La Flèche-Noire, chef de la guerrière tribu des Yakangs, avait établi
son village à proximité d'un cours d'eau assez considérable coupant une
plaine immense semée de buissons, d'arbres isolés, et couverte des
hautes herbes qui rendent fertiles les territoires de chasse. Comme tous
les villages indiens, dit celui-ci n'offrait aucun plan régulier, chaque
famille choisissant la place, l'arbre qu'elle jugeait à sa convenance et
y établissait sa demeure, sorte de hutte au toit pointu, construite au
moyen de piquets de bois et de peaux de bison bariolées de couleurs
différentes. Vu de loin, l'ensemble de ces huttes faisait songer à une
immense réunion de ruches éparpillées dans une forêt aux arbres rares.
Au centre du village, un espace assez grand avait été laissé vide et
formait une sorte de place circulaire autour de laquelle s'élevaient
plusieurs huttes plus spacieuses que les autres. C'étaient d'abord les
wigwams des principaux chefs de la tribu; puis deux constructions plus
vastes que les autres et se faisant vis-à-vis. L'une, édifice carré
construit en terre séchée au soleil et dure comme la pierre, était la
loge de la médecine, antre mystérieux où le Grand-Esprit se faisait
visible et où s'accomplissaient les mystères les plus redoutables.
Le second wigwam portait deux une lance fichée sur l'extrémité du toit
et un trophée de chevelures ennemies, indiquant que leur propriétaire
était un des personnages les plus considérables de la tribu. Et, en
effet, cette hutte était la demeure de la Flèche-Noire, le premier
sachem des Yakangs.
Enfin pour compléter notre rapide description, nous ajouterons qu'une
haute palissade formée de branches d'arbres entourait le village, lui
servant de limites et en même temps de rempart.
En ce moment, le village indien offrait l'image la plus parfaite du
calme et du bien-être que procure la paix.
Le jour commençait à pâlir: le soleil descendait lentement à l'horizon,
et ses derniers rayons, enflammant les nuages et colorant leurs bords de
lueurs rousses, attachaient des teintes lumineuses à la cime des arbres
et aux toits aigus des wigwams. De la plaine silencieuse, où déjà
s'étendaient les premières ombres, montait une brume légère dont les
ondes demi-transparentes semblaient les plis interposés d'une gaze,
tandis que les oiseaux se hâtaient en criant vers le gîte de la nuit.
Sur la place du village se tenaient femmes, les vieillards et les jeunes
hommes qui n'avaient pu accompagner les chasseurs. Les plus vieux
guerriers, groupés près des tentes, parlaient de leurs hauts faits de
chasse ou de guerre, tout en aspirant la fumée de leur pipe. Les plus
jeunes préparaient des armes, polissant des pointes de flèches et de
lances, aiguisant le tranchant des haches ou taillant les peaux de bison
pour en faire des vêtements. Les femmes tressaient les joncs en nattes
ou préparaient la nourriture, tout en surveillant leurs enfants qui
complètement nus, jouaient, criaient se poursuivaient et se roulaient
dans la poussière.
Sur le seuil de la demeure du chef, deux femmes étaient assises. L'une
offrait les signes de cette vieillesse précoce qui atteint les femmes
indiennes, esclaves autant que compagnes, bêtes de somme autant
qu'épouses. L'autre était une jeune fille d'une merveilleuse beauté. Son
costume se distinguait par son luxe de celui des autres jeunes filles du
village. Use composait d'une tunique de laine blanche à grandes raies
rouges serrée à la taille par une ceinture de coquillages et laissant à
nu les épaules et les bras, d'une sorte de jupe s'arrêtant un peu
au-dessous du genou et entièrement formée de plumes entremêlées et
nuancées avec un art et une patience admirables. Ses pieds étaient
revenus de mocassins en cuir, retenus par des bandelettes incrustées de
coquillages comme la ceinture et s'entrecroisant jusqu'au milieu de la
jambe.
Quelques plumes implantées parmi les longues tresses d'ébène de sa
chevelure et formant diadème autour du front complétaient l'habillement
de la jeune Indienne.
Ces deux femmes, auxquelles les habitants du village témoignaient le
plus grand respect, étaient l'Abeille et Fleur-de-Printemps, femme et
fille de la Flèche-Noire.
--Qu'a donc ma fille? dit tout à coup l'Abeille en attirant
Fleur-de-Printemps vers elle; son front est triste et songeur.
