Outre que cette persécution devenait dangereuse et menaçait de faire

mourir en lui toute sensibilité, il était arrivé à cette époque de la

jeunesse où l'homme qui pense croit urgent de faire deux parts de sa vie

et de ne plus mêler les choses de l'esprit aux nécessités des sens. La

statue d'Aphrodite-Astarté fut pour lui le sublime prétexte de cette

conversion morale. Tout ce que la reine avait de beauté, tout ce qu'on

pouvait inventer d'idéal autour des lignes souples de son corps,

Démétrios le fit sortir du marbre, et dès ce jour il s'imagina que nulle

autre femme sur la terre n'atteindrait plus le niveau de son rêve.

L'objet de son désir devint sa statue. Il n'adora plus qu'elle seule, et

follement sépara de la chair l'idée suprême de la déesse, d'autant plus

immatérielle s'il l'eût attachée à la vie.

Quand il revit la reine elle-même, il la trouva dépouillée de tout ce

qui avait fait son charme. Elle lui suffit encore un temps à tromper ses

désirs sans but, mais elle était à la fois trop différente de l'Autre,

et trop semblable aussi. Lorsqu'au sortir de ses embrassements elle

retombait épuisée et s'endormait sur la place, il la regardait comme si

une intruse avait usurpé son lit en prenant la ressemblance de la femme

aimée. Ses bras étaient plus sveltes, sa poitrine plus aiguë, ses

hanches plus étroites que celles de la Vraie. Elle n'avait pas entre les

aines ces trois plis minces comme des lignes, qu'il avait gravés dans le

marbre. Il finit par se lasser d'elle.

Ses adoratrices le surent, et, bien qu'il continuât ses visites

quotidiennes, on connut qu'il avait cessé d'être amoureux de Bérénice.

Et autour de lui l'empressement redoubla. Il n'en tint pas compte. En

effet, le changement dont il avait besoin était d'une autre importance.

Il est rare qu'entre deux maîtresses un homme n'ait pas un intervalle de

vie où la débauche vulgaire le tente et le satisfait. Démétrios s'y

abandonna. Quand la nécessité de partir pour le palais lui déplaisait

plus que de coutume, il s'en venait à la nuit vers le jardin des

courtisanes sacrées qui entourait de toutes parts le temple.

Les femmes qui étaient là ne le connaissaient point. D'ailleurs, tant

d'amours superflues les avaient lassées qu'elles n'avaient plus ni cris

ni larmes, et la satisfaction qu'il cherchait n'était pas troublée, là

du moins, par les plaintes de chatte en folie qui l'énervaient près de

la reine. La conversation qu'il tenait avec ces belles personnes calmes

était sans recherche et paresseuse. Les visiteurs de la journée, le

temps qu'il ferait le lendemain, la douceur de l'herbe et de la nuit en

étaient les sujets charmants. Elles ne le priaient pas d'exposer ses

théories en statuaire et ne donnaient pas leur avis sur l'Achilleus de

Scopas. S'il leur arrivait de remercier l'amant qui les choisissait, de

le trouver bien pris et de le lui dire, il avait le droit de ne pas

croire à leur désintéressement.

Sorti de leurs bras religieux, il montait les degrés du temple et

s'extasiait devant la statue.

Entre les sveltes colonnes, coiffées en volutes ioniennes, la déesse

apparaissait toute vivante sur un piédestal de pierre rose, chargé de

trésors appendus. Elle était nue et sexuée, vaguement teintée selon les

couleurs de la femme; elle tenait d'une main son miroir dont le manche

est un priape, et de l'autre adornait sa beauté d'un collier de perles à

sept rangs. Une perle plus grosse que les autres, argentine et allongée,

luisait entre ses deux mamelles, comme un croissant de lune entre deux

nuages ronds.

Démétrios la contemplait avec tendresse, et voulait croire, comme le

peuple, que c'étaient là les vraies perles saintes, nées des gouttes

d'eau qui avaient roulé dans la conque de l'Anadyomène.

