Obéissant aux ordres du Marcheur, Thémistocle, avec une agilité dont il
s'émerveillait lui-même, monta sur l'un des pins qui étendaient leurs
longues branches jusqu'au-dessus du poteau de torture et se perdit
bientôt dans le feuillage. Puis, avec des précautions infinies, il rampa
sur les branches jusqu'au-dessus de la tête des deux victimes. Arrivé
là, le nègre s'arrêta, guettant une occasion favorable.
Au bout de quelques minutes, les préparatifs du supplice étaient
terminés.
--Que les guerriers prennent leur place! cria Oeil Sanglant. Bientôt
leurs oreilles seront réjouies par les cris de douleur de leurs ennemis.
Toute la bande obéit. Il s'ensuivit un moment de confusion pendant
lequel le poteau du sang resta sans surveillance. Thémistocle, jugeant
le moment propice, se suspendit à l'extrémité de la branche. La branche
plia, et le nègre, sautant légèrement à terre, vint se placer devant les
victimes ébahies, fièrement appuyé sur sa massue.
Lorsque les Indiens se retournèrent, ils poussèrent une clameur
d'épouvante:
--Le démon du Champ-Rouge!
Oeil-Sanglant lui-même frissonna.
--Oui, c'est le démon du Champ Rouge, dit le nègre d'une voix
retentissante. Le Grand Esprit, mon père, m'envoie punir les lâches et
les voleurs.
--Grâce pour mon peuple! cria Oeil-Sanglant.
--Qui parle ainsi? qui implore ma pitié? Oeil-Sanglant a-t-il jamais
fait grâce à ses ennemis?... Non, les Enfants perdus mourront! Je dois
les immoler à la colère du Grand Esprit: ainsi le veut mon père.
Tous les Indiens tremblaient croyant leur dernière heure venue.
--Cependant, dit Thémistocle en élevant encore la voix, cependant, quel
que soit mon ressentiment, mon coeur est bon... il peut encore pardonner
si les Enfants perdus veulent m'obéir.
--Ils obéiront.
--Qu'ils coupent les liens de ces prisonniers et qu'ils les laissent
partir.
--Ces prisonniers sont à moi! s'écria Oeil-Sanglant.
--Ils sont au Maitre de la vie, dit Thémistocle d'une voix sévère.
Terrifié, le chef des Enfants perdus allait donner l'ordre de délier les
victimes, lorsque tout à coup le Novice, élevant la voix:
--Que veut dire ceci, guerriers? cria-t-il. Les Enfants perdus vont-ils
se laisser effrayer par un imposteur qui abuse de leur incrédulité?
--Que mon frère se taise, dit l'Oeil-Sanglant, et qu'il n'attire point
sur mon peuple la colère du démon du Champ-Rouge.
--Ah! ah! fit en riant le Novice un démon! Sachez, chef, que chez les
visages pâles j'avais trente hommes semblables à celui-ci pour esclaves.
--Si c'est un démon, qu'il évite ceci... fit un des Américains en
couchant en joue Thémistocle.
La position du nègre devenait critique, mais le Marcheur veillait.
Passant le canon de sa carabine entre les branches du buisson qui le
cachait, il pressa la détente. L'Américain poussa un cri de rage et
laissa tomber son arme brisée par la balle du trappeur.
--Trahison! s'écria le Novice.
Et, suivi de ses homme:, il se précipita sur Thémistocle.
Les Enfants perdus tremblaient de peur. Ne doutant pas un instant de la
puissance surnaturelle du nègre ils s'attendaient à voir le feu du ciel
tomber sur la bande de Novice. Mais, à leur grande surprise, le feu du
ciel ne tomba pas, et ils virent Thémistocle se défendre à coups de
massue comme un simple mortel.
Cette vue éveilla leurs soupçons et ranima leurs courage.
L'Oeil-Sanglant entrevit la possibilité de conserver ses prisonniers.
--Guerriers, dit-il, les paroles de notre frère le Novice seraient-elles
vraies? Soixante Enfants perdus valent bien un fils du Grand-Esprit.
--Oach! répondirent les Indiens. A mort!
Et ils se ruèrent sur Thémistocle.
--A notre tour, dit alors le Marcheur. Chef, donnez le signal.
La Flèche-Noire obéit; le croassement du corbeau retentit; puis,
escaladant les rochers, nos amis accoururent sur le théâtre de la lutte.
Le trappeur marcha droit au poteau de torture, et, coupant les liens des
victimes:
--Courage! défendez-vous, dit-il en tendant une paire de pistolets au
jeune homme.
