Quinze jours s'étaient passés et le trappeur n'était pas resté inactif
pour obtenir le secret du trésor de Montcalm.
Le sorcier, qui seul connaissait ce secret, avait longtemps hésité à se
livrer. "La puissance et la prospérité des Yakangs, disait-il, étaient
fatalement liées à sa discrétion," et il est probable que les instances
du Marcheur fussent demeurées stériles si Thémistocle, usant de son
autorité de dieu protecteur, n'eût enjoint au sorcier de dire ce qu'il
savait. Devant un ordre aussi formel, le grand prêtre n'eut plus
d'objection. Il consentit même à servir de guide et à conduire
l'étranger vers le trésor qu'il était venu chercher.
--Le désert est plein d'ennemis, avait dit de son côté la Flèche-Noire,
et le démon du Champ-Rouge ne peut voyager seul comme un pauvre Indien.
La Flèche-Noire l'escortera avec dix guerriers.
Enfin Fleur-de-Printemps et l'Abeille avaient voulu accompagner le chef.
La Flèche-Noire s'opposa d'abord à cette résolution imprudente et
téméraire; mais cette fois encore Thémistocle interposa son autorité
toute-puissante et le chef yakang consentit à ce que sa femme et sa
fille fissent partie de l'expédition; mais en même temps il doubla le
nom bre de l'escorte.
La petite troupe avait donc quitté le village et, guidée par le sorcier,
s'était dirigée vers les terres de l'Est en suivant la route que Raoul
et ses amis avaient déjà parcourue pour se rendre chez les Yakangs.
Vers le milieu du troisième jour de marche, nous la retrouvons campée au
bord du fleuve où Thémistocle avait terrassa un bison à la force du
poignet.
--J'ai une question à poser à mon père le sorcier, dit tout à coup le
trappeur; mon père veut-il m'écouter?
--Les paroles de mon fils sont toujours agréables aux oreilles de son
ami.
--Merci. Comme vous le savez, ce chemin mène directement chez moi. Le
suivrons-nous jusqu'au bout et passerons-nous par ma cabane?
--Non, répondit le sorcier. La hutte de mon fils restera à deux milles
vers la droite.
--C'est bien; je pourrai renouveler ma provision de poudre et de
balles... Un homme sans munitions n'est bon à rien.
En ce moment, comme le déjeuner était fini et la chaleur suffocante,
chacun s'étendit commodément sur l'herbe, cherchant un peu d'ombre et de
sommeil, attendant la fraîcheur du soir pour se remettra en route.
Un instant après, une légère ondulation se produisit dans les roseaux
qui cachaient le fleuve, puis apparut entre leurs tiges une tête
grimaçante, fixant des yeux enflammés sur les gens endormis.
Après quelques secondes d'un attentif examen, la tête disparut, les
roseaux se refermèrent, l'eau du fleuve clapota doucement sous les
efforts d'un Indien qui, nageant entre deux eaux, atteignit bientôt la
rive opposée. Cet Indien portait le costume et les emblèmes des Enfants
perdus.
A peine eût il touché la terre qu'il se dirigea en rampant vers un
bouquet de _kart rouges_ [1].
[Note 1: Cornus stolonifera (Mich.)]
Deux autres Indiens l'attendaient au milieu des hautes herbes.
--Mon frère a vu? demanda l'un d'eux.
--Le Loup a vu.
--Quels sont les guerriers dont nous suivons la piste?
--Le visage pâle, accompagné de son ami le Marcheur et de vingt
guerriers yakangs commandés par la Flèche-Noire. L'Abeille et
Fleur-de-Printemps sont parmi eux, ainsi que le démon du Champ-Rouge.
--Bien. Le Loup compte sans doute avertir Oeil-Sanglant?
Le Loup secoua négativement la tête.
--Le Loup est plus rusé que le trappeur blanc: il a entendu. Le Marcheur
manque de poudre et de balles; son rifle est muet et pend inutile sur
son épaule.
--Oach!
--Le Marcheur ira chercher des munitions à sa hutte.
--Que compte faire mon frère?
--Le Loup y sera le premier. Le Loup connaît la hutte du Marcheur; il y
mènera ses deux frères rouges, emportera les armes du trappeur, et le
Marcheur fuira comme un chien peureux.
--Mon frère est guerrier; son oeil voit tout. Partons.
Les trois Indiens se mirent en marche, côtoyant le fleuve, cachés parmi
les saules, les roseaux et les hautes herbes, de ce pas gymnastique qui
dévore les distances sans paraître donner prise à la fatigue.
--L'ennemi des Enfants perdus est loin maintenant, dit le Loup, après
deux heures de marche silencieuse. Si mes frères veulent suivre le Loup,
ils les conduira plus vite par l'eau.
Les Indiens approuvèrent par un signe de tête.
Pour voyager par eau ainsi que le proposait le Loup, la première chose
qui semble nécessaire est une embarcation. Or, les trois Enfants perdus
n'en possédaient pas. Mais ce n'était point là une impossibilité pour
ces sauvages enfants de la nature.
Un énorme tronc de peuplier gisait sur la rive, brisé sans doute par la
tempête et encore garni d'une portion de ses branches dénudées.
Les Indiens s'approchèrent du tronc d'arbre et, réunissant leurs
efforts, commençaient à l'ébranler, lorsque soudain un homme se dressa
devant eux.