«Ô sœur divine, disait-il, ô fleurie, ô transfigurée! tu n'es plus la

petite Asiatique dont je fis ton modèle indigne. Tu es son Idée

immortelle, l'Âme terrestre de l'Astarté qui fut génitrice de sa race.

Tu brillais dans ses yeux ardents, tu brûlais dans ses lèvres sombres,

tu défaillais dans ses mains molles, tu haletais dans ses grands seins,

tu t'étirais dans ses jambes enlaçantes, autrefois, avant ta naissance;

et ce qui assouvit la fille d'un pêcheur te prostrait aussi, toi,

déesse, toi la mère des dieux et des hommes, la joie et la douleur du

monde! Mais je t'ai vue, évoquée, saisie, ô Cythereia merveilleuse! Je

t'ai révélée à la terre. Ce n'est pas ton image, c'est toi-même à qui

j'ai donné ton miroir et que j'ai couverte de perles, comme au jour où

tu naquis du ciel sanglant et du sourire écumeux des eaux, aurore

gouttelante de rosée, acclamée jusqu'aux rives de Cypre par un cortège

de tritons bleus.»

*

* *

Il venait de l'adorer ainsi quand il entra sur la jetée, à l'heure où

s'écoulait la foule, et entendit le chant douloureux que pleuraient les

joueuses de flûte. Mais ce soir-là il s'était refusé aux courtisanes du

temple, parce qu'un couple entrevu sous les branches l'avait soulevé de

dégoût et révolté jusqu'à l'âme.

La douce influence de la nuit l'envahissait peu à peu. Il tourna son

visage du côté du vent, qui avait passé sur la mer, et semblait traîner

vers l'Égypte l'odeur des roses d'Amathonte.

De belles formes féminines s'ébauchaient dans sa pensée. On lui avait

demandé, pour le jardin de la déesse, un groupe des trois Charites

enlacées; mais sa jeunesse répugnait à copier les conventions, et il

rêvait d'unir sur un même bloc de marbre les trois mouvements gracieux

de la femme: deux des Charites seraient vêtues, l'une tenant un éventail

et fermant à demi les paupières au souffle des plumes bercées; l'autre

dansant dans les plis de sa robe. La troisième serait nue, derrière ses

sœurs, et de ses bras levés tordrait sur sa nuque la masse épaisse de

ses cheveux.

Il engendrait dans son esprit bien d'autres projets encore, comme

d'attacher aux roches du Phare une Andromède de marbre noir devant le

monstre houleux de la mer, d'enfermer l'agora de Brouchion entre les

quatre chevaux du soleil levant, comme par des Pégases irrités, et de

quelle ivresse n'exultait-il pas à l'idée qui naissait en lui d'un

Zagreus épouvanté devant l'approche des Titans. Ah! comme il était

repris par toute la beauté! comme il s'arrachait à l'amour! comme il

«séparait de la chair l'idée suprême de la déesse»! comme il se sentait

libre, enfin!

Or, il tourna la tête vers les quais, et vit luire dans l'éloignement le

voile jaune d'une femme qui marchait.

IV

LA PASSANTE

Elle venait lentement, en penchant la tête à l'épaule, sur la jetée

déserte où tombait le clair de lune. Une petite ombre mobile palpitait

en avant de ses pas.

Démétrios la regardait s'avancer.

Des plis diagonaux sillonnaient le peu qu'on voyait de son corps à

travers le tissu léger; un de ses coudes saillait sous la tunique

serrée, et l'autre bras, qu'elle avait laissé nu, portait relevée la

longue queue, afin d'éviter qu'elle traînât dans la poussière.

Il reconnut à ses bijoux qu'elle était une courtisane; pour s'épargner

un salut d'elle il traversa vivement.

Il ne voulait pas la regarder. Volontairement il occupa sa pensée à la

grande ébauche de Zagreus. Et cependant ses yeux se retournèrent vers la

passante.

