Le Castor marcha tout le reste de la nuit sans ralentir son allure. Au
point du jour il arriva au pied de la plus haute des collines et se
dirigea vers le sommet à travers les broussailles inextricables qui en
couvraient la surface.
Vers le milieu de la montée, changeant de direction, il s'engagea
résolument sur une étroite corniche qui surplombait l'abîme.
Bientôt il déboucha sur une plate-forme au centre de laquelle se
dressait une gigantesque aiguille de granit.
Un homme était assis à la base de la pierre.
C'était un grand vieillard à la face ridée, aux longs cheveux flottants,
blancs comme la neige. Il portait le costume traditionnel des Indiens
des cinq grandes nations désignées habituellement sous le nom générique
d'_Iroquois_. A sa droite, sur le sol, étaient posés un arc et le
carquois garni de flèches; à sa gauche, la lance et le tomahawk.
Immobile, l'oeil fixé vers l'orient, on eût dit une statue de bronze.
Le Castor considéra quelques instants cet homme d'un air attendri, puis
lui posa la main sur l'épaule.
Le vieillard tressaillit..
--L'esprit de mon père est occupé, dit le Castor; Il ne s'aperçoit pas
de la présence de son fils.
--Oui, répondit le vieillard en étreignant le jeune homme sur sa
poitrine. L'esprit de Donnahcomah est triste; il songe aux Indiens dont
la puissance décroît de jour en jour.
--Que mon père chasse ces tristes pensées: le sang des jeunes hommes
bouillonne dans leurs veines!
--Que mon fils m'écoute! dit Donnahcomah; je suis vieux, et à mon âge,
sur le seuil des prairies bienheureuses, l'esprit acquiert plus de
lucidité. Les visages pâles sont avides: la terre est trop petite pour
eux. Un jour viendra où ils la couvriront: tout entière, et alors les
fils rouges du Grand-Esprit auront vécu.
--Les Indiens sauront se défendre, mon père!
Le vieillard secoua la tête.
--Les visages pâles sont très-puissants; leur médecine est meilleure que
celle des pauvres Indiens; ils vaincront... Mais laissons ces tristes
idées... Pourquoi mon fils vient-il me voir?
--Il vient demander conseil à son père.
--Qu'il parle; mes oreilles sont ouvertes.
--Le Castor a poussé son cri de guerre contre l'Oeil-Sanglant.
--Bon! mon fils a bien agi.
--Oach! que mon père se souvienne que c'est lui même qui m'a engagé à
m'introduire dans les rangs des Enfants perdus.
--Oui, autrefois il le fallait.
--Et maintenant?
--Il ne le faut plus.
--Que mon père s'explique; je ne le comprends pas.
--Bientôt le Castor connaîtra le fond de mon coeur. Auparavant, qu'il me
dise ce qui se passe dans le désert.
--Plusieurs blancs y sont entrés sous la conduite d'un homme surnommé
Novice, et se sont alliés aux Enfants perdus.
--Dans quel but? mon fils le sait-il?
--Oui. Dans le but de chercher un trésor caché dans les prairies.
--Oach! fit le vieillard. Et puis?
--Un autre visage pâle, ami du Marcheur, a été adopté par les Yakangs.
Comme le Novice, il vient chercher un trésor dans le désert.
--Bon! Que mon fils s'asseye à mes cotés, et qu'il me dise tout ce qu'il
sait, sans omettre aucun détail.
Le Castor obéit et raconta longuement son amour pour Fleur-de-Printemps,
l'arrivée du Novice à la clairière, l'attaque du village yakang par les
Enfants perdus, la brusque apparition de Raoul, du Marcheur et du démon
du Champ-Rouge; puis il dit la capture de la jeune fille et du marquis
par les chefs luirons, et enfin la scène de la tente où il avait
ouvertement rompu avec les Enfants perdus.
Le récit achevé, le vieillard laissa tomber son front dans ses deux
mains et sembla méditer.
--Mon fils, dit-il enfin en relevant la tête, a dû se demander bien
souvent pourquoi Donnahcomah vivait toujours seul, isolé sur cette
colline, loin du commerce des autres fils du Grand-Esprit.
--Mon père a deviné ma pensée.
--Eh bien! que le Castor m'écoute; je vais lui montrer le fond de mon
coeur.
--Que mon père parle, son fils l'écoute avec respect.