Les Indiens, surpris, reculèrent d'un pas, portant la main à leurs
tomahawks.
--De par le Grand-Esprit! mes gaillards vous avez failli m'écraser, dit
le nouveau venu, une autre fois, quand vous remuerez des troncs
d'arbres, regardez d'abord s'il n'y a personne derrière.
--Le métis Scott! firent les Indiens.
--Mon Dieu! oui, votre frère Scott qui, ne pouvant savoir s'il avait
affaire à des amis ou à des ennemis, s'est mis à couvert pour voir
venir. Et maintenant, vous voulez descendre le fleuve?
--Oui.
--Et où allez-vous par ce chemin-là?
--A la hutte de notre ennemi, le Marcheur.
--Ah! Et dans quel but?
--Lui enlever ses armes.
--De par tous les diables! c'est une excellente idée.
--Mon frère nous permettra une question à notre tour?
--C'est selon... Faites toujours.
--D'où vient le Métis?
--Vous êtes curieux... Bah! après tout, vous le saurez tôt ou tard. Le
Métis vient de négocier une alliance entre les Enfants perdus et le
Nuage-Blanc, chef des Hurons.
--Mon frère a réussi?
--Le Métis a réussi. Il retourne vers Oeil-Sanglant.
--Bien. Que mon frère se dépêche et qu'il marche avec la prudence du
serpent. Le démon du Champ-Rouge avec la Flèche-Noire et vingt guerriers
yakangs suivent l'autre rive du fleuve.
--Merci; le Métis n'est pas un enfant... Adieu.
Les Indiens eurent bientôt fait de pousser le tronc de peuplier dans le
fleuve et se laissèrent aller à la dérive...
Le lendemain, vers le milieu du jour, ils se trouvaient en face du
cirque de rochers qui conduisait à la hutte du Marcheur. Abandonnant
leur radeau improvisé aux hasards du courant, ils gagnèrent le bord à la
nage et, après avoir scruté de l'oreille et de l'oeil tous les environs,
ils s'engagèrent dans l'étroit couloir de pierre.? Le silence,
l'abandon étaient complets...
La porte du réduit était entr'ouverte. Le Loup, qui marchait en tête,
prêta l'oreille un instant, puis poussa le battant et entre résolument
Mais à peine avait-il fait un pas dans l'intérieur que deux bras
gigantesques, semblant sortir de derrière la porte, s'enlacèrent autour
de ton corps et l'étreignirent.
Sous cette accolade formidable, l'Indien sentit ses os craquer, puisse
briser et, quand l'ombre ouvrit les bras, le Loup roula inerte sur le
sol.
Il était mort sans pousser un cri.
Cet ombre n était autre que Martin, l'ours _grizzly_ du Marcheur. Le
brave animal, fuyant les ardeurs du jour, dormait paisiblement au frais
dans la hutte, lorsque des pas inconnus lui avaient fait dresser
l'oreille, tandis que son odorat, d'une finesse merveilleuse, lui
révélait un ennemi.
Dans sa grosse cervelle d'ours, le brave Martin s'était probablement
tenu un raisonnement comme celui-ci:
--Quelqu'un approche... ce n'est point mon maître... ce n'est point non
plus aucun des amis de mon maître, car les pas et les voix que j'entends
me sont inconnus... Hum! Martin, mon ami, ces gens-là ont de mauvaises
intentions. Souviens-toi que ton maître t'a proposé à la garde de son
habitation.
Et, sûr de la justesse de son raisonnement, le brave animal avait
étouffé le premier inconnu qui s'était présenté, et cela si rapidement
et avec si peu de bruit, que les compagnons du Loup, faisant le guet au
dehors, n'avaient rien entendu.
Au bout de quelques instants, ils entrèrent.
Le second Indien qui se présenta subit le même sort: mais le troisième,
averti par un grognement, eut le temps de se mettre sur la défensive et
de brandir son tomahawk, faible arme pour un tel adversaire. Martin ne
s'inquiéta même pas d'éviter le coup qui lui était destiné; il le reçut
au milieu du front, sûr que son crâne pouvait supporter une pareille
caresse, puis, d'un coup de griffe il éventra l'Indien.
Cet exploit accompli, Martin secoua la tête, s'étendit en travers de la
porte et, après s'être léché les pattes pendant quelques instants,
reprit son somme interrompu.
Au coucher du soleil, le Marcheur arrivait au cirque de pierre.
--Oh! oh! qu'est-ce à dire? s'écria-t-il; des pas humains! Quelqu'un
chez moi!
Et, le coeur plein d'inquiétude, il franchit en courant le couloir. Sur
le seuil, il trouva son ours qui l'accueillit avec toutes les
démonstrations d'une joie des plus vives.
--Bonjour, bonjour, Martin! dit le trappeur en caressant l'animal; as-tu
vu quelqu'un rôder par ici?
Les yeux de Martin brillèrent comme s'il eût compris la question et te
tournèrent vers la hutte.
--Ah! ah! fit le trappeur en voyant les cadavres... Des Enfants perdus!
Mon ami Martin, tu as bien travaillé!
Deux heures après, les cadavres enterrés, le Marcheur, muni d'un sac à
balles et d'une poudrière convenablement garnie, quittait la hutte pour
rejoindre ses amis, qui l'attendaient à deux milles plus loin de l'autre
côté des montagnes. Martin l'accompagna jusqu'aux limites de son
domaine.