Alors il vit qu'elle ne s'arrêtait point, qu'elle ne s'inquiétait pas de

lui, qu'elle n'affectait pas même de regarder la mer, ni de relever son

voile par devant, ni de s'absorber dans ses réflexions; mais que

simplement elle se promenait seule et ne cherchait rien là que la

fraîcheur du vent, la solitude, l'abandon, le frémissement léger du

silence.

Sans bouger, Démétrios ne la quitta pas du regard et se perdit dans un

étonnement singulier.

Elle continuait de marcher comme une ombre jaune dans le lointain,

nonchalante et précédée de la petite ombre noire.

Il entendait à chaque pas le faible cri de sa chaussure dans la

poussière de la voie.

Elle marcha jusqu'à l'île du Phare et monta dans les rochers.

Tout à coup, et comme si de longue date il eût aimé l'inconnue,

Démétrios courut à sa suite, puis s'arrêta, revint sur ses pas, trembla,

s'indigna contre lui-même, essaya de quitter la jetée; mais il n'avait

jamais employé sa volonté que pour servir son propre plaisir, et quand

il fut temps de la faire agir pour le salut de son caractère et

l'ordonnance de sa vie, il se sentit envahi d'impuissance et cloué sur

la place où pesaient ses pieds.

Comme il ne pouvait plus cesser de songer à cette femme, il tenta de

s'excuser lui-même de la préoccupation qui venait le distraire si

violemment. Il crut admirer son gracieux passage par un sentiment tout

esthétique et se dit qu'elle serait un modèle rêvé pour la Charite à

l'éventail qu'il se projetait d'ébaucher le lendemain...

Puis, soudain, toutes ses pensées se bouleversèrent et une foule de

questions anxieuses affluèrent dans son esprit autour de cette femme en

jaune.

Que faisait-elle dans l'île à cette heure de la nuit? Pourquoi, pour qui

sortait-elle si tard? Pourquoi ne l'avait-elle pas abordé? Elle l'avait

vu, certainement elle l'avait vu pendant qu'il traversait la jetée.

Pourquoi, sans un mot de salut, avait-elle poursuivi sa route? Le bruit

courait que certaines femmes choisissaient parfois les heures fraîches

d'avant l'aube pour se baigner dans la mer. Mais on ne se baignait pas

au Phare. La mer était là trop profonde. D'ailleurs, quelle

invraisemblance qu'une femme se fût ainsi couverte de bijoux pour

n'aller qu'au bain?... Alors, qui l'attirait si loin de Rhacotis? Un

rendez-vous, peut-être? Quelque jeune viveur, curieux de variété, qui

prenait pour lit un instant les grandes roches polies par les vagues?

Démétrios voulut s'en assurer. Mais déjà la jeune femme revenait, du

même pas tranquille et mou, éclairée en plein visage par la lente clarté

lunaire et balayant du bout de l'éventail la poussière du parapet.

V

LE MIROIR, LE PEIGNE ET LE COLLIER

Elle avait une beauté spéciale. Ses cheveux semblaient deux masses d'or,

mais ils étaient trop abondants et bourrelaient son front bas de deux

profondes vagues chargées d'ombres, qui engloutissaient les oreilles et

se tordaient en sept tours sur la nuque. Le nez était délicat, avec des

narines expressives qui palpitaient quelquefois, au-dessus d'une bouche

épaisse et peinte, aux coins arrondis et mouvants. La ligne souple du

corps ondulait à chaque pas, et s'animait du balancement des seins

libres, ou du roulis des belles hanches, sur qui la taille pliait.

Quand elle ne fut plus qu'à dix pas du jeune homme, elle tourna son

regard vers lui. Démétrios eut un tremblement. C'étaient des yeux

extraordinaires; bleus, mais foncés et brillants à la fois, humides,

las, en pleurs et en feu, presque fermés sous le poids des cils et des

paupières. Ils regardaient, ces yeux, comme les sirènes chantent. Qui

passait dans leur lumière était invinciblement pris. Elle le savait

bien, et de leurs effets elle usait savamment; mais elle comptait

davantage encore sur l'insouciance affectée contre celui que tant

d'amour sincère n'avait pu sincèrement toucher.