--Fleur-de-Printemps pense à son père, répondit la jeune fille, et son
coeur est vaincu par la tristesse. Quand reviendra le sachem?
--La Flèche-Noire est un chef puissant, reprit orgueilleusement
l'Abeille; sa présence m'inonde de lumière, mais je suis fière de son
absence en pensant aux exploits qu'il accomplit à cette heure avec ses
jeunes gens au bord des lacs.
--Le désert est plein d'ennemis des Yakangs; ma mère ne le sait-elle
pas?
--L'Abeille le sait; mais nul guerrier ne sera hardi pour braver un chef
aussi redoutable que la Flèche-Noire. Que ma fille ne soit plus triste:
dans deux jours, son père sera revenu.
--Hélas! ma mère ignore qu'hier, à pareille heure, j'ai vu le corbeau
s'envoler vers l'ouest en croassant...?--Ma fille dit-elle vrai?
demanda l'Abeille en tressaillant.
--Mes yeux ont suivi longtemps dans l'air les oiseaux de mauvais augure,
et alors une voix me disait à l'oreille qu'un malheur planait sur le
sachem.
--Fleur-de-Printemps a dit vrai, fit un vieillard qui, passant sur la
place, avait entendu les derniers mots de la jeune fille; heureusement
notre sorcier a vu, lui aussi, les oiseaux de mauvais augure et, toute
la nuit, enfermé dans la loge de la médecine, il a conjuré le
Grand-Esprit de veiller toujours sur ses enfants rouges les
Iroquois-Yakangs.
--Le Grand Esprit s'est-il laissé fléchir?
--Nul ne le sait encore, car le sorcier est invisible, répondit le
vieillard en s'éloignant.
L'abeille réfléchit un instant.
--Notre sorcier réussira, dit-elle tout à coup; le Wacondah lui a donné
une grande puissance.
--Je le crois, répondit la jeune fille, et cependant Fleur-de-Printemps
tremble encore.
La vieille Indienne jeta un regard indéfinissable sur sa fille; puis,
l'attirant sur ses genoux:
--Je connais le motif de la crainte de Fleur-de-Printemps, dit-elle en
souriant d'un air mystérieux.
--L'absence de son père...
--Autre chose encore, fit l'Abeille en secouant la tête.
--Que ma mère s'explique; je ne la comprends pas.
--Fleur-de-Printemps n'est plus un enfant; à son âge, j'écoutais avec
complaisance la voix mélodieuse du petit oiseau qui chantait dans mon
coeur. Ma fille n'est-elle pas de même?
--Que veut dire ma mère?
--Parmi les guerriers de notre tribu, n'en est-il pas un dont le nom
fasse tressaillir de joie le coeur de ma fille?
--Tous les Yakangs sont braves, dit la jeune fille avec un accent plein
de fierté.
--N'en est-il pas un que ma fille ait remarqué parmi tous les autres?
--Non.
--Aucun d'eux ne lui a dit qu'il la trouvait belle?
--Non.
--Fleur-de-Printemps se trompe. Elle est trop belle pour qu'un guerrier
ne soit pas heureux de lui offrir la première place dans son wigwam. Les
yeux de ma fille sont encore fermés; un jour ils s'ouvriront.
--Ma mère a raison, dit la jeune fille en rougissant; un guerrier
voudrait partager son wigwam avec Fleur-de-Printemps.
--L'Abeille sait lire dans le coeur de sa fille... Et comment se nomme
ce guerrier?
--Fleur-de-Printemps l'ignore: il n'appartient pas à la tribu des
Yakangs.
--Quel Indien est assez hardi pour oser lever les yeux sur la fille d'un
chef?
Fleur-de-Printemps garda le silence.
--Est-il jeune?
--Fleur-de-Printemps ne le sait pas davantage; elle ne l'a jamais vu...
L'Abeille regarda sa fille avec étonnement.
--Que ma fille s'explique, dit-elle, car à mon tour je ne la comprends
pas.
La jeune fille baissa la tête et sembla se recueillir pendant quelques
instants.
--Que ma mère ouvre les oreilles, dit-elle tout à coup, je vais lui
montrer le fond de mon coeur.
