suis bien certaine. J'aurai les trois cadeaux. Tu viendras chez moi
demain soir, et après demain si tu veux, et tous les soirs. À ton heure
je serai là, dans le costume que tu aimeras, fardée selon ton goût,
coiffée à ta guise, prête au dernier de tes caprices. Si tu ne veux que
la tendresse, je te chérirai comme un enfant. Si tu recherches les
voluptés rares, je ne refuserai pas les plus douloureuses. Si tu veux le
silence, je me tairai... Quand tu voudras que je chante, ah! tu verras,
Bien-Aimé! je sais des chants de tous les pays. J'en sais qui sont doux
comme le bruit des sources, d'autres qui sont terribles comme l'approche
du tonnerre. J'en sais de si naïfs et de si frais qu'une jeune fille les
chanterait à sa mère; et j'en sais qu'on ne chanterait pas à Lampsaque,
j'en sais qu'Élephantis aurait rougi d'apprendre, et que je n'oserai
dire que tout bas. Les nuits où tu voudras que je danse, je danserai
jusqu'au matin. Je danserai toute habillée, avec ma tunique traînante,
ou sous un voile transparent, ou avec des caleçons crevés et un corselet
à deux ouvertures pour laisser passer les seins. Mais je t'avais promis
de danser nue? Je danserai nue si tu l'aimes mieux. Nue et coiffée avec
des fleurs, ou nue dans mes cheveux flottants et peinte comme une image
divine. Je sais balancer les mains, arrondir les bras, remuer la
poitrine, offrir le ventre, crisper la croupe, tu verras! Je danse sur
le bout des orteils ou couchée sur les tapis. Je sais toutes les danses
d'Aphrodite, celles qu'on danse devant l'Ouranie et celles qu'on danse
devant l'Astarté. J'en sais même qu'on n'ose pas danser... Je te
danserai tous les amours... Quand ce sera fini, tout commencera. Tu
verras! La reine est plus riche que moi, mais il n'y a pas dans tout le
palais une chambre aussi amoureuse que la mienne. Je ne te dis pas ce
que tu y trouveras. Il y a là des choses trop belles pour que je puisse
t'en donner l'idée, et d'autres qui sont trop étranges pour que je sache
les mots pour les dire. Et puis, sais-tu ce que tu verras qui dépasse
tout le reste? Tu verras Chrysis que tu aimes et que tu ne connais pas
encore. Oui, tu n'as vu que mon visage, tu ne sais pas comme je suis
belle. Ah! Ah!... Ah! Ah! Tu auras des surprises... Ah! comme tu joueras
avec le bout de mes seins, comme tu feras plier ma taille sur ton bras,
comme tu trembleras dans l'étreinte de mes genoux, comme tu défailleras
sur mon corps mouvant. Et comme ma bouche sera bonne! Ah! mes
baisers!...»
Démétrios jeta sur elle un regard perdu.
Elle reprit avec tendresse:
«Comment! tu ne veux pas me donner un pauvre vieux miroir d'argent quand
tu auras toute ma chevelure comme une forêt d'or dans tes mains?»
Démétrios voulut la toucher... Elle recula et dit:
«Demain!
--Tu l'auras, murmura-t-il.
--Et tu ne veux pas prendre pour moi un peigne d'ivoire qui me plaît,
quand tu auras mes deux bras, comme deux branches d'ivoire autour de ton
cou?»
Il essaya de les caresser... Elle les retira en arrière, et répéta:
«Demain!
--Je l'apporterai, dit-il très bas.
--Ah! je le savais bien! cria la courtisane, et tu me donneras encore le
collier de perles à sept rangs qui est au cou de l'Aphrodite, et pour
lui je te vendrai tout mon corps qui est comme une nacre entr'ouverte,
et plus de baisers dans ta bouche qu'il n'y a de perles dans la mer!»
Démétrios, suppliant, tendit la tête... Elle força vivement son regard
et prêta ses luxurieuses lèvres...
Quand il ouvrit les yeux elle était déjà loin.
Une petite ombre plus pâle courait derrière son voile flottant.
Il reprit vaguement son chemin vers la ville, baissant le front sous une
inexprimable honte.
VI
LES VIERGES
L'aube obscure se leva sur la mer. Toutes choses furent teintées de
lilas. Le foyer couvert de flammes, allumé sur la tour du Phare,
s'éteignit avec la lune. De fugitives lueurs jaunes apparurent dans les
vagues violettes comme des visages de sirènes sous des chevelures
d'algues mauves. Il fit jour tout à coup.