Les navigateurs qui ont parcouru les mers de pourpre, au delà du Gange,

racontent qu'ils ont vu, sous les eaux, des roches qui sont de pierre

d'aimant. Quand les vaisseaux passent auprès d'elles, les clous et les

ferrures s'arrachent vers la falaise sous-marine et s'unissent à elle à

jamais. Et ce qui fut une nef rapide, une demeure, un être vivant, n'est

plus qu'une flottille de planches, dispersées par le vent, retournées

par les flots. Ainsi Démétrios se perdait en lui-même devant deux grands

yeux attirants, et toute sa force le fuyait.

Elle baissa les paupières et passa près de lui.

Il aurait crié d'impatience. Ses poings se crispèrent: il eut peur de ne

pas pouvoir reprendre une attitude calme, car il fallait lui parler.

Pourtant il l'aborda par les paroles d'usage:

«Je te salue, dit-il.

--Je te salue aussi,» répondit la passante.

Démétrios continua:

«Où vas-tu, si peu pressée?

--Je rentre.

--Toute seule?

--Toute seule.»

Et elle fit un mouvement pour reprendre sa promenade.

Alors Démétrios pensa qu'il s'était peut-être trompé en la jugeant

courtisane. Depuis quelque temps, les femmes des magistrats et des

fonctionnaires s'habillaient et se fardaient comme des filles de joie.

Celle-ci pouvait être une personne fort honorablement connue, et ce fut

sans ironie qu'il acheva sa question ainsi:

«Chez ton mari?»

Elle s'appuya des deux mains en arrière et se mit à rire.

«Je n'en ai pas ce soir.»

Démétrios se mordit les lèvres, et presque timide, hasarda:

«Ne le cherche pas. Tu t'y es prise trop tard. Il n'y a plus personne.

--Qui t'a dit que j'étais en quête? Je me promène seule et ne cherche

rien.

--D'où venais-tu, alors? Car tu n'as pas mis tous ces bijoux pour

toi-même, et voilà un voile de soie...

--Voudrais-tu que je sortisse nue, ou vêtue de laine comme une esclave?

Je ne m'habille que pour mon plaisir; j'aime à savoir que je suis belle,

et je regarde mes doigts en marchant pour connaître toutes mes bagues.

--Tu devrais avoir un miroir à la main et ne regarder que tes yeux. Ils

ne sont pas nés à Alexandrie, ces yeux-là. Tu es juive, je l'entends à

ta voix, qui est plus douce que les nôtres.

--Non, je ne suis pas juive, je suis Galiléenne.

--Comment t'appelles-tu, Miriam ou Noëmi?

--Mon nom syriaque, tu ne le sauras pas. C'est un nom royal qu'on ne

porte pas ici. Mes amis m'appellent Chrysis et c'est un compliment que

tu aurais pu me faire.»

Il lui mit la main sur le bras.

«Oh! non, non, dit-elle d'une voix moqueuse. Il est beaucoup trop tard

pour ces plaisanteries-là. Laisse-moi rentrer vite. Il y a presque trois

heures que je suis levée, je meurs de fatigue.»

Se penchant, elle prit son pied dans sa main:

«Vois-tu comme mes petites lanières me font mal? On les a beaucoup trop

serrées. Si je ne les décroise pas dans un instant, je vais avoir une

marque sur le pied, et ce sera joli quand on m'embrassera! Laisse-moi

vite. Ah! que de peines! Si j'avais su, je ne me serais pas arrêtée. Mon

voile jaune est tout froissé à la taille, regarde!»

Démétrios se passa la main sur le front; puis, avec le ton dégagé d'un

homme qui daigne faire son choix, il murmura:

«Montre-moi le chemin.

