--Bon! fit l'Abeille; les yeux d'une mère voient tout. Mon fils aime
Fleur-de-Printemps, il la sauvera.
Arrivé au pied de la colline, le Castor longea sa base pendant quelques
minutes, puis il s'engagea dans un étroit défilé conduisant au versant
opposé.
--Oach! dit le sorcier au Marcheur, nous ne sommes plus qu'à deux
railles du lieu redoutable où gît le trésor de Montcalm, le grand
guerrier blanc. Les Enfants perdus connaîtraient-ils ce secret?
--Je l'ignore. S'il ne le connaissent pas, il faut les chasser, pour les
empêcher de le découvrir, et s'ils le connaissent déjà... alors...
Le trappeur acheva sa pensée en frappant avec force la crosse de sa
carabine.
Depuis quelques instants déjà, la marche du Castor s'était ralentie, et
il avait fait signe à ses amis de ne plus avancer qu'avec une extrême
précaution. Bientôt il ordonna aux Yakangs de s'arrêter; puis prenant à
part la Flèche-Noire, le trappeur et Thémistocle:
--Que mes frères me suivent, dit-il, et vous, guerriers yakangs, ne
sortez de votre retraite que lorsque vous entendrez retentir le
croassement du corbeau.
Mais il eut beau employer tous les moyens possibles de persuasion, il ne
put empêcher l'Abeille de se joindre à lui et d'accompagner son mari.
A quelque distance de l'endroit ou ils se trouvaient se dressait une
sorte de muraille de rochers qui semblait servir de contrefort à la
chaîne de collines. D'épais buissons de gadellier sauvage et de rosiers
des savanes en garnissaient le pied, et quelques pins séculaires,
étendant sur eux leurs bras touffus, semblaient les protéger.
C'est vers cet endroit que le Castor dirigeait ses amis en rampant dans
les hautes herbes et les murettes.
Arrivé à la base des rochers, il écarta avec précaution le feuillage qui
masquait la vue et, faisant signe au trappeur et au chef yakang:
--Que mes frères regardent, dit-il.
La Flèche-Noire colla son oeil contre l'ouverture ainsi pratiquée et
recula soudain comme s'il eût été mordu par un serpent.
Il venait d'apercevoir, attachés dos à dos au poteau de torture, sa
fille et le marquis de Valvert, entourés d'un cercle d'Indiens qui
préparaient les instruments du supplice. Tous les ennemis de son peuple
étaient là: l'Oeil-Sanglant avec les Enfants perdus, le Nuage-Blanc et
l'Oiseau-du-Tonnerre avec les Hurons, le Novice arec sa bande d'écumeurs
du désert.
Vaincu par la douleur, par la rage, incapable de se maîtriser plus
longtemps, le chef yakang brandit son tomahawk et porta sa main à sa
bouche pour donner le signal convenu avec ses guerriers, lorsque le
trappeur le retenant:
--Que mon frère soit prudent, lui dit-il. Le supplice de ces enfants ne
va pas commencer encore et les ennemis pourraient les tuer si nous
agissions trop précipitamment. Employons d'abord la ruse; la force
viendra après. Laissez-moi faire.
Et le trappeur se penchant vers Thémistocle, lui murmura quelques mots
à l'oreille.