La jetée était déserte. La ville était morte. C'était le jour morose
d'avant la première aurore, qui éclaire le sommeil du monde et apporte
les rêves énervés du matin.
Rien n'existait, que le silence.
Telles que des oiseaux endormis, les longues nefs rangées près des quais
laissaient pendre leurs rames parallèles dans l'eau. La perspective des
rues se dessinait par des lignes architecturales que pas un char, pas un
cheval, pas un esclave ne troublait. Alexandrie n'était qu'une vaste
solitude, une apparence d'antique cité, abandonnée depuis des siècles.
Or, un léger bruit de pas frémit sur le sol, et deux jeunes filles
parurent, l'une vêtue de jaune, l'autre de bleu.
Elles portaient toutes deux la ceinture des vierges, qui tournait autour
des hanches et s'attachait très bas, sous leurs jeunes ventres.
C'étaient la chanteuse de la nuit et l'une des joueuses de flûte.
La musicienne était plus jeune et plus jolie que son amie. Aussi pâles
que le bleu de sa robe, à demi noyés sous leurs paupières, ses yeux
souriaient faiblement. Les deux flûtes grêles pendaient en arrière au
nœud fleuri de son épaule. Une double guirlande d'iris autour de ses
jambes arrondies ondulait sous l'étoffe légère et s'attachait sur les
chevilles à deux periscelis d'argent.
Elle dit:
«Myrtocleia, ne sois pas attristée parce que tu as perdu nos tablettes.
Aurais-tu jamais oublié que l'amour de Rhodis est à toi, ou peux-tu
penser, méchante, que tu aurais jamais lu seule cette ligne écrite par
ma main? Suis-je une de ces mauvaises amies qui gravent sur leur ongle
le nom de leur sœur de lit et vont s'unir à une autre, quand l'ongle a
poussé jusqu'au bout? As-tu besoin d'un souvenir de moi quand tu m'as
tout entière et vivante? À peine suis-je au temps où les filles se
marient, et cependant je n'avais pas la moitié de mon âge le jour où je
t'ai vue pour la première fois. Tu te rappelles bien. C'était au bain.
Nos mères nous tenaient sous les bras et nous balançaient l'une vers
l'autre. Nous avons joué longtemps sur le marbre avant de remettre nos
vêtements. Depuis ce jour-là nous ne nous sommes plus quittées, et, cinq
ans après, nous nous sommes aimées.» Myrtocleia répondit:
«Il y a un autre premier jour, Rhodis, tu le sais. C'est ce jour-là que
tu avais écrit ces trois mots sur mes tablettes en mêlant nos noms l'un
à l'autre. C'était le premier. Nous ne le retrouverons plus. Mais
n'importe. Chaque jour est nouveau pour moi, et quand tu t'éveilles vers
le soir, il me semble que je ne t'ai jamais vue. Je crois bien que tu
n'es pas une fille: tu es une petite nymphe d'Arcadie qui a quitté les
forêts parce que Phoïbos a tari sa fontaine. Ton corps est souple comme
une branche d'olivier, ta peau est douce comme l'eau en été, l'iris
tourne autour de tes jambes et tu portes la fleur de lôtos comme Astarté
la figue ouverte. Dans quel bois peuplé d'immortels ta mère s'est-elle
endormie, avant ta naissance bienheureuse? Et quel aegipan indiscret, ou
quel dieu de quel divin fleuve s'est uni à elle dans l'herbe? Quand nous
aurons quitté cet affreux soleil africain, tu me conduiras vers ta
source, loin derrière Psophis et Phénée, dans les vastes forêts pleines
d'ombre où l'on voit sur la terre molle la double trace des satyres
mêlée aux pas légers des nymphes. Là, tu chercheras une roche polie et
tu graveras dans la pierre ce que tu avais écrit sur la cire: les trois
mots qui sont notre joie. Écoute, écoute, Rhodis! Par la ceinture
d'Aphrodite, où sont brodés tous les désirs, tous les désirs me sont
étrangers puisque tu es plus que mon rêve! Par la corne d'Amaltheia d'où
s'échappent tous les biens du monde, le monde m'est indifférent puisque
tu es le seul bien que j'aie trouvé en lui! Quand je te regarde et quand
je me vois, je ne sais plus pourquoi tu m'aimes en retour. Tes cheveux
sont blonds comme des épis de blé; les miens sont noirs comme des poils
de bouc. Ta peau est blanche comme le fromage des bergers; la mienne est
hâlée comme le sable sur les plages. Ta poitrine tendre est fleurie
comme l'oranger en automne; la mienne est maigre et stérile comme le pin
dans les rochers. Si mon visage s'est embelli, c'est à force de t'avoir
aimée. Ô Rhodis, tu le sais, ma virginité singulière est semblable aux
lèvres de Pan mangeant un brin de myrte; la tienne est rose et jolie
comme la bouche d'un petit enfant. Je ne sais pas pourquoi tu m'aimes;
mais si tu cessais de m'aimer un jour, si, comme ta sœur Théano qui
joue de la flûte auprès de toi, tu restais jamais à coucher dans les
maisons où l'on nous emploie, alors je n'aurais même pas la pensée de
dormir seule dans notre lit, et tu me trouverais, en rentrant, étranglée
avec ma ceinture.»