--Mais je ne veux pas! dit Chrysis d'un air stupéfait. Tu ne me demandes

même pas si c'est mon plaisir. «Montre-moi le chemin!» Comme il dit

cela! Me prends-tu pour une fille du porneïon, qui se met sur le dos

pour trois oboles sans regarder qui la tient? Sais-tu même si je suis

libre? Connais-tu le détail de mes rendez-vous? As-tu suivi mes

promenades? As-tu marqué les portes qui s'ouvrent pour moi? As-tu compté

les hommes qui se croient aimés de Chrysis? «Montre-moi le chemin!» Je

ne te le montrerai pas, s'il te plaît. Reste ici ou va-t'en, mais

ailleurs que chez moi!

--Tu ne sais pas qui je suis...

--Toi? Allons donc! Tu es Démétrios de Saïs; tu as fait la statue de ma

déesse; tu es l'amant de ma reine et le maître de ma ville. Mais pour

moi tu n'es qu'un bel esclave, parce que tu m'as vue et que tu m'aimes.»

Elle se rapprocha, et poursuivit d'une voix câline:

«Oui, tu m'aimes. Oh! Ne parle pas;--je sais ce que tu vas me dire: tu

n'aimes personne, tu es aimé. Tu es le Bien-Aimé, le Chéri, l'Idole. Tu

as refusé Glycéra, qui avait refusé Antiochos. Dêmônassa la Lesbienne,

qui avait juré de mourir vierge, s'est couchée dans ton lit pendant ton

sommeil, et t'aurait pris de force si tes deux esclaves lybiens ne

l'avaient mise toute nue à la porte. Callistion la bien-nommée,

désespérant de t'approcher, a fait acheter la maison qui est en face de

la tienne, et le matin elle se montre dans l'ouverture de la fenêtre,

aussi peu vêtue qu'Artémis au bain. Tu crois que je ne sais pas tout

cela? Mais on se dit tout, entre courtisanes. La nuit de ton arrivée à

Alexandrie on m'a parlé de toi; et depuis il ne s'est pas écoulé un seul

jour où l'on ne m'ait prononcé ton nom. Je sais même des choses que tu

as oubliées. Je sais même des choses que tu ne connais pas encore. La

pauvre petite Phyllis s'est pendue avant-hier à la barre de ta porte,

n'est-ce pas? Eh bien, c'est une mode qui se répand. Lydé a fait comme

Phyllis: je l'ai vue ce soir en passant, elle était toute bleue, mais

les larmes de ses joues n'étaient pas encore sèches. Tu ne sais pas qui

c'est, Lydé? une enfant, une petite courtisane de quinze ans que sa mère

avait vendue le mois dernier à un armateur de Samos qui passait une nuit

à Alexandrie, avant de remonter le fleuve jusqu'à Thèbes. Elle venait

chez moi. Je lui donnais des conseils; elle ne savait rien de rien, pas

même jouer aux dés. Je l'invitais souvent dans mon lit, parce que, quand

elle n'avait pas d'amant, elle ne trouvait pas où coucher. Et elle

t'aimait! Si tu l'avais vue me prendre sur elle en m'appelant par ton

nom!... Elle voulait t'écrire. Comprends-tu? Je lui ai dit que ce

n'était pas la peine...»

Démétrios la regardait sans entendre.

«Oui, tout cela t'est bien égal, n'est-ce pas? continua Chrysis. Tu ne

l'aimais pas, toi. C'est moi que tu aimes. Tu n'as même pas écouté ce

que je viens de te dire. Je suis sûre que tu n'en répéterais pas un mot.

Tu es bien occupé de savoir comment mes paupières sont faites, combien

ma bouche doit être bonne et ma chevelure douce à toucher. Ah! combien

d'autres savent cela! Tous ceux, tous ceux qui m'ont voulue ont passé

leur désir sur moi: des hommes, des jeunes gens, des vieillards, des

enfants, des femmes, des jeunes filles. Je n'ai refusé personne,

entends-tu? Depuis sept ans, Démétrios, je n'ai dormi seule que trois

nuits. Compte combien cela fait d'amants. Deux mille cinq cents, et

davantage, car je ne parle pas de ceux de la journée. L'année dernière,

j'ai dansé nue devant vingt mille personnes et je sais que tu n'en étais

pas. Crois-tu que je me cache? Ah! pour quoi faire! Toutes les femmes

m'ont vue au bain. Tous les hommes m'ont vue au lit. Toi seul, tu ne me

verras jamais. Je te refuse, je te refuse! De ce que je suis, de ce que

je sens, de ma beauté, de mon amour, tu ne sauras jamais, jamais rien!

