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PIERRE LOUŸS
APHRODITE
--MŒURS ANTIQUES--
SOIXANTE-HUITIÈME ÉDITION
PARIS
SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ SAINT-GERMAIN, XV
M DCCC XCVI
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
_Neuf exemplaires sur japon impérial, numérotés 1 à 9, vingt exemplaires
sur hollande van Gelder, numérotés 10 à 29, et dix exemplaires sur
chine, numérotés 30 à 39._
JUSTIFICATION DU TIRAGE:
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays y
compris la Suède et la Norvège.
À ALBERT BESNARD
_Hommage d'admiration profonde et de respectueuse amitié._
PRÉFACE
Les ruines elles-mêmes du monde grec nous enseignent de quelle façon
la vie, dans notre monde moderne, pourrait nous être rendue
supportable.
RICHARD WAGNER.
L'érudit Prodicos de Céos, qui florissait vers la fin du Ve siècle avant
notre ère, est l'auteur du célèbre apologue que St Basile recommandait
aux méditations chrétiennes, _Héraclès entre la Vertu et la Volupté_.
Nous savons qu'Héraclès opta pour la première, ce qui lui permit
d'accomplir un certain nombre de grands crimes, contre les Biches, les
Amazones, les Pommes d'Or et les Géants.
Si Prodicos s'était borné là, il n'aurait écrit qu'une fable d'un
symbolisme assez facile; mais il était bon philosophe, et son recueil de
contes, _les Heures_, divisé en trois parties, présentait les vérités
morales sous les divers aspects qu'elles comportent, selon les trois
âges de la vie. Aux petits enfants, il se plaisait à proposer en exemple
le choix austère d'Héraclès; sans doute aux jeunes gens il contait le
choix voluptueux de Pâris; et j'imagine qu'aux hommes mûrs il disait à
peu près ceci:
--Odysseus errait un jour à la chasse au pied des montagnes de Delphes,
quand il rencontra sur sa route deux vierges qui se tenaient par la
main. L'une avait des cheveux de violettes, des yeux transparents et des
lèvres graves; elle lui dit: «Je suis Arêtê.» L'autre avait des
paupières faibles, des mains délicates et des seins tendres; elle lui
dit: «Je suis Tryphê.» Et tous deux reprirent: «Choisis entre nous.»
Mais le subtil Odysseus répondit sagement: «Comment choisirais-je? Vous
êtes inséparables. Les yeux qui vous ont vues passer l'une sans l'autre
n'ont surpris qu'une ombre stérile. De même que la vertu sincère ne se
prive pas des joies éternelles que la volupté lui apporte, de même la
mollesse irait mal sans une certaine grandeur d'âme. Je vous suivrai
toutes deux. Montrez-moi la route.»--Aussitôt qu'il eut achevé, les deux
divisions se confondirent, et Odysseus connut qu'il avait parlé à la
grande déesse Aphrodite.
*
* *
Le personnage féminin qui occupe la première place dans le roman qu'on
va feuilleter est une courtisane antique; mais, que le lecteur se
rassure: elle ne se convertira pas.
Elle ne sera aimée ni par un saint, ni par un prophète, ni par un dieu.
Dans la littérature actuelle, c'est une originalité.
Courtisane, elle le sera avec la franchise, l'ardeur et aussi la fierté
de tout être humain qui a vocation et qui tient dans la société une
place librement choisie; elle aura l'ambition de s'élever au plus haut
point; elle n'imaginera même pas que sa vie ait besoin d'excuse ou de
mystère: ceci demande à être expliqué.
Jusqu'à ce jour, les écrivains modernes qui se sont adressés à un public
moins prévenu que celui des jeunes filles et des jeunes normaliens ont
usé d'un stratagème laborieux dont l'hypocrisie me déplaît: «J'ai peint
la volupté telle qu'elle est, disent-ils, afin d'exalter la vertu.» En
tête d'un roman dont l'intrigue se déroule à Alexandrie, je me refuse
absolument à commettre cet anachronisme.
L'amour, avec toutes ses conséquences, était pour les Grecs le sentiment
le plus vertueux et le plus fécond en grandeurs. Ils n'y attachèrent
jamais les idées d'impudicité et d'immodestie que la tradition israélite
a importées parmi nous avec la doctrine chrétienne. Hérodote (I, 10)
nous dit très naturellement: «Chez quelques peuples barbares c'est un
opprobre que de paraître nu.» Quand les Grecs ou les Latins voulaient
outrager un homme qui fréquentait les filles de joie, ils l'appelaient
μοῖχος ou _mœchas_, ce qui ne signifie pas autre chose qu'adultère. Un
homme et une femme qui, sans être engagés d'aucun lien par ailleurs,
s'unissaient, fût-ce en public et quelle que fût leur jeunesse, étaient
considérés comme ne nuisant à personne et laissés en liberté.
On voit que la vie des anciens ne saurait être jugée d'après les idées
morales qui nous viennent aujourd'hui de Genève.
Pour moi, j'ai écrit ce livre avec la simplicité qu'un Athénien aurait
mis à la relation des mêmes aventures. Je souhaite qu'on le lise dans le
même esprit.
A juger les Grecs anciens d'après les idées actuellement reçues, _pas
une seule_ traduction exacte de leurs plus grands écrivains ne pourrait
être laissée aux mains d'un collégien de seconde. Si M. Mounet-Sully
jouait son rôle d'Œdipe sans coupures, la police ferait suspendre la
représentation. Si M. Leconte de Lisle n'avait pas expurgé Théocrite,
par prudence, sa version eût été saisie le jour même de la mise en
vente. On tient Aristophane pour exceptionnel? mais nous possédons des
fragments importants de quatorze cent quarante comédies, dues à cent
trente-deux autres poètes grecs dont quelques uns, tels qu'Alexis,
Philétaire, Strattis, Euboule, Cratinos nous ont laissé d'admirables
vers, et personne n'a encore osé traduire ce recueil impudique et
charmant.
On cite toujours, en vue de défendre les mœurs grecques, l'enseignement
de quelques philosophes qui blâmaient les plaisirs sexuels. Il y a là
une confusion. Ces rares moralistes réprouvaient les excès de tous les
sens indistinctement, sans qu'il y eût pour eux de différence entre la
débauche du lit et celle de la table. Tel, aujourd'hui, qui commande
impunément un dîner de six louis pour lui seul dans un restaurant de
Paris eût été jugé par eux aussi coupable, et non pas moins, que tel
autre qui donnerait en pleine rue un rendez-vous trop intime et qui pour
ce fait serait condamné par les lois en vigueur à un an de
prison.--D'ailleurs, ces philosophes austères étaient regardés
généralement par la société antique comme des fous malades et dangereux:
on les bafouait sur toutes les scènes; on les rouait de coups dans la
rue; les tyrans les prenaient pour bouffons de leur cour et les citoyens
libres les exilaient quand ils ne les jugeaient pas dignes de subir la
peine capitale.
