IV.--LE CAMP DES ENFANTS PERDUS.

Un de ces incendies que la main de l'homme est si prompte à allumer dans

les forêts et les prairies américaines a détruit une grande étendue de

bois et formé comme une immense clairière artificielle au milieu d'un

océan de verdure. Deux sentiers se coupant en croix la traversent et

vont se perdre dans l'ombre des massifs. A chacune des extrémités de ces

routes se dresse une haute palissade qui défend l'entrée de la

clairière.

C'est le camp des Enfants-Perdus, les écumeurs du désert.

Derrière chaque palissade, un Indien, le tomahawk au poing, se tient en

vedette, droit et immobile comme une statue de bronze. Au centre de la

clairière, sous l'ombrage projeté par une tente en peaux de bison trois

hommes, assis, contrastent autant par leur costume que par la couleur de

leur visage. L'un est un Indien du Far-West, l'autre un sang-mêlé du

Sud, le dernier un blanc dont il serait difficile de deviner la

nationalité avec le costume emprunté moitié aux coutumes de la vie

civilisée, moitié aux moeurs des Peaux-Rouges. Ils fument en silence.

--Ainsi, chef, dit tout à coup le blanc en secouant la cendre de sa

pipe, vous êtes sûr que vos hommes répondront à votre appel?

--Oeil-Sanglant est un sachem, fit orgueilleusement l'Indien. Dans

quelques instants, soixante de mes fils seront ici.

--De quel côté viennent-ils?

--Mes fils sont partagés en deux bandes: les uns, commandés par le

Serpent, viendront du nord; les autres arriveront par la porte de

l'ouest, sous la conduite du Castor.

--Le chef a-t-il confiance dans le Castor?

--Le Castor est fort et courageux, dit Oeil-Sanglant sans répondre

directement.

--Je sais que le Castor est un guerrier redoutable; mais sa conduite a

éveillé mes soupçons...

--Mon frère est un sage, rien ne lui échappe!... J'y veille... dit

l'Indien avec un mauvais sourire.

--Alors je suis tranquille.

--Si mes frères veulent m'écouter, dit à son tour le sang-mêlé, je leur

apprendrai une importante nouvelle.

--Parlez, Scott, nos oreilles sont ouvertes.

--Cinq visages pâles demandent à s'affilier aux Enfants perdus.

--Je sais cela, dit l'Indien.

--Ah! fit le métis avec surprise.

--Oeil-Sanglant voit tout et sait tout: le vent apporte à ses oreilles

les rumeurs du désert.

--Et que lui ont-elles dit, ces rumeurs?

--Elles lui ont dit que son frère Scott a rencontré, à trois journées de

marche vers le sud, cinq aventuriers blancs commandés par un homme qui se

fait appeler l'Américain. Cet homme est venu dans le désert pour

chercher un trésor dont il croit connaître l'emplacement, et, afin de ne

pas être inquiété dans ses recherches, il demande à devenir notre frère.

--Oeil-Sanglant est un grand chef.

--Ce n'est pas tout, reprit l'Indien avec un sourire d'orgueil.

--Toujours des rumeurs apportées par le vent?

--Toujours... Elles m'ont appris que notre frère Scott s'est engagé à

faire entrer l'Américain dans la grande famille des Enfants perdus, à la

condition que, le trésor une fois trouvé, la moitié lui en serait

abandonnée en toute propriété.

--Démon! murmura le métis en tourmentant de la main son couteau.

--Que mon frère laisse en repos son arme et qu'il m'écoute! D'après la

loi et la coutume des Enfants perdus, notre frère Scott n'aurait pas dû

s'engager avant de nous avoir consultés et d'avoir promis de partager

avec nous le bénéfice de sa nouvelle alliance... Mon frère a failli à

son devoir.

--Vous allez trop loin, chef! s'écria le métis. Savez-vous quelles

étaient mes intentions?.

--Peu m'importe!... L'Américain et ses cinq compagnons seront admis

parmi nous; l'Oeil-Sanglant leur donnera sa voix. Il ne demande rien à

son frère pour cela. L'or est sans prix pour lui; il n'estime que les

chevelures!...

Le visage de Scott se rasséréna.

--Il est bien entendu que le chef ne parle qu'en son nom, dit tout à

coup le blanc. Quant à moi, Scott, je réclame ma part: car, si j'aime

les chevelures, je ne dédaigne pas l'or soit en barres, soit monnayé.

Le métis répondit par un signe de tête affirmatif.

--Compte là-dessus, Scalpeur! se dit-il intérieurement. Cet or-là ne

percera point tes poches.

--Silence! fit tout à coup l'Oeil-Sanglant. J'entends la forêt

tressaillir autour de nous. Les guerriers arrivent...

Un instant après, une troupe indienne arrivait auprès de la palissade

située au nord de la clairière.