tu es un homme abominable, fat, cruel, insensible et lâche! Je ne sais

pas pourquoi l'une de nous n'a pas eu assez de haine pour vous tuer tous

deux l'un sur l'autre, toi le premier, et ta reine ensuite.»

Démétrios lui prit tranquillement les deux bras, et, sans répondre un

mot, la courba en arrière avec violence.

Elle eut un moment d'angoisse; mais soudain serra les genoux, serra les

coudes, recula du dos et dit à voix basse:

«Ah! je ne crains pas cela, Démétrios! Tu ne me prendras jamais de

force, fussé-je faible comme une vierge amoureuse, et toi vigoureux

comme un Atlante. Tu ne veux pas seulement ta jouissance, tu veux la

mienne surtout. Tu veux me voir aussi, me voir tout entière, parce que

tu me crois belle, et je le suis en effet. Or la lune éclaire moins que

mes douze flambeaux de cire. Il fait presque nuit ici. Et puis ce n'est

pas l'habitude de se dévêtir sur la jetée. Je ne pourrais plus me

rhabiller, vois-tu, si je n'avais pas mon esclave. Laisse-moi me

relever, tu me fais mal aux bras.»

Ils se turent quelques instants, puis Démétrios reprit:

«Il faut en finir, Chrysis. Tu le sais bien, je ne te forcerai pas. Mais

laisse-moi te suivre. Si orgueilleuse que tu sois, c'est une gloire qui

te coûterait cher, que refuser Démétrios.»

Chrysis se taisait toujours.

Il reprit plus doucement:

«Que crains-tu?

--Tu es habitué à l'amour des autres. Sais-tu ce qu'on doit donner à une

courtisane qui n'aime pas?»

Il s'impatienta.

«Je ne demande pas que tu m'aimes. Je suis las d'être aimé. Je ne veux

pas être aimé. Je demande que tu t'abandonnes. Pour cela je te donnerai

l'or du monde. Je l'ai dans l'Égypte.

--Je l'ai dans mes cheveux. Je suis lasse de l'or. Je ne veux pas d'or.

Je ne veux que trois choses. Me les donneras-tu?»

Démétrios sentit qu'elle allait demander l'impossible. Il la regarda

anxieusement. Mais elle se reprit à sourire et dit d'une voix lente:

«Je veux un miroir d'argent pour mirer mes yeux dans mes yeux.

--Tu l'auras. Que veux-tu de plus? Dis vite.

--Je veux un peigne d'ivoire ciselé pour le plonger dans ma chevelure

comme un filet dans l'eau sous le soleil.

--Après?

--Tu me donneras mon peigne?

--Mais oui. Achève.

--Je veux un collier de perles à répandre sur ma poitrine, quand je

danserai pour toi, dans ma chambre, les danses nuptiales de mon pays.»

Il leva les sourcils:

«C'est tout?

--Tu me donneras mon collier?

--Celui qui te plaira.»

Elle prit une voix très tendre.

«Celui qui me plaira? Ah! Voilà justement ce que je voulais te demander.

Est-ce que tu me laisseras choisir mes cadeaux?

--Bien entendu.

--Tu le jures?

--Je le jure.

--Quel serment fais-tu?

--Dicte-le-moi.

--Par l'Aphrodite que tu as sculptée.

--J'en fais serment par l'Aphrodite. Mais pourquoi cette précaution?

--Voilà... Je n'étais pas tranquille... Maintenant je le suis.»

Elle releva la tête:

«J'ai choisi mes cadeaux.»

Démétrios redevint inquiet et demanda:

«Déjà?

