Nous avons laissé le Nuage-Blanc et son fils couchés à plat ventre sur
la terre pendant l'orage et fixant des yeux ardents sur le cirque de
rochers qui abritait la troupe des Yakangs. Par un hasard providentiel,
les deux Hurons se trouvèrent hors de l'atteinte de la trombe furieuse,
qui les eût emportées comme une feuille dans ses tourbillons.
--Que mon fils s'apprête, dit le Nuage-Blanc en voyant le météore
menacer les Yakangs; bientôt il pourra montrer s'il est digne de
recevoir le titre de guerrier.
Les deux Indiens se levèrent et, sûrs que dans l'obscurité de la
tourmente ils ne seraient point aperçus, ils s'élancèrent en courant
vers la grotte et l'atteignirent au moment où la trombe furieuse venait,
pour ainsi dire, d'anéantir les compagnons de la Flèche-Noire.
Un éclair permit aux Hurons de s'orienter. Sans songer qu'ils pouvaient
être eux-mêmes emportés par la rafale, ils se précipitèrent vers
Fleur-de-Printemps.
--Deux prises valent mieux qu'une, murmura l'Oiseau-du-Tonnerre en
s'avançant vers Raoul étendu sur la terre non loin de la jeune fille.
Une minute après, les Hurons s'enfuyaient portant sur leur épaule les
captifs bâillonnés, garrottés et encore privés de sentiment.
Les ravisseurs coururent sans s'arrêter jusqu'au bord du fleuve. Arrivés
là:
--Que mon fils dépose son fardeau, dit le Nuage-Blanc, et qu'il se rende
sur l'autre rive; il fera une fausse piste pour tromper les Yakangs, qui
doivent être déjà sur nos traces.
L'Oiseau-du-Tonnerre obéit sans mot dire, puis revint vers son père.
--Que devons-nous faire maintenant? demanda-t-il.
--Maintenant, répondit le Huron après avoir réfléchi quelques instants,
nous marcherons dans le lit du fleuve pour faire perdre nos traces, puis
nous rejoindrons nos amis de l'autre côté des collines.
Cette manoeuvre, sur laquelle le chef huron comptait pour échapper aux
poursuites des Yakangs, échoua, comme nous l'avons vu, grâce à la
perspicacité du trappeur.
La nuit était tout à fait venue lorsque les deux Hurons arrivèrent au
camp des Enfants perdus.
--Le Nuage-Blanc sait tenir ses promesses, dit le chef en déposant
Fleur-de-Printemps aux pieds de l'Oeil-Sanglant.
--De plus, dit l'Oiseau-du-Tonnerre, voici un ennemi dont la capture
réjouira le coeur de mon frère.
Oeil-Sanglant eut un méchant sourire.
--Que comptent faire les guerriers hurons de leurs prisonniers?
--Rien, répondit le Nuage-Blanc; j'ai promis à mon frère de les lui
amener, je tiens ma promesse; ils sont à lui, l'Oeil-Sanglant en
disposera à sa guise.
--Merci! répondit le chef des Enfants perdus. Un jour viendra où
l'Oeil-Sanglant saura reconnaître ce service. Qu'on emmène les
prisonniers sous ma tente! dit-il à deux de ses guerriers.
Cet ordre fut immédiatement exécuté.
Raoul, anéanti par ce qui lui arrivait, gisait inerte sur le sol.
Incapable de rassembler ses idées, il se croyait le jouet d'un cauchemar
pénible et appelait de tous ses voeux l'instant du réveil.
Quant à Fleur-de-Printemps, plus habituée à ces moeurs étranges, elle ne
se dissimulait pas l'horreur dans sa position. Mais, loin de se laisser
abattre, la courageuse fille semblait puiser une nouvelle énergie dans
sa faiblesse même.
--La Flèche-Noire, se disait-elle, s'apercevra bientôt de notre absence
et saura nous délivrer. Attendons.
Tout à coup un coin de la tente se souleva, et l'Oeil-Sanglant entra.
L'Indien considéra avec une joie féroce les deux prisonniers, puis,
s'approchant de la jeune fille:
--Fleur-de-Printemps sait-elle qui lui parle? dit-il.
--Oui. Vous êtes un Enfant perdu, un ennemi de ma race... un chef
peut-être?
--L'Oeil Sanglant! dit l'Indien avec emphase.
A ce nom redouté et abhorré parmi les Yakangs, la jeune fille se recula
en frissonnant.