C'est donc par une supercherie consciente et volontaire que les
éducateurs modernes, depuis la Renaissance jusqu'à l'heure actuelle, ont
représenté la morale antique comme l'inspiratrice de leurs étroites
vertus. Si cette morale fut grande, si elle mérite en effet d'être prise
pour modèle et d'être obéie, c'est précisément parce que nulle n'a mieux
su distinguer le juste de l'injuste selon un critérium de beauté,
proclamer le droit qu'a tout homme de rechercher le bonheur individuel
dans les limites où il est borné par le droit semblable d'autrui, et
déclarer qu'il n'y a sous le soleil rien de plus sacré que l'amour
physique, rien de plus beau que le corps humain.
Telle était la morale du peuple qui a bâti l'Acropole, et si j'ajoute
qu'elle est restée celle de tous les grands esprits, je ne ferai que
constater la valeur d'un lieu commun, tant il est prouvé que les
intelligences supérieures d'artistes, d'écrivains, d'hommes de guerre ou
d'hommes d'état n'ont jamais tenu pour illicite sa majestueuse
tolérance. Aristote débute dans la vie en dissipant son patrimoine avec
des femmes de débauche; Sapho donne son nom à un vice spécial; César est
le mœchus calvus;--mais on ne voit pas non plus Racine se garder des
filles de théâtre, ni Napoléon pratiquer l'abstinence. Les romans de
Mirabeau, les vers grecs de Chénier, la correspondance de Diderot et les
opuscules de Montesquieu égalent en hardiesse l'œuvre même de Catulle.
Et, de tous les auteurs français, le plus austère, le plus saint, le
plus laborieux, Buffon, veut-on savoir par quelle maxime il entendait
conseiller les intrigues sentimentales: «Amour! pourquoi fais-tu l'état
heureux de tous les êtres et le malheur de l'homme?--C'est qu'il n'y a
dans cette passion _que le physique_ qui soit bon, et que le moral n'en
vaut rien.»
*
* *
D'où vient cela? et comment se fait-il qu'à travers le bouleversement
des idées antiques la grande sensualité grecque soit restée comme un
rayon sur les fronts les plus élevés?
C'est que la sensualité est la condition mystérieuse, mais nécessire et
créatrice, du développement intellectuel. Ceux qui n'ont pas senti
jusqu'à leur limite, soit pour les aimer, soit pour les maudire, les
exigences de la chair, sont par là même incapables de comprendre toute
l'étendue des exigences de l'esprit. De même que la beauté de l'âme
illumine tout un visage, de même la virilité du corps féconde seule le
cerveau. La pire insulte que Delacroix sût adresser à des hommes, celle
qu'il jetait indistinctement aux railleurs de Rubens et aux détracteurs
d'Ingres, c'était ce mot terrible: eunuques!
Mieux encore: il semble que le génie des peuples, comme celui des
individus, soit d'être, avant tout, sensuel. Toutes les villes qui ont
régné sur le monde, Babylone, Alexandrie, Athènes, Rome, Venise, Paris,
ont été, par une loi générale, d'autant plus licencieuses qu'elles
étaient plus puissantes, comme si leur dissolution était nécessaire à
leur splendeur. Les cités où le législateur a prétendu implanter une
vertu artificielle, étroite et improductive, se sont vues, dès le
premier jour, condamnées à la mort totale. Il en fut ainsi de
Lacédémone, qui, au milieu du plus prodigieux essor qui ait jamais élevé
l'âme humaine, entre Corinthe et Alexandrie, entre Syracuse et Milet, ne
nous a laissé ni un poète, ni un peintre, ni un philosophe, ni un
historien, ni un savant, à peine le renom populaire d'une sorte de
Bobillot qui se fit tuer avec trois cents hommes dans un défilé de
montagnes sans même réussir à vaincre. Et c'est pour cela qu'après deux
mille années, mesurant le néant de la vertu spartiate, nous pouvons,
selon l'exhortation de Renan, «maudire le sol où fut cette maîtresse
d'erreurs sombres, et l'insulter parce qu'elle n'est plus».
*
* *
Verrons-nous jamais revenir les jours d'Éphèse et de Cyrène? Hélas! le
monde moderne succombe sous un envahissement de laideur. Les
civilisations remontent vers le nord, entrent dans la brume, dans le
froid, dans la boue. Quelle nuit! un peuple vêtu de noir circule dans
les rues infectes. À quoi pense-t-il? on ne sait plus; mais nos
vingt-cinq ans frissonnent d'être exilés chez des vieillards.
Du moins, qu'il soit permis à ceux qui regretteront pour jamais de
n'avoir pas connu cette jeunesse enivrée de la terre, que nous appelons
la vie antique, qu'il leur soit permis de revivre, par une illusion
féconde, au temps où la nudité humaine, la forme la plus parfaite que
nous puissions connaître et même concevoir puisque nous la croyons à
l'image de Dieu, pouvait se dévoiler sous les traits d'une courtisane
sacrée, devant les vingt mille pèlerins qui couvrirent les plages
d'Éleusis; où l'amour le plus sensuel, le divin amour d'où nous sommes
nés, était sans souillure, sans honte, sans péché; qu'il leur soit
permis d'oublier dix-huit siècles barbares, hypocrites et laids, de
remonter de la mare à la source, de revenir pieusement à la beauté
originelle, de rebâtir le Grand Temple au son des flûtes enchantées et
de consacrer avec enthousiasme aux sanctuaires de la vraie foi leurs
cœurs toujours entraînés par l'immortelle Aphrodite.
PIERRE LOUYS.
LIVRE PREMIER
I
CHRYSIS
Couchée sur la poitrine, les coudes en avant, les jambes écartées et la
joue dans la main, elle piquait de petits trous symétriques dans un
oreiller de lin vert, avec une longue épingle d'or.
Depuis qu'elle s'était éveillée, deux heures après le milieu du jour, et
toute lasse d'avoir trop dormi, elle était restée seule sur le lit en
désordre, couverte seulement d'un côté par un vaste flot de cheveux.
Cette chevelure était éclatante et profonde, douce comme une fourrure,
plus longue qu'une aile, souple, innombrable, animée, pleine de chaleur.
Elle couvrait la moitié du dos, s'étendait sous le ventre nu, brillait
encore auprès des genoux, en boucle épaisse et arrondie. La jeune femme
était enroulée dans cette toison précieuse, dont les reflets mordorés
étaient presque métalliques et l'avaient fait nommer Chrysis par les
courtisanes d'Alexandrie.
