres bouquinées par des

satyres maigres, des vierges saillies par des taureaux monstres, des

naïades couvertes par des cerfs, des bacchantes aimées par des tigres,

des lionnes saisies par des griffons. La grande multitude des êtres se

ruait ainsi, soulevée par l'irrésistible passion divine. Le mâle se

tendait, la femelle s'ouvrait, et dans la fusion des sources créatrices

s'éveillait le premier frémissement de la vie. La foule des couples

obscurs s'écartait parfois au hasard autour d'une scène immortelle:

Europe inclinée supportant le bel animal olympien; Léda guidant le cygne

robuste entre ses jeunes cuisses fléchies. Plus loin, l'insatiable

Sirène épuisait Glaucos expirant; le dieu Pan possédait debout une

hamadryade échevelée; la Sphinge levait sa croupe au niveau du cheval

Pégase,--et, à l'extrémité de la frise, le sculpteur lui-même s'était

figuré devant la déesse Aphrodite, modelant d'après elle, dans la cire

molle, les replis d'un ctéis parfait, comme si tout son idéal de beauté,

de joie et de vertu s'était réfugié dès longtemps dans cette fleur

précieuse et fragile.

II

MELITTA

«Purifie-toi, Étranger.

--J'entrerai pur», dit Démétrios.

Du bout de ses cheveux trempés dans l'eau, la jeune gardienne de la

porte lui mouilla d'abord les paupières, puis les lèvres et les doigts,

afin que son regard fût sanctifié, ainsi que le baiser de sa bouche et

la caresse de ses mains.

Et il s'avança dans le bois d'Aphrodite.

À travers les branches devenues noires, il apercevait au couchant un

soleil de pourpre sombre qui n'éblouissait plus les yeux. C'était le

soir du même jour où la rencontre de Chrysis avait désorienté sa vie.

L'âme féminine est d'une simplicité à laquelle les hommes ne peuvent

croire. Où il n'y a qu'une ligne droite ils cherchent obstinément la

complexité d'une trame: ils trouvent le vide et s'y perdent. C'est ainsi

que l'âme de Chrysis, claire comme celle d'un petit enfant, parut à

Démétrios plus mystérieuse qu'un problème de métaphysique. En quittant

cette femme sur la jetée, il rentra chez lui comme en rêve, incapable de

répondre à toutes les questions qui l'assiégeaient. Que voulait-elle

faire de ces trois cadeaux? Il était impossible qu'elle portât ni

qu'elle vendît un miroir célèbre volé, le peigne d'une femme assassinée,

le collier de perles de la déesse. En les conservant chez elle, elle

s'exposerait chaque jour à une découverte fatale. Alors pourquoi les

demander? pour les détruire? Il savait trop bien que les femmes ne

jouissent pas des choses secrètes et que les événements heureux ne

commencent à les réjouir que le jour où ils sont connus. Et puis, par

quelle divination, par quelle profonde clairvoyance l'avait-elle jugé

capable d'accomplir pour elle trois actions aussi extraordinaires?

Assurément, s'il l'avait voulu, Chrysis enlevée de chez elle, livrée à

sa merci, fût devenue sa maîtresse, sa femme ou son esclave, au choix.

Il avait même la liberté de la détruire, simplement. Les révolutions

antérieures avaient fréquemment habitué les citoyens aux morts

violentes, et nul ne se fût inquiété d'une courtisane disparue. Chrysis

devait le savoir, et pourtant elle avait osé...

Plus il pensait à elle, plus il lui savait gré d'avoir si joliment varié

le débat des propositions. Combien de femmes, et qui la valaient,

s'étaient présentées maladroitement! Celle-là, que demandait-elle? ni

amour, ni or, ni bijoux, mais trois crimes invraisemblables! Elle

l'intéressait vivement. Il lui avait offert tous les trésors de

l'Égypte: il sentait bien, à présent, que si elle les eût acceptés, elle

n'aurait pas reçu deux oboles, et il se serait lassé d'elle avant même

de l'avoir connue. Trois crimes étaient un salaire assurément inusité;

mais elle était digne de le recevoir puisqu'elle était femme à l'exiger,

et il se promit de continuer l'aventure.