Les longs yeux de Rhodis se remplirent de larmes et de sourire, tant
l'idée était cruelle et folle. Elle posa son pied sur une borne:
«Mes fleurs me gênent entre les jambes. Défais-les, Myrto adorée. J'ai
fini de danser pour cette nuit.»
La chanteuse eut un haut-le-corps.
«Oh! c'est vrai. Je les avais oubliés déjà, ces hommes et ces filles.
Ils vous ont fait danser toutes deux, toi dans cette robe de Côs qui est
transparente comme l'eau, et ta sœur nue avec toi. Si je ne t'avais pas
défendue, ils t'auraient prise comme une prostituée, comme ils ont pris
ta sœur devant nous, dans la même chambre... Oh! quelle abomination!
Entendais-tu ses cris et ses plaintes! Comme l'amour de l'homme est
douloureux!»
Elle se mit à genoux près de Rhodis et détacha les deux guirlandes, puis
les trois fleurs placées plus haut, en mettant un baiser à la place de
chacune. Quand elle se releva, l'enfant la prit par le cou et défaillit
sur sa bouche.
«Myrto, tu n'es pas jalouse de tous ces débauchés? Que t'importe qu'ils
m'aient vue? Théano leur suffit, je la leur ai laissée. Ils ne m'auront
pas, Myrto chérie. Ne sois pas jalouse d'eux.
--Jalouse!... Je suis jalouse de tout ce qui t'approche. Pour que tes
robes ne t'aient pas seule, je les mets quand tu les as portées. Pour
que les fleurs de tes cheveux ne restent pas amoureuses de toi, je les
livre aux courtisanes pauvres qui les souilleront dans l'orgie. Je ne
t'ai jamais rien donné afin que rien ne te possède. J'ai peur de tout ce
que tu touches et je hais tout ce que tu regardes. Je voudrais être
toute ma vie entre les murs d'une prison où il n'y ait que toi et moi,
et m'unir à toi si profondément, te cacher si bien dans mes bras, que
pas un œil ne t'y soupçonne. Je voudrais être le fruit que tu manges,
le parfum qui te plaît, le sommeil qui entre sous tes paupières, l'amour
qui te fait crisper les membres. Je suis jalouse du bonheur que je te
donne, et cependant je voudrais te donner jusqu'à celui que j'ai par
toi. Voilà de quoi je suis jalouse; mais je ne redoute pas tes
maîtresses d'une nuit quand elles m'aident à satisfaire tes désirs de
petite fille; quant aux amants, je sais bien que tu ne peux pas aimer
l'homme, l'homme intermittent et brutal.»
Rhodis s'écria sincèrement:
«J'irais plutôt, comme Nausithoë, sacrifier ma virginité au dieu Priape
qu'on adore à Thasos. Mais pas ce matin, mon chéri. J'ai dansé trop
longtemps, je suis très fatiguée. Je voudrais être rentrée, dormir sur
ton bras.»
Elle sourit et continua:
«Il faudrait dire à Théano que notre lit n'est plus pour elle. Nous lui
en ferons un autre à droite de la porte. Après ce que j'ai vu cette
nuit, je ne pourrais plus l'embrasser. Myrto, c'est vraiment horrible.
Est-il possible qu'on s'aime ainsi? C'est cela qu'ils appellent l'amour?
--C'est cela.
--Ils se trompent, Myrto. Ils ne savent pas.»
Myrtocleia la prit dans ses bras, et toutes deux se turent ensemble.
Le vent mêlait leurs cheveux.
VII
LA CHEVELURE DE CHRYSIS
«Tiens, dit Rhodis, regarde! Quelqu'un.»