--Le Castor sait que les Indiens sont les fils aines du Wacondah. C'est
pour eux que le Grand-Esprit créa les prairies, c'est pour les nourrir
et les vêtir que le Maitre de la vie peupla le désert des bisons.
Autrefois notre race, aujourd'hui vaincue par les visages pales, était
riche et puissante: elle régnait sans partage sur toutes les terres et
n'avait de limites que celles formées par les grandes eaux. Un sachem
redoutable, terrible dans les combats et sage durant la paix, commandait
à tous les Peaux-Rouges des terres du sud. Ce grand sachem demeurait
bien loin d'ici, dans la ville sacrée et éternelle, au milieu des terres
baignées par les mers chaudes du Sud, et sa puissance était immense.
Hélas! qui sait cela aujourd'hui? Moi seul peut-être! Que mon fils se
souvienne du nom de ce grand guerrier: il s'appelait Moctézucoma [2].
[Note 2: C'est ainsi que les Indiens prononcent le nom de Montézuma. Chose
étrange! un grand nombre de peuplades de l'Amérique ont conservé le
souvenir et la tradition du prince infortuné vaincu par Fernand Cortez.
Elles prononcent son nom avec respect, et, chose remarquable encore,
elles croient qu'il reviendra un jour pour chasser les visages pâles et
rendre aux Indiens leur puissance première.]
"Un jour, jetant les yeux sur la mer, les Indiens virent apparaitrent
avec surprise des pirogues immenses, semblables à des montagnes
flottantes, du côté d'où naît le soleil. C'était les visages pâles qui,
poussés par le dieu du mal, leur protecteur, venaient voler les terres
des fils du Wacondah.
"Moctézucoma était un guerrier terrible: il se battait avec le courage
de l'ours gris. Mais, hélas! le Maître de la vie oubliait ou voulait
éprouver ses fils. Malgré ses prodiges de valeur, Moctézucoma fut
vaincu, puis il disparut... Les visages pâles se vantèrent de l'avoir
tué; mais mon fils le sait, la langue des visages pâles est fourchue. Le
grand chef des Peaux-Rouges n'était pas mort: enveloppé d'un nuage, il
était monté jusqu'aux prairies bienheureuses pour implorer la pitié du
Grand-Esprit.
"Avant de partir, il avait fait cacher en différents endroits de son
royaume la plus grande partie de ses richesses, et, quand il reviendra,
il retrouvera ses trésors pour soutenir la guerre contre les visages
pâles, les refouler dans leurs iles et donner de nouveau à nos frères
l'empire du monde... Hélas! fit mélancoliquement le vieillard, quand ce
jour luira t-il?... Que le grand chef se dépêche, il y a longtemps que
les Peaux-Rouges l'attendent..."
--Eh bien? dit le Castor.
--Eh bien! si Donnahcomah vit seul, c'est qu'il connaît un de ces
trésors et qu'il le garde.
--Est-ce possible?
--Mon fils le verra bientôt.
--Comment mon père l'a-t-il découvert?
--Que mon fils m'écoute, je n'ai pas fini. Le premier de notre famille
se nommait Griffe-d'Ours. C'était un grand guerrier, un chef redoutable
de la tribu des Yakangs.
--Des Yakangs?
--Oui, des Yakangs; voilà pourquoi j'ai recommandé à mon fils le Castor
d'aimer les guerriers de la Flèche-Noire et de les traiter comme des
frères.
--Alors pourquoi mon père m'a-t-il conseillé d'entrer dans les rangs
des Enfants perdus, leurs plus mortels ennemis?
--Pourquoi? Parce que les Enfants perdus immolent au Grand Esprit tous
les visages pâles qui entrent sur notre territoire et les empêchent
ainsi, sans le savoir, de découvrir jamais le trésor sur lequel je
veille...
"Un jour, notre père Griffe-d'Ours escortait dans les prairies à la tête
d'une troupe de Hurons avec lesquels il venait de faire la paix, une
famille de visages pâles qu'il avait juré de protéger. Mais les Hurons,
troublés par les vapeurs de l'eau de feu, qui rend fous les pauvres
Indiens, massacrèrent les visages pâles au mépris de la foi jurée.
Griffe-d'Ours lui-même, voulant défendre ses protégés, tomba percé de
coups. Cependant il n'était pas mort. Profitant des ténèbres de la nuit,
il s'éloigna, rampant, du lieu du carnage. Il erra longtemps dans le
désert, sans abri, sans asile, supportant la faim et la soif, blessé, le
sang brûlé par la fièvre, mais soutenu par l'espoir de la vengeance. Un
jour qu'il venait de s'endormir au bord d'un cours d'eau, le grand chef
Moctézucoma lui apparut, et montrant du doigt cette colline, lui ordonna
de veiller à la sûreté d'un trésor qui y était caché et de le défendre
surtout contre la cupidité des visages pâles.