Ce n'étaient pas les cheveux lisses des Syriaques de la cour, ni les
cheveux teints des Asiatiques, ni les cheveux bruns et noirs des filles
d'Égypte. C'étaient ceux d'une race aryenne, des Galiléennes d'au delà
des sables.
Chrysis. Elle aimait ce nom-là. Les jeunes gens qui venaient la voir
l'appelaient Chrysé comme Aphrodite, dans les vers qu'ils mettaient à sa
porte, avec des guirlandes de roses, le matin. Elle ne croyait pas à
Aphrodite, mais elle aimait qu'on lui comparât la déesse, et elle allait
quelquefois au temple, pour lui donner, comme à une amie, des boîtes de
parfums et des voiles bleus.
Elle était née sur les bords du lac de Génézareth, dans un pays d'ombre
et de soleil, envahi par les lauriers roses. Sa mère allait attendre le
soir, sur la route d'Iérouschalaïm, les voyageurs et les marchands, et
se donnait à eux dans l'herbe, au milieu du silence champêtre. C'était
une femme très aimée en Galilée. Les prêtres ne se détournaient pas de
sa porte, car elle était charitable et pieuse; les agneaux du sacrifice
étaient toujours payés par elle; la bénédiction de l'éternel s'étendait
sur sa maison. Or, quand elle devint enceinte, comme sa grossesse était
un scandale (car elle n'avait point de mari), un homme, qui était
célèbre pour avoir le don de prophétie, dit qu'elle donnerait naissance
à une fille qui porterait un jour autour de son cou «la richesse et la
foi d'un peuple». Elle ne comprit pas bien comment cela se pourrait,
mais elle nomma l'enfant Sarah, c'est-à-dire PRINCESSE, en hébreu. Et
cela fit taire les médisances.
Chrysis avait toujours ignoré cela, le devin ayant dit à sa mère combien
il est dangereux de révéler aux gens les prophéties dont ils sont
l'objet. Elle ne savait rien de son avenir. C'est pourquoi elle y
pensait souvent.
Elle se rappelait peu son enfance, et n'aimait pas à en parler. Le seul
sentiment très net qui lui en fût resté, c'était l'effroi et l'ennui que
lui causait chaque jour la surveillance anxieuse de sa mère qui, l'heure
étant venue de sortir sur la route, l'enfermait seule dans leur chambre
pour d'interminables heures. Elle se rappelait aussi la fenêtre ronde
par où elle voyait les eaux du lac, les champs bleuâtres, le ciel
transparent, l'air léger du pays de Gâlil. La maison était environnée de
lins roses et de tamaris. Des câpriers épineux dressaient au hasard
leurs têtes vertes sur la brume fine des graminées. Les petites filles
se baignaient dans un ruisseau limpide où l'on trouvait des coquillages
rouges sous des touffes de lauriers en fleurs; et il y avait des fleurs
sur l'eau et des fleurs dans toute la prairie et de grands lys sur les
montagnes.
Elle avait douze ans quand elle s'échappa pour suivre une troupe de
jeunes cavaliers qui allaient à Tyr comme vendeurs d'ivoire et qu'elle
aborda devant une citerne. Ils paraient des chevaux à longue queue avec
des houppes bigarrées. Elle se rappelait bien comment ils l'enlevèrent,
pâle de joie, sur leurs montures, et comment ils s'arrêtèrent une
seconde fois pendant la nuit, une nuit si claire qu'on ne voyait pas une
étoile.
L'entrée à Tyr, elle ne l'avait pas oubliée non plus: elle, en tête, sur
les paniers d'un cheval de somme, se tenant du poing à la crinière, et
laissant pendre orgueilleusement ses mollets nus, pour montrer aux
femmes de la ville qu'elle avait du sang le long des jambes. Le soir
même, on partait pour l'Égypte. Elle suivit les vendeurs d'ivoire
jusqu'au marché d'Alexandrie.
Et c'était là, dans une petite maison blanche à terrasse et à
colonnettes, qu'ils l'avaient laissée deux mois après, avec son miroir
de bronze, des tapis, des coussins neufs, et une belle esclave hindoue
qui savait coiffer les courtisanes. D'autres étaient venus le soir de
leur départ, et d'autres le lendemain.
Comme elle habitait le quartier de l'extrême Est où les jeunes Grecs de
Brouchion dédaignaient de fréquenter, elle ne connut longtemps, comme sa
mère, que des voyageurs et des marchands. Elle ne revoyait pas ses
amants passagers; elle savait se plaire à eux et les quitter vite avant
de les aimer. Pourtant elle avait inspiré des passions interminables. On
avait vu des maîtres de caravanes vendre à vil prix leurs marchandises
afin de rester où elle était et se ruiner en quelques nuits. Avec la
fortune de ces hommes, elle s'était acheté des bijoux, des coussins de
lit, des parfums rares, des robes à fleurs et quatre esclaves.
Elle était arrivée à comprendre beaucoup de langues étrangères, et
connaissait des contes de tous les pays. Des Assyriens lui avaient dit
les amours de Douzi et d'Ischtar; des Phéniciens celles d'Aschthoreth et
d'Adôni. Des filles grecques des îles lui avaient conté la légende
d'Iphis en lui apprenant d'étranges caresses qui l'avaient surprise
d'abord, mais ensuite charmée à ce point qu'elle ne pouvait plus s'en
passer tout un jour. Elle savait aussi les amours d'Atalante et comment,
à leur exemple, des joueuses de flûte encore vierges épuisent les hommes
les plus robustes. Enfin son esclave hindoue, patiemment, pendant sept
années, lui avait enseigné jusqu'aux derniers détails l'art complexe et
voluptueux des courtisanes de Palibothra.
Car l'amour est un art, comme la musique. Il donne des émotions du même
ordre, aussi délicates, aussi vibrantes, parfois peut-être plus
intenses; et Chrysis, qui en connaissait tous les rhythmes et toutes les
subtilités, s'estimait, avec raison, plus grande artiste que Plango
elle-même, qui était pourtant musicienne du temple.
Sept ans elle vécut ainsi, sans rêver une vie plus heureuse ni plus
diverse que la sienne. Mais peu avant sa vingtième année, quand de jeune
fille elle devint femme et vit s'effiler sous les seins le premier pli
charmant de la maturité qui va naître, il lui vint tout à coup des
ambitions.
Et un matin, comme elle se réveillait deux heures après le milieu du
jour, toute lasse d'avoir trop dormi, elle se retourna sur la poitrine à
travers son lit, écarta les pieds, mit sa joue dans sa main, et avec une
longue épingle d'or perça de petits trous symétriques son oreiller de
lin vert.
Elle réfléchissait profondément.