Pour n'avoir pas le temps de revenir sur ses fermes résolutions, il alla

le jour même chez Bacchis, trouva la maison vide, prit le miroir

d'argent et s'en fut aux jardins.

Fallait-il entrer directement chez la seconde victime de Chrysis?

Démétrios ne le pensa pas. La prêtresse Touni, qui possédait le fameux

peigne d'ivoire, était si charmante et si faible qu'il craignit de se

laisser toucher s'il se rendait auprès d'elle sans une précaution

préalable. Il retourna sur ses pas et longea la Grande-Terrasse.

Les courtisanes étaient en montre dans leurs «chambres exposées», comme

des fleurs à l'étalage. Leurs attitudes et leurs costumes n'avaient pas

moins de diversité que leurs âges, leurs types et leurs races. Les plus

belles, selon la tradition de Phryné, ne laissant à découvert que

l'ovale de leur visage, se tenaient enveloppées des cheveux aux talons

dans leur grand vêtement de laine fine. D'autres avaient adopté la mode

des robes transparentes, sous lesquelles on distinguait mystérieusement

leurs beautés comme à travers une eau limpide on discerne les mousses

vertes en taches d'ombre sur le fond. Celles qui pour tout charme

n'avaient que leur jeunesse restaient nues jusqu'à la ceinture et

cambraient le torse en avant pour faire apprécier la fermeté de leurs

seins. Mais les plus mûres, sachant combien les traits du visage féminin

vieillissent plus vite que la peau du corps, se tenaient assises toutes

nues, portant leurs mamelles dans leurs mains, et elles écartaient leurs

cuisses alourdies, comme s'il leur fallait prouver qu'elles étaient

encore des femmes.

Démétrios passait devant elles très lentement et ne se lassait pas

d'admirer.

Il ne lui était jamais arrivé de voir la nudité d'une femme sans une

émotion intense. Il ne comprenait ni le dégoût devant les jeunesses

trépassées, ni l'insensibilité devant les trop petites filles. Toute

femme, ce soir-là, aurait pu le charmer. Pourvu qu'elle restât

silencieuse et ne témoignât pas plus d'ardeur que le minimum exigé par

la politesse du lit, il la dispensait d'être belle. Bien plus, il

préférait qu'elle eût un corps grossier, car plus sa pensée s'arrêtait

sur des formes accomplies, plus son désir s'éloignait d'elles. Le

trouble que lui donnait l'impression de la beauté vivante était une

sensualité exclusivement cérébrale qui réduisait à néant l'excitation

génésique. Il se souvenait avec angoisse d'être resté toute une heure

impuissant comme un vieillard près de la femme la plus admirable qu'il

eût jamais tenue dans ses bras. Et depuis cette nuit-là, il avait appris

à choisir des maîtresses moins pures.

«Ami, dit une voix, tu ne me reconnais pas?»

Il se retourna, fit signe que non et continua son chemin, car il ne

déshabillait jamais deux fois la même fille. C'était le seul principe

qu'il suivît pendant ses visites aux jardins. Une femme qu'on n'a pas

encore eue a quelque chose d'une vierge; mais quel bon résultat, quelle

surprise attendre d'un deuxième rendez-vous? C'est déjà presque le

mariage. Démétrios ne s'exposait pas aux désillusions de la seconde

nuit. La reine Bérénice suffisait à ses rares velléités conjugales, et

en dehors d'elle il prenait soin de renouveler chaque soir la complice

de l'indispensable adultère.

«Clônarion!

--Gnathênè!

--Plango!

--Mnaïs!

--Crôbylè!

--Ioessa!»

Elles criaient leurs noms sur son passage et quelques-unes y ajoutaient

l'affirmation de leur nature ardente ou l'offre d'une pratique anormale.

Démétrios suivait le chemin; il se disposait, selon son habitude, à

prendre au hasard, dans le troupeau, quand une petite fille toute vêtue

de bleu pencha la tête sur l'épaule, et lui dit doucement, sans se

lever:

«Il n'y a pas moyen?»

L'imprévu de cette formule le fit sourire. Il s'arrêta.