A la vue de ces nouveaux ennemis, les Enfants perdus poussèrent un cri
de rage, et la mêlée devint générale. Thémistocle surtout faisait des
prodiges de valeur. Sa haute taille dominant les assaillants, on voyait
sa terrible massue se lever et s'abattre avec une sorte de régularité
mécanique, et à chacun de ses coups répondait le râle d'un mourant.
--Au diable! dit tout à coup le Novice à ses hommes; laissons ces
gens-là se battre: leurs querelles ne nous regardent pas. Au trésor!
--Au trésor! firent les Américains.
Mais ils n'avaient pas fait trente pas qu'ils rencontrèrent la troupe
des guerrier, yakangs accourant au signal de leur chef. Au premier choc,
les cinq compagnons du Novice tombèrent mortellement frappés. Le Novice
lui-même gisait à côte d'eux, un couteau à scalper planté dans la
poitrine.
L'arrivée des Yakangs changea complètement la face du combat. Sans doute
ils avaient contre eux le désavantage du nombre; mais ils avaient pour
eux le courage, la force, l'adresse et une cause juste à défendre.
Après quelques instants d'une mêlée furieuse, le résultat de la lutte
n'était plus incertain pour Oeil-Sanglant. Il vit ses guerriers faiblir.
Jetant alors un regard désespéré autour de lui, il aperçut, au pied de
la muraille de granit, Fleur-de-Printemps accroupie sur le sol auprès de
sa mère.
Se dégageant par un effort prodigieux du cercle d'assaillants qui
l'entouraient, le chef des Enfants perdus s'élança vers les deux femmes
et saisit Fleur-de-Printemps entre ses bras. Mais déjà Raoul et le
Castor s'élançaient vers eux.
--Laissez la jeune fille! cria Raoul en armant son pistolet.
Oeil-Sanglant était cerné; il comprit que toute fuite était impossible:
--Oach! dit-il d'une voix sombre, mon coeur aussi aime l'étoile des
Yakangs, et aucun de mes ennemis ne l'aura!...
Et, prompt comme l'éclair, il enfonça son couteau à scalper dans le
coeur de la jeune fille.
Fleur-de-Printemps poussa un soupir, ferma les yeux et inclina la tête
comme un lis brisé par l'orage.
Elle était morte.
A la vue de ce lâche assassinat, Raoul tomba inerte sur le sol. Le
Castor, poussant un cri désespéré, se précipita vers le cadavre de la
jeune fille.
--Le Castor a trahi la foi jurée, murmura Oeil-Sanglant: c'est un
traître, il mourra!...
Et, joignant l'action à la menace, il frappa le Castor. Le Castor tomba
à côté de Fleur-de-Printemps, tenant entre ses mains les mains tièdes de
la jeune fille. Ce nouveau meurtre accompli, Oeil-Sanglant se retourna
pour fuir, mais il poussa une sourde exclamation.
La Flèche-Noire se dressait devant lui comme la statue du Châtiment...
En ce même moment, le Nuage-Blanc se rangeait à côté de son allié le
chef des Enfants perdus.
Les trois ennemis s'observèrent quelques secondes en silence. Telle
était la renommée du chef yakang que le Nuage-Blanc et Oeil-Sanglant
n'osaient prendre le rôle d'agresseurs.
Tout à coup, rapide comme l'éclair, le bras Je la Flèche-Noire se
détendit; son tomahawk fendit les airs en sifflant et vint s'implanter
dans le front de l'Oeil-Sanglant Le chef des Enfants perdus chancela,
ses bras s'ouvrirent, puis il tomba de toute sa hauteur comme un chêne
abattu par la tempête.
En même temps, la Flèche-Noire se ruait sur le Nuage-Blanc, et, jugeant
qu'il n'avait pas besoin d'armée contre un tel ennemi, il le saisit à la
gorge. Les traits du chef huron se contractèrent, ses yeux sortirent de
leur orbite, et quand le puissant étau qui l'atteignait s'ouvrit, le
Nuage-Blanc avait vécu.
Un instant après, le Marcheur brisait d'un coup de pistolet la tête de
l'Oiseau-du-Tonnerre. Les Enfants perdus, privés de leurs chefs, ne
combattaient plus que mollement. Bientôt leur défaite fut complète, et
les débris de la bande, éparpillés dans la prairie, s'enfuirent dans
toutes les directions. Quarante de leurs compagnons, outre leurs chefs,
avaient trouvé la mort dans le combat. Mais la victoire coûtait cher aux
Yakangs: outre Fleur-de-Printemps, dix d'entre eux étaient morts et
presque tous les autres blessés.
Tout à coup l'oreille du trappeur fut frappée par un cri de détresse
s'élevant à quelques pas du champ de bataille. Le Marcheur se dirigea du
côté d'où partait la voix et se trouva en présence du Novice gisant à
terre.