"Il y a déjà quelques lunes, j'errais par la prairie en dehors du
village, écoutant la douce chanson des oiseaux et les voix qui sortent
du fleuve. Le soleil, protecteur de notre race, brillait au ciel et
embrasait l'atmosphère. Bientôt accablée par la chaleur suffocante, je
dus m'asseoir à l'ombre d'un buisson d'églantiers, où je ne tardai pas à
tomber dans cet état de somnolence qui n'est plus la veille, mais n'est
pas encore le sommeil. Combien de temps restai-je ainsi? Je ne sais.
Tout à coup il me sembla entendre un faible bruit auprès de moi, mais si
faible qu'il arrivait à peine à mon oreille. Je crus rêver et n'ouvris
pas les yeux, bientôt une voix douce comme la brise qui joue dans le
feuillage s'éleva au centre du buisson qui me protégeait, chantant sur
un air plaintif:"
O toi qui sans crainte repose
Sous l'ombrage que font les roses
Abritant ton front abattu,
Me connais-tu?
Pour voir encore ton doux visage,
Jeune fille, vers ton village
Je suis entraîné par mon coeur,
Je te vois jouer sur la mousse
Et j'écoute ta voix plus douce
Que celle de l'oiseau moqueur.
Lorsque tu cours dans la prairie,
Ton pied rase l'herbe fleurie
Plus léger qu'une aile d'oiseau;
Dans les sentiers tu vas, tu passes,
Sans jamais laisser plus de traces
Que le castor au sein des eaux.
"Tout à coup la voix s'interrompit brusquement: une exclamation
gutturale de colère se fit entendre. Je me réveillai en sursaut, croyant
avoir rêvé".
--Eh bien? dit l'Abeille.
--Fleur-de-Printemps n'avait pas rêvé. Sa tête et sa poitrine étaient
couvertes de ces jolies fleurs bleues qui croissent au bord des eaux et
qu'une main invisible avait répandues sur elle pendant son sommeil.
--Et ma fille ne chercha pas à savoir de qui lui venaient ces fleurs?
--Si, mais Fleur-de-Printemps examinant attentivement la plaine ne vit
rien qu'un mouvement d'ondulation parmi les herbes de la prairie.
--Et que fit ma fille?
--Fleur-de-Printemps est une Indienne et la fille d'un chef; son coeur
est brave et son oeil est perçant En examinant attentivement le pied du
buisson qui lui avait servi d'abri, elle découvrit la piste de deux
hommes, l'un se dirigeant vers le sud, l'autre vers l'ouest.
Fleur-de-Printemps, prenant la mesure des empreintes, reconnut qu'elles
avaient été faites par des pieds indiens.
--Ma fille sait-elle à quel tribu ces Indiens appartiennent?
--Oui! répondit Fleur-de-Printemps après quelques instants d'hésitation.
--Veut-elle me le dire?
--A la tribu des Enfants perdus.
L'Abeille se leva d'un bond l'épouvante peinte sur le visage.
Au même instant, la porte de la loge de la médecine s'ouvrait avec
fracas et le vieux sorcier, les vêtements en désordre, les cheveux
hérissés, l'oeil brillant de fièvre et d'insomnie, s'élançait sur la
place en faisant des gestes de désespoir.
--Aux armes, fils des Iroquois-Yakangs! cria-t-il d'une voix stridente,
un grand danger vous menace!
Ce cri fit l'effet d'un coup de foudre au milieu de la population si
tranquille du village. En un clin d'oeil, hommes, femmes, enfants furent
groupés sur la place, interrogeant anxieusement le vénérable vieillard.
--J'ai vu les corbeaux voler vers l'ouest, disait le sorcier d'un air
égarée. Fasse le Grand-Esprit que la Flèche-Noire et ses guerriers
prenant l'heure du retour!
A peine ces paroles étaient-elles prononcées qu'une grande clameur,
Se levant de derrière les palissades qui entouraient le village, vint
jeter l'épouvante dans le coeur des Yakangs.
--Trahison!... C'est le cri de guerre des enfanta perdus! s'écria le
sorcier; la Flèche-Noire, notre chef, nous manque; serons-nous vaincus?
Guerrier, les! Yakangs sont des braves; montrons aux voleurs du désert
que les Iroquois ne sont pas de vieilles femme peureuses et qu'ils
savent mourir en braves?
Il y eut d'abord un moment de confusion inexprimable: les femmes et les
enfants couraient en tous sens, cherchant un abri. Les hommes, vieux
guerriers pour la plupart et habitués de longue date à ces surprises,
s'élançaient vers leurs huttes pour saisir leurs armes et revenaient se
mettre sous les ordres du sorcier, qui, en l'absence du sachem, servait
de chef à la tribu.