Ce furent d'abord quatre petits points qui faisaient un carré, et un
point au milieu. Puis quatre autres points pour faire un carré plus
grand. Puis elle essaya de faire un cercle... Mais c'était un peu
difficile. Alors, elle piqua des points au hasard et commença à crier:
«Djala! Djala!»
Djala, c'était son esclave hindoue, qui s'appelait
Djalantachtchandratchapalâ, ce qui veut dire:
«mobile-comme-l'image-de-la-lune-sur-l'eau».--Chrysis était trop
paresseuse pour dire le nom tout entier.
L'esclave entra et se tint près de la porte, sans la fermer tout à fait.
«Djala, qui est venu hier?
--Est-ce que tu ne sais pas?
--Non, je ne l'ai pas regardé. Il était bien? Je crois que j'ai dormi
tout le temps; j'étais fatiguée. Je ne me souviens plus de rien. À
quelle heure est-il parti? Ce matin de bonne heure?
--Au lever du soleil, il a dit...
--Qu'est-ce qu'il a laissé? Est-ce beaucoup? Non, ne me le dis pas. Cela
m'est égal. Qu'est-ce qu'il a dit? Il n'est venu personne depuis son
départ? Est-ce qu'il reviendra? donne-moi mes bracelets.»
L'esclave apporta un coffret, mais Chrysis ne le regarda point, et
levant son bras si haut qu'elle put:
«Ah! Djala, dit-elle, ah! Djala!... je voudrais des aventures
extraordinaires.
--Tout est extraordinaire, dit Djala, ou rien. Les jours se ressemblent.
--Mais non. Autrefois, ce n'était pas ainsi. Dans tous les pays du
monde, les dieux sont descendus sur la terre et ont aimé des femmes
mortelles. Ah! sur quels lits faut-il les attendre, dans quelles forêts
faut-il les chercher, ceux qui sont un peu plus que des hommes? Quelles
prières faut-il dire pour qu'ils viennent, ceux qui m'apprendront
quelque chose ou qui me feront tout oublier? Et si les dieux ne veulent
plus descendre, s'ils sont morts, ou s'ils sont trop vieux, Djala,
mourrai-je aussi sans avoir vu un homme qui mette dans ma vie des
événements tragiques?»
Elle se retourna sur le dos et tordit ses doigts les uns sur les autres.
«Si quelqu'un m'adorait, il me semble que j'aurais tant de joie à le
faire souffrir jusqu'à ce qu'il en meure! Ceux qui viennent chez moi ne
sont pas dignes de pleurer. Et puis, c'est ma faute, aussi: c'est moi
qui les appelle, comment m'aimeraient-ils?
--Quel bracelet aujourd'hui?
--Je les mettrai tous. Mais laisse-moi. Je n'ai besoin de personne. Va
sur les marches de la porte, et si quelqu'un vient, dis que je suis avec
mon amant, un esclave noir, que je paie... Va.
--Tu ne sortiras pas?
--Si. Je sortirai seule. Je m'habillerai seule. Je ne rentrerai pas.
Va-t'en. Va-t'en!»
Elle laissa tomber une jambe sur le tapis et s'étira jusqu'à se lever.
Djala était doucement sortie.
Elle marcha très lentement par la chambre, les mains croisées autour de
la nuque, toute à la volupté d'appliquer sur les dalles ses pieds nus où
la sueur se glaçait. Puis elle entra dans son bain.
Se regarder à travers l'eau était pour elle une jouissance. Elle se
voyait comme une grande coquille de nacre ouverte sur un rocher. Sa peau
devenait unie et parfaite; les lignes de ses jambes s'allongeaient dans
une lumière bleue; toute sa taille était plus souple; elle ne
reconnaissait plus ses mains. L'aisance de son corps était telle qu'elle
se soulevait sur deux doigts, se laissait flotter un peu et retomber
mollement sur le marbre sous un remous léger qui heurtait son menton.
L'eau pénétrait dans ses oreilles avec l'agacement d'un baiser.
L'heure du bain était celle où Chrysis commençait à s'adorer. Toutes les
parties de son corps devenaient l'une après l'autre l'objet d'une
admiration tendre et le motif d'une caresse. Avec ses cheveux et ses
seins, elle faisait mille jeux charmants. Parfois même, elle accordait à
ses perpétuels désirs une complaisance plus efficace, et nul lieu de
repos ne s'offrait aussi bien à la lenteur minutieuse de ce soulagement
délicat.
Le jour finissait: elle se dressa dans la piscine, sortit de l'eau et
marcha vers la porte. La marque de ses pieds brillait sur la pierre.
Chancelante et comme épuisée, elle ouvrit la porte toute grande et
s'arrêta, le bras allongé sur le loquet, puis rentra et, près de son
lit, debout et mouillée, dit à l'esclave:
«Essuie-moi.»
La Malabaraise prit une large éponge à la main, et la passa dans les
doux cheveux d'or de Chrysis, tout chargés d'eau et qui ruisselaient en
arrière; elle les sécha, les éparpilla, les agita moelleusement, et
plongeant l'éponge dans une jarre d'huile, elle en caressa jusqu'au cou
sa maîtresse avant de la frotter avec une étoffe rugueuse qui fit rougir
sa peau assouplie.
Chrysis s'enfonça en frissonnant dans la fraîcheur d'un siège de marbre
et murmura:
«Coiffe-moi.»
Dans le rayon horizontal du soir, la chevelure encore humide et lourde
brillait comme une averse illuminée de soleil. L'esclave la prit à
poignée et la tordit. Elle la fit tourner sur elle-même, telle qu'un
gros serpent de métal que trouaient comme des flèches les droites
épingles d'or, et elle enroula tout autour une bandelette verte trois
fois croisée afin d'en exalter les reflets par la soie. Chrysis tenait,
loin d'elle, un miroir de cuivre poli. Elle regardait distraitement les
mains obscures de l'esclave se mouvoir dans les cheveux profonds,
arrondir les touffes, rentrer les mèches folles et sculpter la chevelure
comme un rhyton d'argile rose. Quand tout fut accompli, Djala se mit à
genoux devant sa maîtresse et rasa de près son pubis renflé, afin que la
jeune fille eût, aux yeux de ses amants, toute la nudité d'une statue.
Chrysis devint plus grave et dit à voix basse:
«Farde-moi.»