La chanteuse regarda: une femme, loin d'elles, marchait rapidement sur
le quai.
«Je la reconnais, reprit l'enfant. C'est Chrysis. Elle a sa robe jaune.
--Comment, elle est déjà habillée?
--Je n'y comprends rien. D'ordinaire elle ne sort pas avant midi; et le
soleil est à peine levé. Il lui est venu quelque chose. Un bonheur sans
doute; elle a si grande chance.»
Elles allèrent à sa rencontre, et lui dirent:
«Salut, Chrysis.
--Salut. Depuis combien de temps êtes-vous ici?
--Je ne sais pas. Il faisait déjà jour quand nous sommes arrivées.
--Il n'y avait personne sur la jetée?
--Personne.
--Pas un homme? vous êtes sûres?
--Oh! très sûres. Pourquoi demandes-tu cela?»
Chrysis ne répondit rien. Rhodis reprit:
«Tu voulais voir quelqu'un?
--Oui... peut-être... je crois qu'il vaut mieux que je ne l'aie pas vu.
Tout est bien. J'avais tort de revenir; je n'ai pas pu m'en empêcher.
--Mais qu'est-ce qui se passe, Chrysis, nous le diras-tu?
--Oh! non.
--Même à nous? même à nous, tes amies?
--Vous le saurez plus tard, avec toute la ville.
--C'est aimable.
--Un peu avant, si vous y tenez; mais ce matin, c'est impossible. Il se
passe des choses extraordinaires, mes enfants. Je meurs d'envie de vous
les dire; mais il faut que je me taise. Vous alliez rentrer? Venez
coucher avec moi. Je suis toute seule.
--Oh! Chrysé, Chrysidion, nous sommes si fatiguées! Nous allions
rentrer, en effet, mais c'était bien pour dormir.
--Eh bien! vous dormirez ensuite. Aujourd'hui, c'est la veille des
Aphrodisies. Est-ce un jour où l'on se repose? Si vous voulez que la
déesse vous protège et vous rende heureuses l'an prochain, il faut
arriver au temple avec des paupières sombres comme des violettes, et des
joues blanches comme des lys. Nous y songerons; venez avec moi.»
Elle les prit toutes deux plus haut que la ceinture, et refermant ses
mains caressantes sur leurs petits seins presque nus, elle les emmena
d'un pas pressé.
Rhodis, cependant, restait préoccupée.
«Et quand nous serons dans ton lit, reprit-elle, tu ne nous diras pas
encore ce qui t'arrive, ce que tu attends?
--Je vous dirai beaucoup de choses, tout ce qu'il vous plaira; mais
cela, je le tairai.
--Même quand nous serons dans tes bras, toutes nues, et sans lumière?
--N'insiste pas, Rhodis. Tu le sauras demain. Attends jusqu'à demain.
--Tu vas être très heureuse? ou très puissante?
--Très puissante.»
Rhodis ouvrit de grands yeux et s'écria:
«Tu couches avec la reine!
--Non, dit Chrysis en riant; mais je serai aussi puissante qu'elle.
As-tu besoin de moi? Désires-tu quelque chose?
--Oh! oui!»
Et l'enfant redevint songeuse.
«Eh bien, qu'est-ce que c'est? interrogea Chrysis.
--C'est une chose impossible. Pourquoi la demanderais-je?»
Myrtocleia parla pour elle:
«À Éphèse, dans notre pays, quand deux jeunes filles nubiles et vierges
comme Rhodis et moi sont amoureuses l'une de l'autre, la loi leur permet
de s'épouser. Elles vont toutes les deux au temple d'Athêna, consacrer
leur double ceinture; puis au sanctuaire d'Iphinoë, donner une boucle
mêlée de leurs cheveux, et enfin sous le péristyle de Dionysos, où l'on
remet à la plus mâle un petit couteau d'or affilé et un linge blanc pour
étancher le sang. Le soir, celle des deux qui est la fiancée est amenée
à sa nouvelle demeure, assise sur un char fleuri entre son «mari» et la
paranymphe, environnée de torches et de joueuses de flûte. Et désormais
elles ont tous les droits des époux; elles peuvent adopter des petites
filles et les mêler à leur vie intime. Elles sont respectées. Elles ont
une famille. Voilà le rêve de Rhodis. Mais ici ce n'est pas la
coutume...
--On changera la loi, dit Chrysis; mais vous vous épouserez, j'en fais
mon affaire.
--Oh! Est-ce vrai? s'écria la petite, rouge de joie.