--L'étoile des Yakangs sait-elle quel sort nos guerriers lui réservent
ainsi qu'au guerrier pâle? Sait-elle qu'ils veulent les attacher tous
deux au poteau du sang?
--Oh! s'écria la jeune fille.
--Fleur-de-Printemps n'ignore pas que les Enfants perdus connaissent
l'art de faire crier comme des vieilles femmes les guerriers les plus
courageux. Quelle contenance fera-t-elle lorsque les couteaux de mes
fils découperont ses chairs, lorsque ses ongles et ses cheveux seront
arrachés un à un?
Le chef des Enfants perdus se tut pour juger de l'effet que ses paroles
avaient produit.
Fleur-de-Printemps frissonnait. Elle connaissait de longue date ces
horribles exécutions et savait à quel degré de perfection les Enfants
perdus avaient porté l'art des supplices.
Cependant l'étoile des Yakangs peut échapper à son sort, dit tout à coup
l'Indien.
--Que le chef s'explique.
--Les deux yeux de Fleur-de-Printemps éclairent mon coeur depuis
longtemps. Qu'elle consente à partager mon wigwam et, au lieu d'être
attachée au poteau de torture, elle sera aimée et respectée de nos
guerriers.
--Fleur-de-Printemps est la fille d'un chef. Jamais elle ne vivra avec
un chien des prairies!
--Que ma fille prenne garde! cria Oeil-Sanglant en fronçant les sourcils
et étreignant convulsivement le bras de la jeune fille.
Fleur-de-Printemps poussa un cri de douleur.
--Votre conduite est infâme, chef, dit Raoul. Le beau mérite de faire
trembler une femme!
L'Oeil-Sanglant se tourna vers Raoul, auquel il n'avait pas pris garde
jusque-là, et, pour toute réponse, lui fouetta le visage d'un revers de
sa robe de bison.
A cette insulte, un nuage passa devant les yeux du marquis. Ses muscles
se roidirent comme pour briser ses liens; mais, voyant l'inutilité de
ses efforts, il retomba sur le sol et, poussa un gémissement de fureur
et d'impuissance.
--Oeil-Sanglant frappe un ennemi sans défense! s'écria
Fleur-de-Printemps dont les yeux lançaient des éclairs; c'est un lâche!
mon coeur le méprise et les guerriers de ma race feront des sifflets de
guerre avec ses os!
--J'ai voulu sauver la fille des Yakangs, dit l'Indien d'une voix
sombre; elle ne l'a pas voulu, elle mourra!
--Apprêtez vos supplices, dit la jeune fille; je les attends sans
crainte.
L'Oeil-Sanglant quitta la tente, le coeur plein de rage, et sur l'heure
convoqua les chefs de la troupe.
--Que décident mes frères du sort des prisonniers.
--Le poteau du sang, fit le métis Scott.
Les autres chefs approuvèrent.
--Bien, dit l'Oeil-Sanglant. Les prisonniers seront attachés au poteau
de torture demain, lorsque le soleil aura parcouru la moitié de sa
carrière.
Puis, laissant ses compagnons, le chef des Enfants perdus se dirigea de
nouveau vers la tente pour faire connaître aux prisonniers la décision
du conseil.
Après le départ de leur ennemi, les prisonniers gardèrent d'abord le
silence avec une morne résignation.
--Mourir ainsi, dit tout à coup Raoul, c'est affreux!
Fleur-de-Printemps, abandonne-moi à mon triste sort et accepte la
proposition de l'Oeil-Sanglant.
--Jamais!
--Songe à ton père et à ta mère.
--La Flèche-Noire est un chef; il maudirait sa fille, si elle tremble en
face de la mort.
--La mort n'est rien... mais la souffrance!
--La souffrance?... Celui qui implore ses ennemis est un lâche!... Mais
le supplice ne peut avoir lieu encore et les Yakangs doivent être sur
notre piste.
Et s'ils arrivent trop tard?
--Alors nous mourrons ensemble. C'est un bonheur de mourir avec ceux
qu'on aime!
En ce moment, une voix douce et harmonieuse s'éleva derrière la tente:
Lorsque tu cours dans la prairie,
Ton pied rase l'herbe fleurie
Plus léger qu'une aile d'oiseau;
Dans les sentiers tu vas, tu passes,
Sans jamais laisser de traces
Que le castor au sein des eaux.
--La voix de mon rêve! s'écria la jeune fille. Que le guerrier pâle
espère; un ami veille près de nous.
Tout à coup la tente s'entr'ouvrit et un homme parut. C'était le Castor.