Une petite boîte de bois de rose, qui venait de l'île Dioscoride,
contenait des fards de toutes les couleurs. Avec un pinceau de poils de
chameau, l'esclave prit un peu d'une pâte noire, qu'elle déposa sur les
beaux cils courbes et longs, pour que les yeux parussent plus bleus. Au
crayon deux traits décidés les allongèrent, les amollirent; une poudre
bleuâtre plomba les paupières; deux taches de vermillon vif accentuèrent
les coins des larmes. Il fallait, pour fixer les fards, oindre de cérat
frais le visage et la poitrine: avec une plume à barbes douces qu'elle
trempa dans la céruse, Djala peignit des traînées blanches le long des
bras et sur le cou; avec un petit pinceau gonflé de carmin, elle
ensanglanta la bouche et toucha les pointes des seins; ses doigts, qui
avaient étalé sur les joues un nuage léger de poudre rouge, marquèrent à
la hauteur des flancs les trois plis profonds de la taille, et dans la
croupe arrondie deux fossettes parfois mouvantes; puis avec un tampon de
cuir fardé elle colora vaguement les coudes et aviva les dix ongles. La
toilette était finie.
Alors Chrysis se mit à sourire et dit à l'Hindoue:
«Chante-moi.»
Elle se tenait assise et cambrée dans son fauteuil de marbre. Ses
épingles faisaient un rayonnement d'or derrière sa face. Ses mains
appliquées sur sa gorge espaçaient entre les épaules le collier rouge de
ses ongles peints, et ses pieds blancs étaient réunis sur la pierre.
Djala, accroupie près du mur, se souvint des chants d'amour de l'Inde:
«Chrysis...»
Elle chantait d'une voix monotone.
«Chrysis, tes cheveux sont comme un essaim d'abeilles suspendu le long
d'un arbre. Le vent chaud du sud les pénètre, avec la rosée des luttes
de l'amour et l'humide parfum des fleurs de la nuit.»
La jeune fille alterna, d'une voix plus douce et lente:
«Mes cheveux sont comme une rivière infinie dans la plaine, où le soir
enflammé s'écoule.»
Et elles chantèrent, l'une après l'autre.
*
«Tes yeux sont comme des lys d'eau bleus sans tiges, immobiles sur des
étangs.
--Mes yeux sont à l'ombre de mes cils comme des lacs profonds sous des
branches noires.
*
--Tes lèvres sont des fleurs délicates où est tombé le sang d'une biche.
--Mes lèvres sont les bords d'une blessure brûlante.
*
--Ta langue est le poignard sanglant qui a fait la blessure de ta
bouche.
--Ma langue est incrustée de pierres précieuses. Elle est rouge de mirer
mes lèvres.
*
--Tes bras sont arrondis comme deux défenses d'ivoire, et tes aisselles
sont deux bouches.
--Mes bras sont allongés comme deux tiges de lys, d'où se penchent mes
doigts comme cinq pétales.
*
--Tes cuisses sont deux trompes d'éléphants blancs, qui portent tes
pieds comme deux fleurs rouges.
--Mes pieds sont deux feuilles de nénufar sur l'eau; mes cuisses sont
deux boutons de nénufar gonflés.
*
--Tes seins sont deux boucliers d'argent dont les pointes ont trempé
dans le sang.
--Mes mamelles sont la lune et le reflet de la lune dans l'eau.
*
--Ton nombril est un puits profond dans un désert de sable rose, et ton
bas-ventre un jeune chevreau couché sur le sein de sa mère.
--Mon nombril est une perle ronde sur une coupe renversée, et mon giron
est le croissant clair de Phœbé sous les forêts.
*
Il se fit un silence.--L'esclave éleva les mains et se courba.
La courtisane poursuivit:
«ELLE est comme une fleur de pourpre, pleine de miel et de parfums.
«Elle est comme une hydre de mer, vivante et molle, ouverte la nuit.
«Elle est la grotte humide, le gîte toujours chaud, l'Asile, où l'homme
se repose de marcher à la mort.»
La prosternée murmura très bas:
«Elle est effrayante. C'est la face de Méduse.»
*
* *
Chrysis posa son pied sur la nuque de l'esclave et dit en tremblant:
«Djala...»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Peu à peu la nuit était venue; mais la lune était si lumineuse que la
chambre s'emplissait de clarté bleue.
Chrysis nue regardait son corps où les reflets étaient immobiles et d'où
les ombres tombaient très noires.
Elle se leva brusquement:
«Djala, cesse, à quoi pensons-nous! Il fait nuit, je ne suis pas sortie
encore. Il n'y aura plus sur l'heptastade que des matelots endormis.
Dis-moi, Djala, je suis belle?
»Dis-moi, Djala, je suis plus belle que jamais, cette nuit? Je suis la
plus belle des femmes d'Alexandrie, tu le sais? N'est-ce pas qu'il me
suivra comme un chien, celui qui passera tout à l'heure dans le regard
oblique de mes yeux? N'est-ce pas que j'en ferai ce qu'il me plaira, un
esclave si c'est mon caprice, et que je puis attendre du premier venu la
plus servile obéissance? Habille-moi, Djala.»
Autour de ses bras, deux serpents d'argent s'enroulèrent. À ses pieds,
on fixa des semelles de sandales qui s'attachaient à ses jambes brunes
par des lanières de cuir croisées. Elle boucla elle-même sous son ventre
chaud une ceinture de jeune fille qui du haut des reins s'inclinait en
suivant la ligne creuse des aines; à ses oreilles elle passa de grands
anneaux circulaires, à ses doigts des bagues et des sceaux, à son cou
trois colliers de phallos d'or ciselés à Paphos par les hiérodoules.
Elle se regarda quelque temps, ainsi nue entre ses bijoux; puis tirant
du coffre où elle l'avait pliée une vaste étoffe transparente de lin
jaune, elle la fit tourner tout autour d'elle et jusqu'à terre s'en
drapa. Des plis diagonaux sillonnaient le peu qu'on voyait de son corps
à travers le tissu léger; un de ses coudes saillait sous la tunique
serrée, et l'autre bras, qu'elle avait laissé nu, portait relevée la
longue queue, afin d'éviter qu'elle traînât dans la poussière.
Elle prit à la main son éventail de plumes, et sortit nonchalamment.
Debout sur les marches du seuil, la main appuyée au mur blanc, Djala
seule laissa la courtisane s'éloigner.
Elle marchait lentement, le long des maisons, dans la rue déserte où
tombait le clair de lune. Une petite ombre mobile palpitait derrière ses
pas.
II
SUR LA JETÉE D'ALEXANDRIE
Sur la jetée d'Alexandrie, une chanteuse debout chantait. À ses côtés,
étaient deux joueuses de flûte, assises sur le parapet blanc.
1
Les satyres ont poursuivi dans les bois
Les pieds légers des oréades.
Ils ont chassé les nymphes sur les montagnes,
Effarouché leurs sombres yeux,
Saisi leurs chevelures comme des ailes,
Pris leurs seins de vierge à la course,
Et courbé leurs torses chauds à la renverse
Sur la mousse verte humectée,
Et les beaux corps, les beaux corps demi-divins
S'étiraient avec la souffrance...