--Oui... Penses-tu que j'accepterai n'importe quel miroir d'argent,

acheté à un marchand de Smyrne ou à une courtisane inconnue? Je veux

celui de mon amie Bacchis qui m'a pris un amant la semaine dernière et

s'est moquée de moi méchamment dans une petite débauche qu'elle a faite

avec Tryphèra, Mousarion et quelques jeunes sots qui m'ont tout

rapporté. C'est un miroir auquel elle tient beaucoup, parce qu'il a

appartenu à Rhodopis, celle qui fut esclave avec Æsope et fut rachetée

par le frère de Sapphô. Tu sais que c'est une courtisane très célèbre.

Son miroir est magnifique. On dit que Sapphô s'y est mirée, et c'est

pour cela que Bacchis y tient. Elle n'a rien de plus précieux au monde;

mais je sais où tu le trouveras. Elle me l'a dit une nuit, étant ivre.

Il est sous la troisième pierre de l'autel. C'est là qu'elle le met tous

les soirs quand elle sort au coucher du soleil. Va demain chez elle à

cette heure-là et ne crains rien: elle emmène ses esclaves.

--C'est de la folie, s'écria Démétrios. Tu veux que je vole?

--Est-ce que tu ne m'aimes pas? Je croyais que tu m'aimais. Et puis,

est-ce que tu n'as pas juré? Je croyais que tu avais juré. Si je me suis

trompée, n'en parlons plus.»

Il comprit qu'elle le perdait, mais se laissa entraîner sans lutte,

presque volontiers.

«Je ferai ce que tu dis, répondit-il.

--Oh! Je sais bien que tu le feras. Mais tu hésites d'abord. Je

comprends que tu hésites. Ce n'est pas un cadeau ordinaire; je ne le

demanderais pas à un philosophe. Je te le demande à toi. Je sais bien

que tu me le donneras.»

Elle joua un instant avec les plumes de paon de son éventail rond et

tout à coup:

«Ah!... je ne veux pas non plus un peigne d'ivoire commun acheté chez un

vendeur de la ville. Tu m'as dit que je pouvais choisir, n'est-ce pas?

Eh bien, je veux... je veux le peigne d'ivoire ciselé qui est dans les

cheveux de la femme du grand-prêtre. Celui-là est beaucoup plus précieux

encore que le miroir de Rhodopis. Il vient d'une reine d'Égypte qui a

vécu il y a longtemps, longtemps, et dont le nom est si difficile que je

ne peux pas le prononcer. Aussi l'ivoire est très vieux, et jaune comme

s'il était doré. On y a ciselé une jeune fille qui passe dans un marais

de lôtos plus grands qu'elle, où elle marche sur la pointe des pieds

pour ne pas se mouiller... C'est vraiment un beau peigne... Je suis

contente que tu me le donnes... J'ai aussi de petits griefs contre celle

qui le possède. J'avais offert le mois dernier un voile bleu à

l'Aphrodite; je l'ai vu le lendemain sur la tête de cette femme. C'était

un peu rapide et je lui en ai voulu. Son peigne me vengera de mon voile.

--Et comment l'aurai-je? demanda Démétrios.

--Ah! ce sera un peu plus difficile. C'est une égyptienne, tu sais, et

elle ne fait ses deux cents nattes qu'une fois par an, comme les autres

femmes de sa race. Mais moi, je veux mon peigne demain, et tu la tueras

pour l'avoir. Tu as juré un serment.»

Elle fit une petite mine à Démétrios qui regardait la terre. Puis elle

acheva ainsi, très vite:

«J'ai choisi aussi mon collier. Je veux le collier de perles à sept

rangs qui est au cou de l'Aphrodite.»

Démétrios bondit.

«Ah! cette fois, c'est trop! tu ne te riras pas de moi jusqu'à la fin!

Rien, entends-tu, rien! ni le miroir, ni le peigne, ni le collier, tu

n'auras...»

Mais elle lui ferma la bouche avec la main et reprit sa voix câline:

Aphrodite: Moeurs antiques · 第 2 / 12 段