--Que ma soeur ouvre son coeur à l'espérance, dit-il. Un ami est là;
bientôt Fleur-de-Printemps rejoindra les guerriers de sa tribu?
--Seule?
--Seule!
--Alors Fleur-de-Printemps reste.
--Que veut dire ma soeur?
--Vivre avec lui ou mourir ensemble! fit la jeune fille en tournant ses
beaux yeux vers Raoul.
--Quels sont les liens qui unissent ma soeur à l'étranger?
--Fleur-de-Printemps l'aime.
Et, toute honteuse, elle détourna la tête.
A cet aveu, le Castor poussa un soupir douloureux et appuya ses mains
crispées sur son coeur comme pour en comprimer les battements.
--Fleur-de-Printemps aime un blanc, un des ennemis insatiables de sa
race! Cela lui portera malheur!
--L'étranger n'est pas un ennemi; il a sauvé mon peuple. Les Yakangs
l'ont adopté et Fleur-de-Printemps lui a donné son coeur.
Le Castor jeta sur Raoul un regard d'une expression étrange; ses
sourcils se froncèrent et il tomba dans une profonde rêverie.
Dans le coeur de ce sauvage enfant de la nature, habitué à ne
reconnaître d'autres lois que celles de ses passions et de ces caprices,
son amour pour la jeune fille et sa haine pour un rival se livraient un
violent combat.
Soudain le Castor releva la tête.
--Ma soeur sera obéie, dit-il avec effort: elle partira avec le guerrier
pâle.
Et, se baissant vers les prisonniers, il se mit en devoir de couper
leurs liens lorsqu'une main pesante s'appuya sur son épaule.
Le Castor se releva d'un bond. Il se trouvait en présence de
l'Oeil-Sanglant.
--Le Castor est généreux! dit celui-ci avec ironie; il donne la liberté
à des prisonniers qui ne lui appartiennent pas.
--Trêve de railleries! s'écria le jeune Indien; maintenant que
l'Oeil-Sanglant a surpris mes desseins, je n'ai plus besoin de les
cacher. Oui, je veux délivrer les prisonniers!
--Ces prisonniers m'appartiennent. Le conseil des chefs les a condamnés
à être attachés; ou poteau du sang.
--Le conseil des chefs?... Le Castor n'y assistait pas, et cependant le
Castor est un chef. D'ailleurs, que m'importent vos décisions? Les
Enfants perdus sont des chiens; mon coeur les méprise depuis qu'il les
connaît!
--Le Castor est un traître, et comme un traître il mourra! dit
Oeil-Sanglant en faisant un pas vers le jeune homme.
--Prenez garde, chef! je ne suis pas un enfant, et les menaces ne m'ont
jamais effrayé. J'accepte le combat; j'ai juré que la chevelure de
l'Oeil-Sanglant ornerait un jour mes mocassins... car moi aussi j'aime
Fleur-de-Printemps!
En entendant ces mots, le chef des Enfants perdus poussa une exclamation
de rage et dégaina son couteau.
Le Castor l'imita.
Les deux Indiens, la tête haute, le visage enflammé, s'observaient du
regard, prêts à fondre l'un sur l'autre.
--Non! dit tout à coup Oeil-Sanglant, pas ainsi!... Le poteau de torture
aura trois victimes au lieu de deux.
A ces mots, il sortit de la tente en poussant son cri de guerre.
Les Enfant perdus accoururent autour de lui.
--Que mes fils s'assurent du Castor! cria-t-il. Le Castor est un
traître!
Les Enfants perdus obéirent; mais le Castor, par un mouvement rapide
comme l'éclair fendit d'un coup de tomahawk la tête du premier Indien
qui s'approcha de lui; puis, montant avec une agilité inouïe sur la
muraille de rochers qui entouraient le camp:
--Les Enfants perdus ne sont pas des guerriers, cria-t-il; Le Castor se
rit de leur colère. Un jour ils se retrouveront sur le sentier de la
guerre!...
Et, d'un bond prodigieux, il sauta au bas de la muraille et s'enfuit
dans la direction des collines.
Les Enfants perdus n'osèrent imiter son exemple, et, comme il leur eut
fallu faire un long détour pour suivre la piste du Castor, ils jugèrent
toute poursuite inutile et remirent leur vengeance à un moment plus
favorable.
--Je ne sais pourquoi, se dit en lui-même le métis Scott, la conduite du
Castor m'intrigue. Je suis sût que j'apprendrai de bonnes choses en le
suivant.
Et, escaladant à son tour les rochers, il exécuta la manoeuvre du Castor
et disparut dans les hautes herbes.