«Ouvre-moi la porte, dit-il. Je te choisis.»

La petite, d'un mouvement joyeux, sauta sur ses pieds et frappa deux

coups du marteau phallique. Une vieille esclave vint ouvrir.

«Gorgô, dit la petite, j'ai quelqu'un; vite, du vin de Crète, des

gâteaux, et fais le lit.»

Elle se retourna vers Démétrios.

«Tu n'as pas besoin de satyrion?

--Non, dit le jeune homme en riant. Est-ce que tu en as?

--Il le faut bien, fit l'enfant, on m'en demande plus souvent que tu ne

penses. Viens par ici: prends garde aux marches, il y en a une qui est

usée. Entre dans ma chambre, je vais revenir.»

La chambre était tout à fait simple, comme celles des courtisanes

novices. Un grand lit, un second lit de repos, quelques tapis et

quelques sièges la meublaient insuffisamment; mais par une grande baie

ouverte, on voyait les jardins, la mer, la double rade d'Alexandrie.

Démétrios resta debout et regarda la ville lointaine.

Soleils couchants derrière les ports! gloires incomparables des cités

maritimes, calme du ciel, pourpre des eaux, sur quelle âme bruyante de

douleur ou de joie ne jetteriez-vous pas le silence! Quels pas ne se

sont arrêtés, quelle volupté ne s'est suspendue, quelle voix ne s'est

éteinte devant vous!... Démétrios regardait: une houle de flamme

torrentielle semblait sortir du soleil à moitié plongé dans la mer et

couler directement jusqu'à la rive courbe du bois d'Aphrodite. De l'un à

l'autre des deux horizons, la gamme somptueuse de la pourpre envahissait

la Méditerranée, par zones de nuances sans transitions, du rouge d'or au

violet froid. Entre cette splendeur mouvante et le miroir tourbeux du

lac Maréotis, la masse blanche de la ville était toute vêtue de reflets

zinzolins. Les orientations diverses de ses vingt mille maisons plates

la mouchetaient merveilleusement de vingt mille taches de couleur, en

métamorphose perpétuelle selon les phases décroissantes du rayonnement

occidental. Cela fut rapide et incendiaire; puis le soleil s'engloutit

presque soudainement et le premier reflux de la nuit fit flotter sur

toute la terre un frisson, une brise voilée, uniforme et transparente.

«Voilà des figues, voilà des gâteaux, un rayon de miel, du vin, une

femme. Il faut manger les figues pendant qu'il fait jour, et la femme

quand on n'y voit plus!»

C'était la petite qui rentrait en riant. Elle fit asseoir le jeune

homme, se mit à cheval sur ses genoux, et, les deux mains derrière la

tête, assura dans ses cheveux châtains une rose qui allait glisser.

Démétrios eut malgré lui une exclamation de surprise: elle était

complètement nue, et, ainsi dépouillée de la robe bouffante, son petit

corps se montrait si jeune, si enfantin de poitrine, si étroit de

hanches, si visiblement impubère, que Démétrios se sentit pris de pitié,

comme un cavalier sur le point de faire porter tout son poids d'homme à

une pouliche trop délicate.

«Mais tu n'es pas femme! s'écria-t-il.

--Je ne suis pas femme! Par les deux déesses, qu'est-ce que je suis,

alors? un Thrace, un portefaix ou un vieux philosophe?

--Quel âge as-tu?

--Dix ans et demi. Onze ans. On peut dire onze ans. Je suis née dans les

jardins. Ma mère est Milésienne. C'est Pythias, qu'on appelle la Chèvre.

Veux-tu que je l'envoie chercher, si tu me trouves trop petite? Elle a

la peau douce, maman, elle est belle.

--Tu as été au Didascalion?

--J'y suis encore, dans la sixième classe. J'aurai fini l'année

prochaine; ce ne sera pas trop tôt.

--Est-ce que tu t'y ennuies?

--Ah! si tu savais comme les maîtresses sont difficiles! Elles font

recommencer vingt-cinq fois la même leçon! des choses tout à fait

inutiles, que les hommes ne demandent jamais. Et puis on se fatigue pour

rien; moi, je n'aime pas ça. Tiens, prends une figue; pas celle-là, elle

n'est pas mûre. Je t'apprendrai une nouvelle manière de les manger:

regarde.