Erôs fait crier sur vos lèvres, ô femmes!
Le désir douloureux et doux.
*
* *
Les joueuses de flûte répétèrent:
«Erôs!»
«--Erôs!»
et gémirent dans leurs doubles roseaux.
2
Cybèle a poursuivi à travers la plaine
Attys, beau comme l'Apollon.
Erôs l'avait frappée au cœur, et pour lui,
Ô totoï! Mais non lui pour elle,
Pour être aimée, dieu cruel, mauvais Erôs,
Tu n'as de secret que la haine...
À travers les prés, les vastes champs lointains,
La Cybèle a chassé l'Attys
Et parce qu'elle adorait le dédaigneux,
Elle a fait entrer dans ses veines
Le grand souffle froid, le souffle de la mort.
Ô désir douloureux et doux!
*
* *
«Erôs!
--Erôs!»
Des cris aigus issirent des flûtes.
3
Le Chèvre-Pieds a poursuivi jusqu'au fleuve
La Syrinx, fille de la source.
Le pâle érôs qui aime le goût des larmes
La baisait au vol, joue à joue;
Et l'ombre frêle de la vierge noyée
A frémi, roseaux, sur les eaux;
Mais Erôs possède le monde et les dieux,
Il possède même la mort.
Sur la tombe aquatique il cueillit pour nous
Tous les joncs, et d'eux fit la flûte...
C'est une âme morte qui pleure ici, femmes,
Le désir douloureux et doux.
*
* *
Tandis que les flûtes continuaient le chant lent du dernier vers, la
chanteuse tendit la main aux passants qui faisaient cercle autour
d'elle, et recueillit quatre oboles qu'elle glissa dans sa chaussure.
Peu à peu, la foule s'écoulait, innombrable, curieuse d'elle-même et se
regardant passer. Le bruit des pas et des voix couvrait même le bruit de
la mer. Des matelots tiraient, l'épaule courbée, des embarcations sur le
quai. Des vendeuses de fruits passaient, leurs corbeilles pleines dans
les bras. Des mendiants quêtaient, d'une main tremblante. Des ânes
chargés d'outres emplies trottaient devant le bâton des âniers. Mais
c'était l'heure du coucher du soleil; et plus nombreuse que la foule
active, la foule désœuvrée couvrait la jetée. Des groupes se formaient
de place en place, entre lesquels erraient les femmes. On entendait
nommer les silhouettes connues. Les jeunes gens regardaient les
philosophes, qui contemplaient les courtisanes.
Celles-ci étaient de tout ordre et de toute condition, depuis les plus
célèbres, vêtues de soies légères et chaussées de cuir d'or, jusqu'aux
plus misérables, qui marchaient les pieds nus. Les pauvres n'étaient pas
moins belles que les autres, mais moins heureuses seulement, et
l'attention des sages se fixait de préférence sur celles dont la grâce
n'était pas altérée par l'artifice des ceintures et l'encombrement des
bijoux. Comme on était à la veille des Aphrodisies, ces femmes avaient
toute licence de choisir le vêtement qui leur seyait le mieux, et
quelques-unes des plus jeunes s'étaient même risquées à n'en point
porter du tout. Mais leur nudité ne choquait personne, car elles n'en
eussent pas ainsi exposé tous les détails au soleil, si l'un d'eux se
fût signalé par le moindre défaut qui prêtât aux railleries des femmes
mariées.
«Tryphèra! Tryphèra!»
Et une jeune courtisane d'aspect joyeux bouscula quelques passants pour
rejoindre une amie entrevue.
«Tryphèra! es-tu invitée?
--Où cela? Séso?
--Chez Bacchis.
--Pas encore. Elle donne un dîner?
--Un dîner? un banquet, ma chère. Elle affranchit sa plus belle esclave,
Aphrodisia, le second jour de la fête.
--Enfin! elle a fini par s'apercevoir qu'on ne venait plus chez elle que
pour sa servante.
--Je crois qu'elle n'a rien vu. C'est une fantaisie du vieux Chérès,
l'armateur du quai. Il a voulu acheter la fille dix mines; Bacchis a
refusé. Vingt mines; elle a refusé encore.
--Elle est folle.
--Que veux-tu? c'était son ambition d'avoir une esclave libérée.
D'ailleurs, elle a eu raison de marchander. Chérès donnera trente-cinq
mines, et, pour ce prix-là, la fille s'affranchit.
--Trente-cinq mines? Trois mille cinq cents drachmes? Trois mille cinq
cents drachmes pour une négresse!
--Elle est fille de blanc.
--Mais sa mère est noire.
--Bacchis a déclaré qu'elle ne la donnerait pas à meilleur marché, et le
vieux Chérès est si amoureux qu'il a consenti.
--Est-il invité, lui, au moins?
--Non! Aphrodisia sera servie au banquet comme dernier plat, après les
fruits. Chacun y goûtera selon son gré, et c'est le lendemain seulement
qu'on doit la livrer à Chérès; mais j'ai peur qu'elle ne soit
fatiguée...
--Ne la plains pas! Avec lui elle aura le temps de se remettre. Je le
connais, Séso. Je l'ai regardé dormir.»
Elles rirent ensemble de Chérès. Puis elles se complimentèrent.
«Tu as une jolie robe, dit Séso. C'est chez toi que tu l'as fait
broder?»
La robe de Tryphèra était une mince étoffe glauque entièrement brochée
d'iris à larges fleurs. Une escarboucle montée d'or la plissait en
fuseau sur l'épaule gauche; la robe retombait en écharpe, entre les deux
seins, en laissant nu le côté droit du corps jusqu'à la ceinture de
métal; une fente étroite qui s'entr'ouvrait et se refermait à chaque pas
révélait seule la blancheur de la jambe.
«Séso! dit une autre voix, Séso et Tryphèra, venez, si vous ne savez que
faire. Je vais au mur Céramique pour y chercher mon nom écrit.
--Mousarion! d'où viens-tu, ma petite?
--Du Phare. Il n'y a personne là-bas.
--Qu'est-ce que tu dis? Il n'y a qu'à pêcher, tellement c'est plein.
--Pas de turbots pour moi. Aussi je vais au mur. Venez.»
En chemin, Séso raconta de nouveau le projet de banquet chez Bacchis.
«Ah! chez Bacchis! s'écria Mousarion. Tu te rappelles le dernier dîner,
Tryphèra: tout ce qu'on a dit de Chrysis?
--Il ne faut pas le répéter, Séso est son amie.»
Mousarion se mordit les lèvres; mais déjà Séso s'inquiétait:
«Quoi? qu'est-ce qu'on a dit?
--Oh! des méchancetés.