--Mon Dieu! s'écria le trappeur, c'est vous qui l'avez voulu!
--Oach! dit la Flèche-Noire. C'est le chef des pirates blanc du désert.
Que les guerriers décident de son sort. Ma fille morte veut du sang!...
Les Yakangs consultés déclarèrent à l'unanimité le Novice avait mérité
la mort et qu'il fallait, séance tenante, l'achever en le faisant brûler
à petit feu. En entendant cette sentence le Novice frissonna d'horreur.
Je m'oppose à cette exécution, fit le trappeur. J'ai des droits
antérieurs aux vôtres sur ce brigand.
--Que mon frère songe à ma fille! s'écria la Flèche Noire en montrant du
doigt le cadavre de Fleur-de-Printemps.
Les Yakangs firent cercle autour de leur frère adoptif..
--Guerriers, commença le trappeur, vous le savez, je ne suis pas né
comme vous au milieu des prairies. Jadis, quand j'étais jeune, il y a
bien des années, je vivais parmi mes frères les visages pâles. J étais
heureux. Tout me souriait. Au milieu de mes richesses, le ciel m'avait
donné, du moins je le croyais, le bien le plus précieux, le coeur d'un
ami.
"J'aimais une jeune fille belle et riche; j'en fus aimé. J'implorai son
père de me l'accorder en mariage. A partir de ce moment, je vis un
changement s'opérer dans la conduite de mon ami. Froid, réservé avec
moi, il sembla m'éviter.....enfin, je cessai complètement de le voir.
"Deux années se passèrent. J'avais conduit ma femme à la campagne; et
bientôt deux enfants, deux anges que mes yeux ravis contemplaient
suspendus au sein de leur mère, vinrent mettre le comble à mon bonheur.
Pauvres enfants! fit le Marcheur en essuyant une larme qui roulait dans
ses yeux.
"Hélas! j'oubliais que c'est surtout pendant le calme qu'on doit
craindre la tempête, et que le bonheur n'est pas sur la terre.
"Un jour je dus m'absenter quelque temps. De retour à la maison, alors
que je croyais presser sur mon coeur les êtres que j'aimais, jugez de ma
douleur!... je ne trouvai qu'un monceau de cendres, et, parmi les débris
fumants, j'aperçus avec horreur les cadavres carbonisés de ma femme et
de mes enfants."
--Grand Dieu!
--Un crime avait été commis. Guidé par la rumeur publique, qui se trompe
rarement, j'eus bientôt réuni des preuves suffisantes pour connaître le
coupable...
--Et ce coupable?... demanda la Flèche-Noire.
--Le voici! s'écria le trappeur en désignant le Novice qui se voilait la
figure sous ses mains.
"Fou de douleur, je quittai un pays qui me rappelait de tels souvenirs;
je m'enfonçai dans le désert, où depuis trente ans je vis seul, pleurant
mon bonheur passé, et visité souvent par les fantômes des êtres adorés
que j'ai perdus.. Les Yakangs croient-ils à présent que j'ai plus de
droits qu'eux sur le prisonnier?..."
Les Yakang! baissèrent la tête.
--Vous êtes un lâche! s'écria le Novice. Vous voulez assassiner un homme
blessé et sans défense!
--Ce n'est pas ainsi que je l'entends, fit le trappeur. Je veux ta vie,
mais tu pourras la défendre. Ta blessure n'est pas mortelle; quand elle
sera cicatrisée, nous nous retrouverons face à face. C'est un duel loyal
que je te propose... c'est le jugement de Dieu.
--Oh! je le tuerai!
--Impossible: Dieu est juste.
--A boire! j'étouffe, gémit le Novice.
Le trappeur se pencha vers lui, sa gourde à la main.
Tout à coup le Novice, saisissant un pistolet à sa ceinture, ajusta le
Marcheur penché et fit feu.
--Assassin! fit le trappeur qui avait entendu la balle situer à ses
oreilles; je pourrais te tuer comme une bête venimeuse; mais...
--Meurs donc! cria le Novice en déchargeant un second coup de pistolet.
Mais, cette fois encore, la balle, ma! assurée, manqua son but comme la
première.
--C'en est trop! fit Thémistocle d'un air terrible.
Et saisissant le Novice par la jambe il le fit tournoyer comme une
fronde il lui brisa la tàte contre un fragment de rocher.
--Qu'as-tu fait malheureux? dit le marquis.
--Maître, dit gravement le noir, quand pauvre nègre rencontre un serpent
sur son chemin, il lui écrase la tête; lui plus mordre. Bon Dieu l'a
fait fort pour ça....