--Qui vient? cria la sentinelle.

--Amis.

--Le nom?

--Les Fils du Feu.

--Leur chef?

--Le Serpent.

--C'est bien, entrez! dit la sentinelle en faisait tourner la palissade

sur un de ses montants.

Une vingtaine d'Indiens peints et costumés en guerre, marchant sur une

file unique, entrèrent dans la clairière et vinrent se ranger autour de

la tente centrale. Leur chef s'avançant alors vers l'Oeil-Sanglant:

--La voix de mon père a frappé mes oreilles; elle m'a dit de venir et je

suis venu.

--Bien! le Serpent est un guerrier: il possède la meilleure partie de

mon coeur.

--Qui vient? criait en ce moment la sentinelle de la porte située à

l'ouest.

--Amis.

--Leur nom?

--Les Vautours?

--Leur chef?

--Le Castor.

--Entrez!

Une quarantaine d'Indiens s'avançant dans la clairière vinrent se réunir

derrière les autres.

Quelques instants après, une nouvelle troupe d'une dizaine de visages

pâles, qui se donnèrent le nom de _Scalpeurs blancs_, étaient réunie aux

Indiens.

--Qui vient? cria enfin la sentinelle de la porte du sud.

--Amis

--Leur nom?

--Vous leur donnerez celui qu'il vous plaira.

--Leur chef?

--L'Américain.

--Entrez!

--Ce sont nos nouveaux alliés, dit le métis en s'avançant vers les

derniers venus et conduisant leur chef en face de l'Oeil-Sanglant.

L'Indien regarda fixement l'Américain, comme s'il eût voulu lire dans sa

pensée.

--Le visage pâle, dit-il enfin, veut faire partie des Enfants perdus?

--Oui.

--Mon frère sait-il quelles seront ses obligations?

--Vaguement; mais vous me les indiquerez et je les remplirai.

--Mon frère sait-il ramper parmi les herbes sans laisser trace de son

passage? Sait-il reconnaître et suivre la piste d'un ennemi?

--Fort imparfaitement encore. Mais, sous un maître aussi renommé que

l'Oeil-Sanglant, je ferai de rapides progrès.

--C'est bien, dit l'Indien visiblement flatté, malgré l'impassibilité de

son visage. Le sachem avisera.

Oeil-Sanglant s'avança alors vers les Enfants perdus rassemblés,

promenant un regard perçant sur chacun d'eux comme pour les reconnaître.

"C'était vraiment un spectacle imposant que celui de ces sauvages aux

traits énergiques, aux bras et à la poitrine ornés de fantastiques

peintures de guerre, roides et immobiles, la lance au poing, le tomahawk

pendu à la ceinture à côté des trophées de victoire conquis dans le

sentier de la guerre, leurs longs cheveux entremêlés de plumes

éclatantes, la couverture de bison flottant sur leurs épaules."

--Que mes fils ouvrent les oreilles, dit Oeil-Sanglant; un chef va

parler.

"Guerriers, depuis que votre volonté toute-puissante m'a choisi pour

chef, votre domination n'a cessé de s'étendre dans la prairie. Les

Enfanta perdus ne sont plus poursuivis ni traqués comme des bêtes

fauves; ils commandent à leur tour, ils sont les rois du désert! Tous

nos frères indiens les craignent et les respectent; toutes les tribus

recherchent leur amitié ou du moins leur neutralité pour jouir en paix

des territoires de chasse légués par leurs pères, et quand les visages

pâles veulent traverser la contrée c'est à nous qu'ils payent humblement

le droit de passage.

"A qui mes fils doivent-ils ce résultat? D'abord à leur courage, puis à

leur prudence quand ils marchent dans le sentier de la guerre. Mes fils

sont des guerriers! Au courage de l'ours gris ils allient la prudence du

renard: qui pourrait leur résister? Personne. Mais qui les conduit?

Oeil-Sanglant, leur chef. Cela est-il vrai, hommes puissants?"

--Oui! oui! s'écrièrent les Enfants perdus.

--Mes fils conservent-ils pour Oeil-Sanglant la confiance qu'ils lui ont

donnée?

--Oui! oui! s'écrièrent encore les Indiens.

--Si mes fils connaissent un guerrier plus digne que lui de les

commander, qu'ils le prennent pour chef: je déposerai mon autorité entre

ses mains.

--Non! non! jamais! Oeil-Sanglant restera notre père.

--Il sera fait comme mes fils le désirent! s'écria le sachem

triomphant... Guerriers, quelles sont ces rumeurs que j'entends là-bas

vers l'ouest? La brise qui passe en chantant à travers le feuillage

apporte à mon oreille des cris de défi, de haine et de triomphe qui

remplissent mon coeur de tristesse. D'où viennent ces rumeurs? Mes fils

l'ignorent-ils?