--Oui; et je ne demande pas qui de vous deux sera le mari. Je sais que
Myrto a tout ce qu'il faut pour en donner l'illusion. Tu es heureuse,
Rhodis, d'avoir une telle amie. Quoi qu'on en dise, elles sont rares.»
Elles étaient arrivées à la porte, où Djala, assise sur le seuil,
tissait une serviette de lin. L'esclave se leva pour les laisser passer,
et entra sur leurs pas.
En un instant les deux joueuses de flûte eurent quitté leurs simples
vêtements. Elles se firent l'une à l'autre des ablutions minutieuses
dans une vasque de marbre vert qui se déversait dans le bassin. Puis
elles se roulèrent sur le lit.
Chrysis les regardait sans voir. Les moindres paroles de Démétrios se
répétaient, mot pour mot, dans sa mémoire, indéfiniment. Elle ne sentit
pas que Djala, en silence, dénouait et déroulait son long voile de
safran, débouclait la ceinture, ouvrait les colliers, tirait les bagues,
les sceaux, les anneaux, les serpents d'argent, les épingles d'or; mais
le chatoiement de la chevelure retombée la réveilla vaguement.
Elle demanda son miroir.
Prenait-elle peur de ne pas être assez belle pour retenir ce nouvel
amant--car il fallait le retenir--après les folles entreprises qu'elle
avait exigées de lui? Ou voulait-elle, par l'examen de chacune de ses
beautés, calmer quelques inquiétudes et motiver sa confiance?
Elle approcha son miroir de toutes les parties de son corps en les
touchant l'une après l'autre. Elle jugea la blancheur de sa peau, estima
sa douceur par de longues caresses, sa chaleur par des étreintes. Elle
éprouva la plénitude de ses seins, la fermeté de son ventre,
l'étroitesse de sa chair. Elle mesura sa chevelure et en considéra
l'éclat. Elle essaya la force de son regard, l'expression de sa bouche,
le feu de son haleine, et du bord de l'aisselle jusqu'au pli du coude,
elle fit traîner avec lenteur un baiser le long de son bras nu.
Une émotion extraordinaire, faite de surprise et d'orgueil, de certitude
et d'impatience, la saisit au contact de ses propres lèvres. Elle tourna
sur elle-même comme si elle cherchait quelqu'un, mais, découvrant sur
son lit les deux Éphésiennes oubliées, elle sauta au milieu d'elles, les
sépara, les étreignit avec une sorte de furie amoureuse, et sa longue
chevelure d'or enveloppa les trois jeunes têtes.
LIVRE II
I
LES JARDINS DE LA DÉESSE
Le temple d'Aphrodite-Astarté s'élevait en dehors des portes de la
ville, dans un parc immense, plein de fleurs et d'ombre, où l'eau du
Nil, amenée par sept aqueducs, entretenait en toutes saisons de
prodigieuses verdures.
Cette forêt fleurie au bord de la mer, ces ruisseaux profonds, ces lacs,
ces prés sombres, avaient été créés dans le désert plus de deux siècles
auparavant par le premier des Ptolémées. Depuis, les sycomores plantés
par ses ordres étaient devenus gigantesques; sous l'influence des eaux
fécondes, les pelouses avaient crû en prairies; les bassins s'étaient
élargis en étangs; la nature avait fait d'un parc une contrée.
Les jardins étaient plus qu'une vallée, plus qu'un pays, plus qu'une
patrie: ils étaient un monde complet fermé par des limites de pierre et
régi par une déesse, âme et centre de cet univers. Tout autour s'élevait
une terrasse annulaire, longue de quatre-vingts stades et haute de
trente-deux pieds. Ce n'était pas un mur, c'était une cité colossale,
faite de quatorze cents maisons. Un nombre égal de prostituées habitait
cette ville sainte et résumait dans ce lieu unique soixante-dix peuples
différents.
Le plan des maisons sacrées était uniforme et tel: la porte, de cuivre
rouge (métal voué à la déesse), portait un phallos en guise de marteau,
qui frappait un contre-heurtoir en relief, image du sexe féminin; et
au-dessous était gravé le nom de la courtisane avec les initiales de la
phrase usuelle:
Ω.Ξ.Ε
ΚΟΧΛΙΣ
Π.Π.Π
De chaque côté de la porte s'ouvraient deux chambres en forme de
boutiques, c'est-à-dire sans mur du côté des jardins. Celle de droite
dite «chambre exposée», était le lieu où la courtisane parée siégeait
sur une cathèdre haute à l'heure où les hommes arrivaient. Celle de
gauche était à la disposition des amants qui désiraient passer la nuit
en plein air, sans cependant coucher dans l'herbe.