--On peut parler, déclara Séso. Nous ne la valons pas, à nous trois. Le
jour où elle voudra quitter son quartier pour se montrer à Brouchion, je
connais de nos amants qui ne nous reverront plus.
--Oh! Oh!
--Certainement. Je ferais des folies pour cette femme-là. Il n'y en a
pas de plus belle ici, croyez-le.»
Les trois jeunes filles étaient arrivées devant le mur Céramique. D'un
bout à l'autre de l'immense paroi blanche, des inscriptions se
succédaient, écrites en noir. Quand un amant désirait se présenter à une
courtisane, il lui suffisait d'écrire leurs deux noms avec le prix qu'il
proposait; si l'homme et l'argent étaient reconnus dignes, la femme
restait debout sous l'affiche en attendant que l'amateur revînt.
«Regarde, Séso! dit en riant Tryphèra. Quel est le mauvais plaisant qui
a écrit cela?»
Et elles lurent en grosses lettres:
BACCHIS
THERSITE
2 OBOLES
«Il ne devrait pas être permis de se moquer ainsi des femmes. Pour moi,
si j'étais le rhymarque, j'aurais déjà fait une enquête.»
Mais plus loin, Séso s'arrêta devant une inscription plus sérieuse.
SÉSO DE CNIDE
TIMON, FILS DE LYSIAS
1 MINE
Elle pâlit légèrement.
«Je reste», dit-elle.
Et elle s'adossa au mur, sous les regards envieux des passantes.
Quelques pas plus loin, Mousarion trouva une demande acceptable, sinon
aussi généreuse. Tryphèra revint seule sur la jetée.
Comme l'heure était avancée, la foule se trouvait moins compacte.
Cependant les trois musiciennes continuaient de chanter et de jouer de
la flûte.
Avisant un inconnu dont le ventre et les vêtements étaient un peu
ridicules, Tryphèra lui frappa sur l'épaule.
«Eh bien, petit père! Je gage que tu n'es pas un Alexandrin, hé!
--En effet, ma fille, répondit le brave homme. Et tu l'as deviné. Tu me
vois tout surpris de la ville et des gens.
--Tu es de Boubaste?
--Non. De Cabasa. Je suis venu ici pour vendre des graines et je m'en
retournerai demain, plus riche de cinquante-deux mines. Grâces soient
rendues aux dieux! l'année a été bonne.»
Tryphèra se sentit soudain pleine d'intérêt pour ce marchand.
«Mon enfant, reprit-il avec timidité, tu peux me donner une grande joie.
Je ne voudrais pas retourner demain à Cabasa sans dire à ma femme et à
mes trois filles que j'ai vu des hommes célèbres. Tu dois connaître des
hommes célèbres?
--Quelques-uns, dit-elle en riant.
--Bien. Nomme-les-moi s'ils passent par ici. Je suis sûr que j'ai
rencontré depuis deux jours dans les rues les philosophes les plus
illustres et les fonctionnaires les plus influents. C'est mon désespoir
de ne pas les connaître.
--Tu seras satisfait. Voici Naucratès.
--Qui est-ce, Naucratès?
--C'est un philosophe.
--Et qu'enseigne-t-il?
--Qu'il faut se taire.
--Par Zeus, voilà une doctrine qui ne demande pas un grand génie, et ce
philosophe-là ne me plaît point.
--Voici Phrasilas.
--Qui est-ce, Phrasilas?
--C'est un sot.
--Alors, que ne le laisses-tu passer?
--C'est que d'autres le tiennent pour éminent.
--Et que dit-il?
--Il dit tout avec un sourire, ce qui lui permet de faire entendre ses
erreurs pour volontaires et ses banalités pour fines. Il y a tout
avantage. Le monde s'y est laissé tromper.
--Ceci est trop fort pour moi, et je ne te comprends pas bien.
D'ailleurs le visage de ce Phrasilas est marqué d'hypocrisie.
--Voici Philodème.
--Le stratège?
--Non. Un poète latin, qui écrit en grec.
--Petite, c'est un ennemi. Je ne veux pas l'avoir vu.»
Ici, toute la foule fit un mouvement, et un murmure de voix prononça le
même nom:
«Démétrios... Démétrios...»
Tryphèra monta sur une borne et à son tour elle dit au marchand:
«Démétrios... voilà Démétrios. Toi qui voulais voir des hommes
célèbres...
--Démétrios? L'amant de la reine? Est-il possible?
--Oui, tu as de la chance. Il ne sort jamais. Depuis que je suis à
Alexandrie, voici la première fois que je le vois sur la jetée.
--Où est-il?
--C'est celui qui se penche pour voir le port.
--Il y en a deux qui se penchent.
--C'est celui qui est en bleu.
--Je ne le vois pas bien. Il nous tourne le dos.
--Tu sais? c'est le sculpteur à qui la reine s'est donnée pour modèle
quand il a sculpté l'Aphrodite du temple.
--On dit qu'il est l'amant royal. On dit qu'il est le maître de
l'Égypte.
--Et il est beau comme Apollon.
--Ah! le voici qui se retourne. Je suis content d'être venu. Je dirai
que je l'ai vu. On m'avait dit bien des choses sur lui. Il paraît que
jamais une femme ne lui a résisté. Il a eu beaucoup d'aventures,
n'est-ce pas? Comment se fait-il que la reine n'en soit pas informée?
--La reine les connaît comme nous. Elle l'aime trop pour lui en parler.
Elle a peur qu'il ne retourne à Rhodes, chez son maître Phérécratès. Il
est aussi puissant qu'elle et c'est elle qui l'a voulu.
--Il n'a pas l'air heureux. Pourquoi a-t-il l'air si triste? Il me
semble que je serais heureux si j'étais lui. Je voudrais bien être lui,
ne fût-ce que pour une soirée...»
Le soleil s'était couché. Des femmes regardaient cet homme, qui était
leur rêve commun. Lui, sans paraître avoir conscience du mouvement qu'il
inspirait, se tenait accoudé sur le parapet, en écoutant les joueuses de
flûte.
Les petites musiciennes firent encore une quête; puis, doucement, elles
jetèrent leurs flûtes légères sur leurs dos; la chanteuse les prit par
le cou et toutes trois revinrent vers la ville.
À la nuit close, les autres femmes rentrèrent, par petits groupes, dans
l'immense Alexandrie, et le troupeau des hommes les suivait; mais toutes
se retournaient, en marchant, vers le même Démétrios. La dernière qui
passa lui jeta mollement sa fleur jaune, et rit. Le silence envahit les
quais.