Le plan de défense fut bientôt fait.
Hommes, femmes, enfants, vieillards, tous se mettent à l'oeuvre. En un
clin d'oeil, par les ordres du sorcier, une vingtaine de wigwams des
guerriers absents sont renversés et leurs débris servent à former un
solide retranche autour de la loge de la médecine. Les hommes les plus
jeunes de la tribu s'échelonnent en avant de cette espèce de barricade
avec mission d'en défendre l'approche. Si l'ennemi parvient à franchir
cet obstacle, il viendra se heurter, au pied même du retranchement,
contre le reste des hommes valides placés en réserve. Enfin les
vieillards et ceux que les graves blessures reçues à la guerre ont
rendus impropres au service des armes forment le dernier corps,
barrière, hélas! bien faible si l'ennemi parvient à franchir les deux
autres. Dans la loge de la médecine, le sorcier fait entrer les femmes
et les enfants des principaux chefs; mais nulle prière ne peut décider
l'Abeille à suivre l'exemple de ses compagnes.
--L'Abeille est forte et courageuse, dit l'Indienne; elle est la femme
d'un chef, elle se défendra!
Et, brandissant une hache de guerre de son époux, elle va se placer au
premier rang des guerriers.
--Hommes vaillants, dit alors le sorcier, que chacun de vous fasse son
devoir et qu'il montre aux brigands des prairies que les Yakangs ne sont
pas des chiens craintifs!... Souvenez-vous que le brave frappé sur le
sentier de la guerre est conduit par le Grand-Esprit dans les prairies
bienheureuses, où il pourra chasser le bison pendant des milliers de
lunes.
Le discours du sorcier fut brusquement interrompu par un craquement de
mauvaise augure, suivi d'une formidable clameur. La palissade servant de
rempart s'était brisée sous les efforts répétés des Enfants perdus
faisant irruption et poussant leur cri de guerre bien connu des Indiens.
La première attaque des assaillants ne fut pas heureuse. Les Yakangs
placés en avant du retranchement, comprenant que le salut de la tribu
reposait sur leur courage seul, attendirent de pied ferme le choc de
leurs ennemis. Droits, immobiles comme des statues de bronze, l'arc
bandé, ils les laissent s'approcher; puis, quand ils ne sont plus qu'à
quelques pas, ils font pleuvoir sur eux une grêle de flèches qui forcent
les ennemis à reculer en désordre.
Trois fois les Enfants perdus reviennent à la charge; trois fois ils se
voient forcés de reculer devant ces ennemis impassibles et
inébranlables.
L'Oeil-Sanglant, les traits enflammés par la colère, rallie de nouveau
ses compagnons.
--Lâches, dit-il d'une voix tonnante, vous n'êtes pas des guerriers! Les
femmes et les vieillards des Yakangs devraient laisser leurs armes et
vous chasser à coups de fouet comme des chiens peureux.
--Oach! dit un guerrier, mon père est sévère pour ses enfants. Ses
enfants vont lui prouver qu'il a tort.
L'Oeil-Sanglant appelle alors autour de lui les chef des différents
détachements de sa petite armée et leur donne quelques ordres à voix
basse; puis son cri de guerre devient le signal d'une nouvelle attaque.
Les assiégés comprennent que la partie décisive va se jouer et que,
s'ils parviennent à repousser de nouveau leurs ennemis, ceux-ci ne
reviendront plus à la charge.
Le choc est terrible, L'Oeil-Sanglant et le Scalpeur, à la tête de leurs
guerriers, se précipitent comme des bêtes fauves! sur les Yakangs, qui,
la lance en arrêt, leur présente une barrière infranchissable. Malgré
des prodiges de valeur, les Enfants perdus vont, sans doute, se voir
forcés de reculer, lorsque plusieurs coups de carabines retentissent.
C'est la bande du Novice, qui, d'après les ordres de l'Oeil-Sanglant,
s'est portée sur la gauche du retranchement et, prenant les Yakangs en
écharpe, ouvre sur eux, un feu roulant.? A cette attaque meurtrière à
laquelle ils ne peuvent faire face, un certain désordre commence à se
manifester dans les rangs des défenseurs de la tribu. Ils se voient
forcés de reculer à leur tour, puis de se mettre ù l'abri derrière le
retranchement.
--Chef, dit tout à coup le Scalpeur, où donc avez vous le Castor?