La porte ouverte, un corridor donnait accès dans une vaste cour dallée
de marbre dont le milieu était occupé par un bassin de forme ovale. Un
péristyle entourait d'ombre cette grande tache de lumière et protégeait
par une zone de fraîcheur l'entrée des sept chambres de la maison. Au
fond s'élevait l'autel, qui était de granit rose.
Toutes les femmes avaient apporté de leur pays une petite idole de la
déesse, et, posée sur l'autel domestique, elles l'adoraient dans leur
langue, sans se comprendre jamais entre elles. Lachmî, Aschthoreth,
Vénus, Ischtar, Freia, Mylitta, Cypris, tels étaient les noms religieux
de leur Volupté divinisée. Quelques-unes la vénéraient sous une forme
symbolique: un galet rouge, une pierre conique, un grand coquillage
épineux. La plupart élevaient sur un socle de bois tendre une statuette
grossière aux bras maigres, aux seins lourds, aux hanches excessives et
qui désignait de la main son ventre frisé en delta. Elles couchaient à
ses pieds une branche de myrte, semaient l'autel de feuilles de rose, et
brûlaient un petit grain d'encens pour chaque vœu exaucé. Elle était
confidente de toutes leurs peines, témoin de tous leurs travaux, cause
supposée de tous leurs plaisirs. Et à leur mort on la déposait dans leur
petit cercueil fragile, comme gardienne de leur sépulture.
Les plus belles parmi ces filles venaient des royaumes d'Asie. Tous les
ans, les vaisseaux qui portaient à Alexandrie les présents des
tributaires ou des alliés débarquaient avec les ballots et les outres
cent vierges choisies par les prêtres pour le service du jardin sacré.
C'étaient des Mysiennes et des Juives, des Phrygiennes et des Crétoises,
des filles d'Ecbatane et de Babylone, et des bords du golfe des Perles,
et des rives religieuses du Gange. Les unes étaient blanches de peau,
avec des visages de médailles et des poitrines inflexibles; d'autres,
brunes comme la terre sous la pluie, portaient des anneaux d'or passés
dans les narines et secouaient sur leurs épaules des chevelures courtes
et sombres.
Il en venait de plus loin encore: des petits êtres menus et lents, dont
personne ne savait la langue et qui ressemblaient à des singes jaunes.
Leurs yeux s'allongeaient vers les tempes; leurs cheveux noirs et droits
se coiffaient bizarrement. Ces filles restaient toute leur vie timides
comme des animaux perdus. Elles connaissaient les mouvements de l'amour,
mais refusaient le baiser sur la bouche. Entre deux unions passagères,
on les voyait jouer entre elles assises sur leurs petits pieds et
s'amuser puérilement.
Dans une prairie solitaire, les filles blondes et roses des peuples du
nord vivaient en troupeau, couchées sur les herbes. C'étaient des
Sarmates à triple tresse, aux jambes robustes, aux épaules carrées, qui
se faisaient des couronnes avec des branches d'arbre et luttaient corps
à corps pour se divertir; des Scythes camuses, mamelues, velues qui ne
s'accouplaient qu'en posture de bêtes; des Teutonnes gigantesques qui
terrifiaient les Égyptiens par leurs cheveux pâles comme ceux des
vieillards et leurs chairs plus molles que celles des enfants; des
Gauloises rousses comme des vaches et qui riaient sans raison; de jeunes
Celtes aux yeux verts de mer et qui ne sortaient jamais nues.
Ailleurs, les Ibères aux seins bruns se réunissaient pendant le jour.
Elles avaient des chevelures pesantes qu'elles coiffaient avec
recherche, et des ventres nerveux qu'elles n'épilaient point. Leur peau
ferme et leur croupe forte étaient goûtées des Alexandrins. On les
prenait comme danseuses aussi souvent que comme maîtresses.
Sous l'ombre large des palmiers habitaient les filles d'Afrique: les
Numides voilées de blanc, les Carthaginoises vêtues de gazes noires, les
Négresses enveloppées de costumes multicolores.
Elles étaient quatorze cents.
Quand une femme était entrée là, elle n'en sortait plus jamais, qu'au
premier jour de sa vieillesse. Elle donnait au temple la moitié de son
gain, et le reste devait lui suffire pour ses repas et pour ses parfums.