III
DÉMÉTRIOS
À la place laissée par les musiciennes, Démétrios était resté seul,
accoudé. Il écoutait la mer bruire, les vaisseaux craquer lentement, le
vent passer sous les étoiles. Toute la ville était éclairée par un petit
nuage éblouissant qui s'était arrêté sur la lune, et le ciel était
adouci de clarté. Le jeune homme regarda près de lui: les tuniques des
joueuses de flûte avaient laissé deux empreintes dans la poussière. Il
se rappela leurs visages: c'étaient deux Éphésiennes. L'aînée lui avait
paru jolie; mais la plus jeune était sans charme, et, comme la laideur
lui était une souffrance, il évita d'y penser.
À ses pieds luisait un objet d'ivoire. Il le ramassa: c'était une
tablette à écrire, d'où pendait un style d'argent. La cire en était
presque toute usée, mais on avait dû repasser plusieurs fois les mots
tracés, et la dernière fois on avait gravé dans l'ivoire.
Il n'y vit que trois mots écrits:
MYRTIS AIME RHODOCLEIA
et il ne savait pas à laquelle des deux femmes appartenait ceci, et si
l'autre était la femme aimée, ou bien quelque jeune inconnue abandonnée
à Éphèse. Alors, il songea un moment à rejoindre les musiciennes pour
leur rendre ce qui était peut-être le souvenir d'une morte adorée; mais
il n'aurait pu les retrouver sans peine, et, comme il cessait déjà de
s'intéresser à elles, il se retourna paresseusement et jeta le petit
objet dans la mer.
Cela tomba rapidement, en glissant comme un oiseau blanc, et il entendit
le clapotis que fit l'eau lointaine et noire. Ce petit bruit lui fit
sentir le vaste silence du port.
Adossé au parapet froid, il essaya de chasser toute pensée et se mit à
regarder les choses. Il avait horreur de la vie. Il ne sortait de chez
lui qu'à l'heure où la vie cessait, et rentrait quand le petit jour
attirait vers la ville les pêcheurs et les maraîchers. Le plaisir de ne
voir au monde que l'ombre de la ville et sa propre stature devenait
telle volupté chez lui qu'il ne se souvenait plus d'avoir vu le soleil
de midi depuis des mois.
Il s'ennuyait. La reine était fastidieuse.
À peine pouvait-il comprendre, cette nuit-là, la joie et l'orgueil qui
l'avaient envahi, quand, trois ans auparavant, la reine, séduite
peut-être plus par le bruit de sa beauté que par le bruit de son génie,
l'avait fait mander au palais et annoncer à la Porte du Soir par des
sonneries de salpinx d'argent.
Cette entrée éclairait parfois sa mémoire d'un de ces souvenirs qui, par
trop de douceur, s'aigrissent peu à peu dans l'âme, au point d'être
intolérables... la reine l'avait reçu seul, dans ses appartements privés
qui se composaient de trois pièces, moelleuses et sourdes à l'envi. Elle
était couchée sur le côté gauche, et comme enfouie dans un fouillis de
soies verdâtres qui baignaient de pourpre, par reflet, les boucles
noires de sa chevelure. Son jeune corps était vêtu d'un costume
effrontément ajouré qu'elle avait fait faire sous ses yeux par une
courtisane de Phrygie, et qui laissait à découvert les vingt-deux
endroits de la peau où les caresses sont irrésistibles, si bien que,
pendant toute une nuit, et dût-on épuiser jusqu'aux derniers rêves
l'imagination amoureuse, on n'avait pas besoin d'ôter ce costume-là.
Démétrios, agenouillé respectueusement, avait pris en main, pour le
baiser, le petit pied nu de la reine Bérénice, comme un objet précieux
et doux.
Puis elle s'était levée.
Simplement, comme une belle esclave qui sert de modèle, elle avait
défait son corselet, ses bandelettes, ses caleçons fendus,--ôté même les
anneaux de ses bras, même les bagues de ses orteils, et elle était
apparue debout, les mains ouvertes devant les épaules, haussant la tête
sous une capeline de corail qui tremblait le long des joues.
Elle était fille d'un Ptolémée et d'une princesse de Syrie qui
descendait de tous les dieux, par Astarté que les Grecs appellent
Aphrodite. Démétrios savait cela, et qu'elle était orgueilleuse de sa
lignée olympienne. Aussi, ne se troubla-t-il pas quand la souveraine lui
dit sans bouger: «je suis l'Astarté. Prends un marbre et ton ciseau, et
montre-moi aux hommes d'Égypte. Je veux qu'on adore mon image.»
Démétrios la regarda, et devinant, à n'en pas douter, quelle sensualité
simple et neuve animait ce corps de jeune fille, il dit: «Je l'adore le
premier», et il l'entoura de ses bras. La reine ne se fâcha pas de cette
brusquerie, mais demanda en reculant: «Te crois-tu l'Adônis pour toucher
la déesse?» Il répondit: «Oui.» Elle le regarda, sourit un peu et
conclut: «Tu as raison.»
Ceci fut cause qu'il devint insupportable et que ses meilleurs amis se
détachèrent de lui; mais il affola tous les cœurs de femme.
Quand il passait dans une salle du palais, les esclaves s'arrêtaient,
les femmes de la cour ne parlaient plus, les étrangères l'écoutaient
aussi, car le son de sa voix était un ravissement. Se retirait-il chez
la reine, on venait l'importuner jusque-là, sous des prétextes toujours
nouveaux. Errait-il à travers les rues, les plis de sa tunique
s'emplissaient de petits papyrus, où les passantes écrivaient leur nom
avec des mots douloureux, mais qu'il froissait sans les lire, fatigué de
tout cela. Lorsqu'au temple de l'Aphrodite, on eut mis son œuvre en
place, l'enceinte fut envahie à toute heure de la nuit par la foule des
adoratrices qui venaient lire son nom dans la pierre et offrir à leur
dieu vivant toutes les colombes et toutes les roses.
Bientôt sa maison fut encombrée de cadeaux, qu'il accepta d'abord par
négligence, mais qu'il finit par refuser tous quand il comprit ce qu'on
attendait de lui, et qu'on le traitait comme une prostituée. Ses
esclaves elles-mêmes s'offrirent. Il les fit fouetter et les vendit au
petit porneïon de Rhacotis. Alors ses esclaves mâles, séduits par des
présents, ouvrirent la porte à des inconnues qu'il trouvait devant son
lit en rentrant, et dans une attitude qui ne laissait pas de doute sur
leurs intentions passionnées. Les menus objets de sa toilette et de sa
table disparaissaient l'un après l'autre; plus d'une femme dans la ville
avait une sandale ou une ceinture de lui, une coupe où il avait bu, même
les noyaux des fruits qu'il avait mangés. S'il laissait tomber une fleur
en marchant, il ne la retrouvait plus derrière lui. Elles auraient
recueilli jusqu'à la poussière écrasée par sa chaussure.