--Le Castor se bat, dit l'Oeil-Sanglant en fronçant les sourcils.
--Vous croyez?... Il ne fait pas beaucoup de bruit.
--Il est prudent.
--Hum! prudent, c'est bientôt dit!... Enfin je veillerai; ce n'est pas
le moment de discuter.
--Oach! dit l'Oeil-Sanglant à sa troupe, les Yakangs fuient devant nous.
Poursuivez ces lâches et chacun de vous pourra montrer avec orgueil les
nombreuses chevelures qu'il aura conquises aujourd'hui. En avant!
Derrière ce rempart, vous trouverez des femmes que vous pourrez amener
dans vos wigwams pour préparer votre nourriture. Quant à moi, guerriers,
mon choix est fait: les deux yeux de Fleur-de-Printemps éclairent mon
coeur comme les étoiles du Wacondah.
--Ma fille n'est point faite pour habiter la hutte d'un chien des
prairies comme toi! s'écria l'Abeille d'une voix retentissante.
Et s'avançant à la rencontre de Oeil-Sanglant elle fit tournoyer son
tomahawk pendant une seconde, puis le lança de toute sa force contre
l'Indien.
Mais celui ci était sur ses gardes. D'un bond de côté, il évita l'arme
meurtrière, qui alla briser la tête d'un Enfant perdu placé derrière
lui. Devenant agresseur à son tour, Oeil-Sanglant se rua comme une bête
fauve sur l'Abeille désarmée, l'étreignit dans ses bras puissants et la
terrassa.
C'en était fait de l'Indienne. Déjà sa chevelure était menacée par le
terrible couteau de son ennemi, lorsqu'un tomahawk lancé avec une
adresse inouïe vint briser l'arme dans la main de l'Oeil Sanglant.
Celui ci poussa une exclamation de colère et tourna les yeux du côté
d'où le coup était parti.
--Le Castor! murmura t-il; c'est lui! Un jour sa chevelure ornera mes
mocassins et ses os me serviront de sifflet de guerre.
Mais le mouvement qu'il avait fait avait suffi à l'Abeille pour se
dégager, et, preste comme une biche poursuivie par les chasseurs, elle
escalada le retranchement et se réfugia auprès de sa fille, dans la loge
de la médecine.
Les Enfants perdus s'élancent sur sa trace et essayent de monter à
i'assaut. Mais les Yakangs, combattant avec le courage du désespoir et
ayant pour eux la supériorité de la position, les forcent à reculer.
Tout à coup un cri de guerre retentit derrière le retranchement et une
grande lueur illumine la nuit. C'est le Serpent qui a conçu un plan
diabolique pour vaincre la résistance de l'ennemi. Tournant la position,
il jette adroitement quelques torches enflammées sur le retranchement,
lequel, composé en grande partie des piquets de bois des wigwams, prend
feu en un clin d'oeil.
A cette vue, le découragement gagne les Yakangs: ils comprennent que
leur défaite n'est plus qu'une question de temps. Plusieurs d'entre eux,
avec la témérité du désespoir, tentent une sortie par un point du
retranchement que le feu n'a pas encore envahi et essayent de se faire
jour à travers les rangs ennemis. Mais ils se voient refoulés au milieu
du cercle de flammes.
Les Enfants perdus, jugeant leur victoire certaine, entonnent leur
chanson de guerre et exécutent la danse du scalp autour du brasier. La
lueur des flammes découpe dans la nuit leurs silhouettes grimaçantes,
qui passent et repassent, semblables à une bande de démons.
Tout à coup un son étrange, grave, prolongé, analogue à celui que les
bergers des Alpes tirent de leur corne de boeuf, s'élève à une
soixantaine de pas du théâtre de la lutte.
En même temps trois coups de feu retentissent, auxquels répondent trois
cris de douleur et de rage. Le Scalpeur et le Serpent s'affaissent,
mortellement trappés; le bras gauche de l'Oeil Sanglant retombe inerte,
fracassé par une balle.
--Courage! braves Yakangs crie alors une voix retentissante, courage!
les amis viennent!
Et trois nouveaux coups de feu abattent encore trois des assaillants.
--Le Marcheur! s'écrièrent les Enfants perdus avec un accent de rage
mêlé de crainte.
--Notre frère disent les Yakangs.
Et ce secours inespéré relevant leur courage, ils se forment en colonne
serrée, prêts à fondre sur les Enfants perdus.