"Griffe-d'Ours obéit. Il escalada la colline, découvrit le trésor et le
garda pendant trente-deux ans.
"Cependant à chaque lune, abandonnant son poste, il se rendait au
village des Hurons et immolait l'un des meurtriers pour apaiser les
mânes des victimes. Trente fois il renouvela ces expéditions, jusqu'à ce
que toute la troupe des Hurons coupables eut disparu.
"Quand Griffe-d'Ours mourut, son fils lui succéda, puis un autre, puis
un encore, puis enfin Donnahcomah. Mais, hélas! Donnahcomah est bien
vieux; bientôt il ira rejoindre ses pères dans les prairies
bienheureuses, et alors mon fils le Castor le remplacera. Maintenant,
que mon fils me suive."
Donnahcomah se dirigea vers l'une des extrémités de la plate-forme et
contourna un amas de rochers surplombant l'abîme. Derrière ces blocs de
pierre s'ouvrait l'entrée étroite d'une grotte obscure et profonde. Le
vieillard, allumant une branche de pin, se glissa à plat ventre dans la
grotte, suivi du Castor.
Apres de longs détours dans des corridors tortueux, les deux Indiens
atteignirent le fond de l'excavation, et un cri d'admiration jaillit de
la poitrine du jeune homme.
Devant lui, appuyés sur le sol et montant jusqu'à la voûte, des monceaux
de poudre d'or se dressaient, renvoyant en fauves lueurs les rayons du
flambeau réfléchis sur leur surface.
--Voilà les richesses que Moctézucoma doit trouver intactes quand il
reviendra sur la terre.
--Aucun visage pâle n'a jamais soupçonné l'existence de cette grotte?
demanda le Castor.
--Si, un seul, quand le père de mon père veillait ici, un visage pâle,
guidé sans doute par le mauvais Esprit, réussit à s'introduire dans la
grotte. Pendant trois jours et trois nuits, mon ancêtre le poursuivit à
travers la prairie et parvint à l'atteindre. Mais le visage pâle
s'échappa, laissant sa chevelure entre les mains de son ennemi. C'était
un guerrier du grand chef blanc Montcalm, ennemi des Iroquois et allié
des Hurons.
--Et parmi mes frères les Indiens?
--Un seul, le grand sorcier des Yakangs.
--Bon! Mais que mon père me permette une question. Si un étranger venait
en ces lieux, que ferait mon père?
--Il le tuerait.
--Mais si mon père, malgré son courage, était obligé de céder?
--Donnahcomah est prudent; il connaît les ruses des visages pâles. S'il
était forcé de céder, alors... que mon fils regarde.
Et, élevant le flambeau au-dessus de sa tête, le vieillard montra un
large trou pratiqué dans l'une des parois de la grotte et rempli de
poudre grossière.
--Une étincelle tombe là, dit-il, et la montagne s'écroulera!... Il vaut
mieux détruire le trésor que de le laisser ravir par les visages pâles.
Le Castor fit un signe d'assentiment puis, précédé du vieillard, il
sortit de la grotte, les yeux encore éblouis des richesses qu'il venait
de contempler.
Le Castor redescendit la colline. Nous l'avons vu guider les Yakangs
vers le camp de leurs ennemis.
Environ une heure après, Donnahcomah suivait le même chemin.
Le vieillard venait à peine de disparaître qu'un homme surgit derrière
l'aiguille de granit.
--Cet homme était le métis Scott.
--Je savais bien, dit-il, que j'apprendrais de bonnes choses en suivant
le Castor. Voyons un peu, à notre tour, ce fameux trésor. Qu'il
appartienne à Moctézucoma ou au diable, je puis bien en prendre ma part.
Et, allumant le flambeau il pénétra dans la grotte.
A la vue des immenses richesses qui s'étalaient devant ses yeux:
--Hourra! s'écria-t-il avec une voix qui n'avait plus rien d'humain.
Et dans un accès de démence le misérable se rua sur ces monceaux d'or,
se roulant sur eux et y enfonçant ses bras tout entiers, comme s'il eût
craint que quelqu'un voulût les lui ravir.