--Je la connais. C'est plus long et ce n'est pas meilleur. Je vois que

tu es une bonne élève.

--Oh! ce que je sais, je l'ai appris toute seule. Les maîtresses

voudraient faire croire qu'elles sont plus fortes que nous. Elles ont

plus de main, c'est possible, mais elles n'ont rien inventé.

--Tu as beaucoup d'amants?

--Tous trop vieux; c'est inévitable. Les jeunes gens sont si bêtes! Ils

n'aiment que les femmes de quarante ans. J'en vois passer quelquefois

qui sont jolis comme des Erôs, et si tu voyais ce qu'ils choisissent?

des hippopotames. C'est à faire pâlir. J'espère bien que je ne vivrai

pas jusqu'à l'âge de ces femmes-là. Je serais trop honteuse de me

déshabiller. C'est que je suis si contente, vois-tu, si contente d'être

encore toute jeune. Les seins poussent toujours trop tôt. Il me semble

que le premier mois où je verrai mon sang couler, je me croirai déjà

près de la mort. Laisse-moi te faire un baiser. Je t'aime bien.»

Ici la conversation prit une tournure moins posée, sinon plus

silencieuse, et Démétrios s'aperçut vite que ses scrupules n'étaient pas

de mise auprès d'une petite personne déjà si bien renseignée. Elle

semblait se rendre compte qu'elle n'était qu'une pâture un peu maigre

pour un appétit de jeune homme, et elle déroutait son amant par une

prodigieuse activité d'attouchements furtifs, qu'il ne pouvait ni

prévoir, ni permettre, ni diriger, et qui ne lui laissaient jamais le

repos d'une étreinte aimante. Le petit corps agile et ferme se

multipliait autour de lui, s'offrait et se refusait, glissait, tournait,

luttait. À la fin, ils se saisirent. Mais cette demi-heure ne fut qu'un

long jeu.

Elle sauta du lit la première, trempa son doigt dans la coupe de miel et

s'en barbouilla les lèvres; puis, avec mille efforts pour ne pas rire,

elle se pencha sur Démétrios en frottant sa bouche sur la sienne. Ses

boucles rondes dansaient de chaque côté de leurs joues. Le jeune homme

sourit et s'accouda:

«Comment t'appelles-tu? dit-il.

--Melitta. Tu n'avais pas vu mon nom sur la porte?

--Je n'avais pas regardé.

--Tu pouvais le voir dans ma chambre. Ils l'ont tous écrit sur mes murs.

Je serai bientôt obligée de les faire repeindre.»

Démétrios leva la tête: les quatre panneaux de la pièce étaient couverts

d'inscriptions.

«Tiens, c'est curieux, dit-il. On peut lire?

--Oh! si tu veux. Je n'ai pas de secrets.»

Il lut. Le nom de Melitta se trouvait là plusieurs fois répété avec des

noms d'hommes et des dessins barbares. Des phrases tendres, obscènes ou

comiques, s'enchevêtraient bizarrement. Des amants se vantaient de leur

vigueur, ou détaillaient les charmes de la petite courtisane, ou encore

se moquaient de ses bonnes camarades. Tout cela n'était guère

intéressant que comme témoignage écrit d'une abjection générale. Mais,

vers la fin du panneau de droite, Démétrios eut un sursaut.

«Qui est-ce? Qui est-ce? Dis-moi!

--Mais qui? quoi? où cela? dit l'enfant. Qu'est-ce que tu as?

--Ici. Ce nom-là. Qui a écrit cela?»

Et son doigt s'arrêta sous cette double ligne:

ΜΕΛΙΤΤΑ .Λ. ΧΡΥΣΙΔΑ

ΧΡΥΣΙΣ .Λ. ΜΕΛΙΤΤΑΝ

«Ah! répondit-elle, ça, c'est moi. C'est moi qui l'ai écrit.

--Mais qui est-ce, cette Chrysis?

--C'est ma grande amie.