En ce moment, le Castor, se soulevant avec un profond soupir, jeta un
coup d'oeil éteint autour de lui.
--Fleur-de-Printemps... murmura-t-il, morte! Et le guerrier pâle?... Il
vit... Ah! je l'aimais plus que lui!....
Puis il retomba sur le corps de la jeune fille, comme s'il eût voulut
défendre celle qu'il aimait même après la mort.
--Donnahcomah n'a plus de fils!... s'écria douloureusement le vieillard,
qui depuis quelques minutes était arrivé sur le champ de bataille. Qui
lui succédera pour veiller sur le trésor?..
Tout à coup un bruit formidable, pareil au grondement d'un tonnerre
lointain, vint frapper l'oreille des acteurs de cette scène. En même
temps une longue colonne de fumée, mêlée de débris de rochers, s'éleva
sur la plus haute des collines.
--Moctézucoma lui-même a détruit son trésor!... s'écria le vieillard
avec épouvante. Il n'a pas voulu que ses richesses tombassent aux mains
des visages pâles, ses ennemis... Donnahcomah a trop vécu.
Nous devons avouer que Montézuma n'était pour rien dans l'explosion de
la colline. C'était le Métis qui, explorant la grotte avait imprudemment
approché son flambeau allumé du trou de la voûte pour voir si ce trou ne
contenait pas, lui aussi, un peu d'or. Une étincelle avait mis le feu à
la poudre et ensevelit le bandit sous les décombres du trésor qu'il
convoitait.
La Flèche-Noire, brisé par la douleur, demeurait immobile devant le
cadavre de sa fille. Thémistocle s'approcha du pauvre père et, lui
posant la main sur l'épaule:
--Pourquoi le chef yakang pleure-t-il? A cette heure, sa fille est
heureuse. Le Grand-Esprit avait besoin d'une épouse, il a choisi
l'étoile des Yakangs.
--Le démon du Champ Rouge dit-il vrai?
--Que la Flèche-Noire lève les yeux au ciel cette nuit, il verra sa
fille briller parmi les étoiles de Wacondah.
Le chef yakang retomba dans sa triste rêverie.
--Ahl dit-il en relevant la tête, le Maître de la vie est cruel.
Pourquoi m'a-t-il sitôt enlevé ma fille?
--Courage! mon frère, ajouta le trappeur en montrant le ciel Là-haut
existe une patrie où tous tant que nous sommes, indiens et visages
pâles, nous retrouverons un jour ceux que nous pleurons, et où nous
pourrons les aimer pendant toute l'éternité!...
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Environ un an après les événements que nous venons de raconter, un jeune
homme, sortant des prairies du Nord, venait s'embarquer à Québec sur
l'_Alcyon_, paquebot en partance pour la France. Ce jeune homme était
Raoul de Valverf, porteur de traites sur les principales maisons de
Paris et de Londres pour une valeur de plus de cent cinquante mille
francs. D'où lui venait cette fortune? De ses amis les Indiens, qui
pendant toute l'année avaient chassé et trappe sans relâche, lui avaient
cédé les peaux des animaux tués et les avaient eux mêmes transportées à
Québec, où le Marcheur, habitué de longue date à ces trafics, les avait
vendues au moment opportun en réalisant d'énormes bénéfices.
Raoul avait engagé le trappeur à l'accompagner en France; mais à toutes
ses avances le Marcheur secouait la tête:
--Non! monsieur le marquis, merci. Je veux mourir parmi mes frères les
Indiens... Vos pays civilisés sont trop petits mon ours et moi ne
tarderions pas à y périr d'ennui.
Le jeune homme, comprenant qu'il ne pourrait vaincre cette résistance,
s'était résigné à partir seul.
Et Thémistocle?
Pendant l'année qu'il passa chez les Yakang... le brave nègre continua,
avec un succès toujours croissant, son rôle de divinité protectrice.
Cependant il était homme, après tout; aussi ne tarda-t-il pas à se
laisser toucher par les charmes d'une jeune Indienne, fille d'un des
chefs influents de la tribu, et un beau jour Thémistocle, prenant son
air majestueux, la demanda sérieusement en mariage. L'Indien, fier de
l'honneur que lui faisait le démon du Champ-Rouge, s'empressa d'accéder
à ses voeux.
Aujourd'hui Thémistocle, entouré de sa femme, qu'il adore, et de deux
petits enfants, qui rodent sans cesse autour de ses grandes jambes, mène
la vie aventureuse des Peaux-Rouges, qu'il est censé protéger.
N'était le souvenir de son maitre, Thémistocle se considérerait comme le
plus heureux des hommes.