Cependant la visite que les trois Indiens avaient faite à la hutte avait
fortement donné à réfléchir au Marcheur.
--Les traces étaient toutes fraîches, dit-il à la Flèche-Noire après le
récit des exploits de son ours... Nos ennemis seraient-ils sur notre
piste?
--Oeil-Sanglant est un chien et ses guerriers des vieilles femmes... Les
Yakangs ne les craignent pas.
--Je le sais. Moi non plus, je ne les crains pas... mais voyez-vous,
chef, tout en marchant il m'est venu une idée. Les Hurons, bien que vous
soyez maintenant en paix avec eux, sont jaloux de la puissance des
Yakangs... Je ne serais pas surpris que l'Oeil-Sanglant les eût décidés
à s'unir aux Enfants perdus, d'autant plus que leur chef, le
Nuage-Blanc, vous hait personnellement.
La Flèche-Noire eut un sourire dédaigneux.
--Le chef huron n'a que trente chevelures dans son wigwam, dit-il; moi,
j'en ai soixante. Tant que la Flèche-Noire n'aura pas d'autre ennemi, il
dormira tranquille.
Les événements, d'ailleurs, semblaient donner raison à l'Indien. Malgré
ses minutieuses recherches, le Marcheur n'apercevait rien de suspect
autour de lui. La prairie, à perte de vue, déroulait ses solitudes
immenses aux aspects monotones, et son silence était à peine troublé par
le bruit des pas des voyageurs ou la fuite précipitée des animaux
sauvages cachés parmi les hautes herbes.
A mesure que la petite troupe avançait, la confiance et l'espoir
revenaient dans l'âme du trappeur.
--Courage, monsieur le marquis! disait-il joyeusement. Bientôt nous
toucherons au but... La route doit vous sembler longue?
Mais à chaque question de ce genre le jeune homme, enveloppant d'un
regard Fleur-de-Printemps, remuait négativement la tête. Comment
aurait-il pu se plaindre de la lenteur du temps, lorsqu'une si douce
compagnie venait en abréger les heures?
Ce jour même, vers le coucher du soleil, la caravane arrivait au pied
d'une chaîne de collines abruptes qui entourait la savane comme une
immense ceinture.
--Que mon fils le guerrier pâle se réjouisse, dit le sorcier s'adressant
à Raoul; le trésor qu'il venu chercher chez ses frères les Yakangs se
trouve sur le versant opposé de cette colline qui domine toutes les
autres.
--Hourra! s'écria le trappeur à pleins poumons.
--Bien que nous soyons très près du but de notre voyage, reprit le
sorcier, je ne conseillera pas à mes amis d'essayer à l'atteindre
aujourd'hui. Qu'en dit mon fils la Flèche-Noire? ajouta-t-il en montrant
à l'Indien un grand nuage noir qui surgissait à l'horizon.
Le chef examina le ciel pendant quelques instants:
--Mon père a bien vu, dit-il enfin. Ce nuage a couvé le nid du tonnerre,
et bientôt il s'étendra sur toute la surface de la terre. Que mes fils
cherchent un abri et prient le Grand-Esprit de les protéger, car bientôt
les éléments seront en guerre.
Ce conseil fut immédiatement suivi et la petite troupe, se réfugiant
sous un amas de roches qui garnissaient le pied de la colline,
s'installa de son mieux pour résister à la violence de l'orage qui
menaçait.
La nature elle-même semblait avoir conscience du danger. Le silence qui
planait sur la prairie redoubla, l'air devint immobile. On eût dit que
la terre recueillait ses forces ou sommeillait.
Le nuage signalé par le sorcier montait rapidement et bientôt il
enveloppait l'horizon, étendant sur le ciel son réseau noir, doré de
place en place par les rayons du soleil déjà pâlissants. La même temps,
une vaste nappe brune partant de la terre allait se joindre à lui,
semblable à une immense colonne de fumée marchant d'une seule pièce sur
la plaine.
Tout à coup, sans qu'un souffle d'air se fit sentir, les feuillages
s'agitèrent, les hautes herbes penchèrent leurs tiges flexibles avec un
bruit plaintif; un sourd gémissement sortit des flancs de la colline.
C'était la réponse de la terre au défi que lui jetait l'ouragan.
--Attention, mes amis! cria le trappeur; tenez-vous bien: le branle-bas
va commencer...
Un sourd grondement répondit à ces paroles, puis un immense éclair
sillonna l'horizon, déchirant les flancs du nuage de ses zigzags de feu.
Ce bruit sembla un signal. Le vent, captif jusque-là, s'éleva tout à
coup, étendant sur la campagne ses tourbillons irrésistibles. Incapables
de lutter contre son étreinte, les arbres séculaires gémissaient au
loin, puis brisés, déracinés, ils s'abattaient avec le fracas d'une
bataille.
Des fragments de rochers roulaient sur les flancs de la colline, poussés
par une force irrésistible. Les herbes de la prairie brisées, hachées
comme par la faucille du moissonneur, s'éparpillaient dans l'air et
semblaient pour l'oeil le contour des tourbillons.