--Je m'en doute bien. Ce n'est pas cela que je te demande. Quelle

Chrysis? Il y en a beaucoup.

--La mienne, c'est la plus belle. Chrysis de Galilée.

--Tu la connais! tu la connais! Mais parle-moi donc! D'où vient-elle? où

demeure-t-elle? qui est son amant? dis-moi tout!»

Il s'assit sur le lit de repos et prit la petite sur ses genoux.

«Tu es donc amoureux? dit-elle.

--Peu t'importe. Raconte-moi ce que tu sais, je suis pressé de tout

apprendre.

--Oh! Je ne sais rien du tout. C'est court. Elle est venue deux fois

chez moi, et tu penses que je ne lui ai pas demandé de renseignements

sur sa famille. J'étais trop heureuse de l'avoir, et je n'ai pas perdu

le temps en conversations.

--Comment est-elle faite?

--Elle est faite comme une jolie fille, que veux-tu que je te dise?

Faut-il que je te nomme toutes les parties de son corps en ajoutant que

tout est beau? Et puis, c'est une femme, celle-là, une vraie femme...

quand je pense à elle, j'ai tout de suite envie de quelqu'un.»

Et elle prit Démétrios par le cou.

«Tu ne sais rien, reprit-il, rien sur elle?

--Je sais... je sais qu'elle vient de Galilée, qu'elle a presque vingt

ans et qu'elle demeure dans le quartier des Juives, à l'est de la ville,

près des jardins. Mais c'est tout.

--Et sur sa vie, sur ses goûts? Tu ne peux rien me dire? Elle aime les

femmes puisqu'elle vient chez toi. Mais est-elle tout à fait lesbienne?

--Certainement non. La première nuit qu'elle a passée ici, elle avait

amené un amant, et je te jure qu'elle ne simulait rien. Quand une femme

est sincère, je le vois à ses yeux. Cela n'empêche pas qu'elle soit

revenue une fois toute seule... Et elle m'a promis une troisième nuit.

--Tu ne lui connais pas d'autre amie dans les jardins? Personne?

--Si, une femme de son pays, Chimairis, une pauvre.

--Où demeure-t-elle? Il faut que je la voie.

--Elle couche dans le bois, depuis un an. Elle a vendu sa maison. Mais

je sais où est son trou. Je peux t'y mener, si tu le désires. Mets-moi

mes sandales, veux-tu?»

Démétrios noua d'une main rapide les cordons de cuir tressé sur les

chevilles frêles de Melitta. Puis il tendit sa robe courte qu'elle prit

simplement sur le bras, et ils sortirent à la hâte.

*

* *

Ils marchèrent longtemps. Le parc était immense. De loin en loin une

fille sous un arbre disait son nom en ouvrant sa robe, puis se

recouchait, les yeux sur sa main. Melitta en connaissait quelques-unes,

qui l'embrassaient sans l'arrêter. En passant devant un autel fruste,

elle cueillit trois grandes fleurs dans l'herbe et les déposa sur la

pierre.

La nuit n'était pas encore sombre. La lumière intense des jours d'été a

quelque chose de durable qui s'attarde vaguement dans les lents

crépuscules. Les étoiles faibles et mouillées, à peine plus claires que

le fond du ciel, clignaient d'une palpitation douce, et les ombres des

branches restaient indécises.

«Tiens! dit Melitta. Maman. Voilà maman.»

Une femme seule, vêtue d'une triple mousseline rayée de bleu, s'avançait

d'un pas tranquille. Dès qu'elle aperçut l'enfant, elle courut à elle,

la souleva de terre, la prit dans ses bras, et l'embrassa fortement sur

les joues.

«Ma petite fille! mon petit amour, où vas-tu?

--Je conduis quelqu'un qui veut voir Chimairis. Et toi? Est-ce que tu te

promènes?

--Corinna est accouchée. Je suis allée chez elle; j'ai dîné près de son

lit.

--Et qu'est-ce qu'elle a fait? un garçon?

--Deux jumelles, mon chéri, roses comme des poupées de cire. Tu peux y

aller cette nuit, elle te les montrera.

Aphrodite: Moeurs antiques · 第 4 / 12 段