Le Serpent fit un pas en avant.--Elles viennent de la tribu des

Yakangs, dit-il.

--C'est vrai! rugit le sachem; elles viennent des Yakangs qui nous

bravent, des Yakangs qui ont juré de faire des sifflets de guerre avec

nos os!

Un frémissement de colère parcourut les rangs des guerriers aux paroles

de leur chef.

--Le Wacondah veut que cela cesse, continua le chef. Il est temps que

les Yakangs apprennent à nous connaître et à nous craindre comme les

autres tribus du désert. Mes fils sont-ils prêts à marcher dans le

sentier de la guerre?

--Marchons! crièrent les Indiens.

--C'est bien!... mes fils marcheront. La Flèche-Noire et ses guerriers

yakangs chassent le bison sur les bords de la rivière de la Souris, à

deux journées de leurs wigwams. A leur retour, ils ne retrouveront qu'un

monceau de cendres que le vent dispersera!...

"Guerriers, continua Oeil-Sanglant en montrant l'Américain, un visage

pale demande à faire partie de notre famille, mes fils diront leur

volonté. Cinq carabines peuvent trouver place dans nos rangs. Que mes

fils décident!"

Les guerriers ainsi interpellés se consultèrent pendant quelques

instants et acquiescèrent du geste.

--Les Enfants-perdus, dit Oeil-Sanglant, vous acceptent comme frère.

--Merci, répondit l'Américain impassible.

--Que mon frère écoute, il apprendra ses devoirs.

--Parles, chef.

--Mon frère jure-t-il de rester fidèle à ses nouveaux amis?

--Je le jure!

--Mon frère jure-t-il d'obéir aux chefs librement choisis par les

guerriers?

--Je le jure!

--Mon frère sacrifiera-t-il ses intérêts personnels à ceux de tous et

donnera-t-il non-seulement sa vie, mais encore celle de ses parents et

de ses amis pour la tribu?

--Je le jure!

--C'est bien! Guerriers, apprenez vous-mêmes à notre frère le châtiment

réservé aux traîtres.

Dix Indiens, quittant les rangs entourèrent l'Américain, et lui posant

leur couteau à scalper sur la gorge:

--Celui qui aura violé son serment, dirent-ils d'une voix sombre,

mourra, et sa langue menteuse sera jetée en pâture aux corbeaux.

--Celui qui aura trahi ses frères sera attaché au poteau de torture et

les guerriers sauront bien lui faire pousser des cris de douleur comme à

une vieille femme peureuse.

L'Américain ne sourcilla pas.

--Guerriers, dit-il, vos menaces ne m'effrayent pas; mes intentions sont

pures, ma langue n'est point menteuse. Tout ce que j'ai juré, je le

ferai.

--Mon frère fait maintenant partie de la famille des Enfants perdus,

reprit Oeil-Sanglant conduisant l'Américain auprès de la tente, au

milieu des chefs; comme il n'est pas encore habitué à la vie du désert,

nous lui donnerons le nom de Novice.

--Chefs, s'écria l'Américain dont le visage rayonnait, on a dû vous dire

que j'étais entré sur vos domaines pour chercher un trésor dont seul je

connais l'emplacement. Cela est vrai. En échange de ce que les Enfants

perdus viennent de faire pour moi, je promets de partager

fraternellement le trésor avec eux.

--_By god!_ c'est parler, cela! s'écria le Scalpeur; voilà un vrai

frère! Je vous avoue, Novice, que je me sens de très-grandes

dispositions à devenir votre ami.

--Guerriers, dit alors l'Oeil-Sanglant, le sentier de la guerre libre.

Au sortir de la forêt, mes fils se partageront en quatre bandes, afin de

cerner le village de la Flèche Noire et de l'attaquer de tous les côtés

à la fois. Hommes puissants, souvenez-vous que vous êtes les Fils du feu

et que vous avez juré de ne jamais faire quartier! Marchons!

La troupe s'ébranla lentement et les Indiens sortirent un à un de la

clairière.

Le chef appelé le Castor fermait la marche.

--Mon frère a-t-il entendu? demanda-t-il à la sentinelle qui gardait la

porte de l'ouest.

L'Indien fit un signe de tête affirmatif.

--Pied-Agile a entendu.

--Mon frère sait-il en quel endroit la Flèche Noire et ses guerriers

sont allés chasser le bison?

--Pied Agile le sait.

--Bien! Mon frère ira trouver le grand chef yakang et lui dira qu'un ami

l'engage à retourner de suite à son village.

--Mon frère sera obéi, dit Pied-Agile.

Et jetant sa lance sur son épaule disparut dans les hautes herbes.

Quant au Castor, il doubla le pas et reprit sa place à la tête de ses

guerriers, les guidant à travers les sombres dédales de la forêt.

Les derniers Peaux-Rouges: Le trésor de Montcalm · 第 8 / 21 题