En même temps, la pluie,--une pluie drue, épaisse, à larges
gouttes,--tombant par torrents, interceptait la vue et plongeait la
campagne dans une complète obscurité; les pierres, les armes des Indiens
et celles du trappeur, chargés d'électricité, crépitaient entre leurs
mains. Raoul considérait avec épouvante ce cataclysme qui menaçait de
bouleverser la terre, et les Yakangs eux-mêmes habitués qu'ils fussent à
de semblables spectacles, conjuraient intérieurement le Grand-Esprit de
les tirer de ce danger imminent.
Cependant, quelque critique que fût la position de nos amis, elles
n'étaient rien en comparaison de celles de deux hommes qui, à cent pas
de l'abri de rochers, bravaient en rase campagne les efforts de la
tempête. Couchés à plat ventre sur la terre pour donner moins de prise
au vent et cramponnés l'un à l'autre, ils tenaient obstinément leurs
yeux fixés sur la retraite des Yakangs.
Quels étaient leurs desseins? Nous avons appris du métis Scott que,
chargé de négocier une alliance entre les Hurons et les Enfants perdus,
il avait réussi sans difficulté. Les Hurons et les Yakangs étaient
ennemis, sans doute depuis l'origine de leur race. Entre eux, la
guerre--bien qu'interrompue par des trêves assez fréquentes--était
éternelle, car elle avait pour but la suprématie de l'un des deux
peuples dans le désert. De plus, le Nuage-Blanc, comme chef, haïssait
personnellement la Flèche-Noire, dont il enviait la réputation et les
hauts faits. Il avait donc accepté avec empressement l'alliance des
Enfants perdus. Il avait quitté son village en compagnie de son fils,
pendant que dix guerriers hurons rejoignaient les débris de la troupe de
l'Oeil-Sanglant.
Ces hommes qui marchaient depuis le matin dans la piste de la
Flèche-Noire, et qui avaient si bien su dissimuler leur présence aux
yeux clairvoyants du trappeur, étaient le Nuage-Blanc, chefs des
Hurons, et l'Oiseau-du-tonnerre, son fils, un jeune homme, presque un
enfant, qui n'avait pas encore conquis le titre de guerrier.
Pendant la plus grande partie de la journée, le Nuage-Blanc et
l'Oiseau-du-Tonnerre avaient suivi la caravane à environ cinq cents pas
en arrière, et cela si habilement que personne ne s'était douté de leur
présence, lorsque auprès de la colline l'orage était venu les assaillir.
Nous les avons vus, sous la pluie et les éclairs, couchés sur la terre
pour n'être point emportés par le vent, supporter sans faiblir la fureur
des éléments plutôt que d'abandonner leurs desseins.
Cependant les Yakangs, terrifiés par la tempête, se cramponnaient de
toutes leurs forces aux parois des rochers, lorsque tout à coup la voix
du trappeur domina le bruit de l'ouragan.
--La trombe vient droit sur nous! cria-t-il; du sang-froid, mes amis!...
A plat ventre sur la terre, ou nous sommes perdus.
En effet, la trombe, qui, vue de loin, semblait n'avancer qu'avec
lenteur, marchait, vue de près, avec la rapidité d'un cheval lancé au
galop. Son large pied appuyé sur le sol, elle montait jusqu'au ciel par
une spirale immense et s'avançait en tourbillonnant avec un mugissement
terrible.
Les Indiens frissonnaient, se sentant perdus.
Bientôt la trombe atteignit leur retraite et les enveloppa dans ses
replis. Cramponnés aux aspérités du sol, haletants, suffoqués sous cette
formidable pression, les voyageurs fermèrent les yeux et perdirent
connaissance, se croyant voués à une mort certaine.
Mais la trombe, continuant toujours sa marche, rencontra tout à coup la
colline. Le choc la fit reculer, comme étonnée de cette résistance
imprévue; puis, réunissant ses efforts, elle revint de nouveau à la
charge. Mais le cercle de collines tint bon. La colonne battit encore
une fois en retraite, s'arrêta quelques instants au milieu de la plaine
comme pour examiner l'ennemi; puis, reconnaissant sans doute l'inutilité
de ses attaques, elle sembla hésiter, oscilla lentement sur elle-même et
enfin tournoya en sens inverse; elle changea de direction et continua sa
course furieuse vers les régions de l'Ouest, dévastant tout sur son
passage.
Quelques minutes après, comme si la trombe eût formé l'arrière-garde de
l'orage, la pluie cessait, le voile noir qui couvrait le ciel se
déchirait et, sur l'azur mis à nu, le soleil dardait ses derniers rayons
pour consoler la terre des souffrances qu'elle venait d'éprouver.
La Flèche-Noire, le Marcheur et Thémistocle ne tardèrent pas à revenir
au sentiment de la réalité. Encore frissonnants du danger qu'ils avaient
couru, ils jetèrent un regard autour d'eux et un cri de désespoir
jaillit de leur poitrine...
Raoul et Fleur-de-Printemps avaient disparu.