Le jour où Hector avait imaginé l'abominable plan qui devait conduire à
l'abîme l'homme heureux désigné par le baron d'Ambleçay, il n'avait pas
compté avec sa conscience. Il n'avait écouté que le désespoir,
conseiller des résolutions insensées.
Avec le sang-froid et la réflexion, le sentiment de l'honneur lui
revint, et il comprit tout l'odieux de son projet. Il eut horreur
d'avoir pu s'y arrêter seulement une minute, et il y renonça. Pourtant,
à moins d'un miracle, il n'entrevoyait pas de salut possible. Que
pouvait-il faire? Attendre. Il attendit avec les mortelles angoisses du
malheureux qui sait une inévitable condamnation suspendue sur sa tête.
S'il retournait encore chez M. Blandureau, c'est qu'il hésitait à rompre
le premier; il avait d'ailleurs la conviction qu'un jour ou l'autre on
lui signifierait très poliment congé. Il n'avait certes pas
l'empressement d'un jeune homme admis officiellement à faire sa cour, à
peine paraissait-il une fois ou deux par semaine.
Mais il pouvait rester à Paris. La maison de Ville-d'Avray avait conquis
un hôte assidu, un hôte qui remplissait avec une merveilleuse exactitude
les devoirs négligés par Hector.
Sir James est un homme qui, lui aussi, sait tenir une parole donnée. Il
avait promis à M. Blandureau de revenir quelquefois, il revint tous les
jours.
Oui, tous les jours, ce baronnet, aussi audacieux qu'exemplaire,
affrontait trois et quatre heures de conversation avec l'ancien
négociant, ravi de se voir écouté si attentivement par un homme dont
l'oncle siége à la Chambre haute. C'était l'auditeur le plus
bienveillant et le plus résigné qu'il eût jamais rencontré.
Il est vrai que le plus souvent le lord futur répondait de façon à
prouver péremptoirement qu'il n'avait rien entendu ou rien compris, mais
M. Blandureau ne s'arrêtait pas pour si peu. Il attribuait l'incohérence
de son interlocuteur à la difficulté qu'il devait éprouver à s'exprimer
en français, et n'en continuait que de plus belle.
Le fait est que, tout en paraissant prêter une oreille patiente aux
discours du père, le baronnet n'avait d'yeux et d'attention que pour la
fille.
Frappé au coeur, le premier soir, sir James, le lendemain, adorait
mademoiselle Aurélie. Au bout de huit jours il était amoureux fou,
amoureux au point de perdre le boire et le manger, mais non pas assez
fou, malheureusement, pour perdre la mémoire.
L'infortuné souffrait tous les tourments qu'avait endurés Hector,
lorsque, près de mademoiselle d'Ambleçay, il oubliait la fille de M.
Blandureau.
Il était cependant bien plus excusable. Frappé comme par la foudre, il
n'avait pas eu une minute pour la réflexion. Il ne s'appartenait plus,
déjà, lorsque le souvenir de Louise lui revint. Et cependant, la voix
impitoyable de sa conscience lui criait:
--Gentilhomme indigne, tu forfais à l'honneur!
Mais qu'est le devoir, lorsque la passion commande! et déjà sir James en
était arrivé à s'avouer que, pour lui, s'éloigner d'Aurélie, ce serait
mourir.
Il avait bien d'autres tortures encore.
Il était pauvre, et il savait le père de mademoiselle Blandureau
prodigieusement riche. Cette fortune était un insurmontable obstacle
aux yeux du gentilhomme anglais. Lui qui avait à peine de quoi vivre, il
professait pour l'argent un souverain mépris. Mais qui voudrait croire à
son désintéressement?
Une héritière, en notre siècle, peut-elle croire au désintéressement
d'un homme pauvre?
S'il demandait a M. Blandureau la main de sa fille, celui-ci n'y
verrait-il pas la démarche d'un gentleman ruiné qui spécule sur son nom
pour faire des réparations au manoir paternel?
Mais ces tristes réflexions s'envolaient à un seul regard de
mademoiselle Aurélie, et plus d'une fois les yeux de la jeune fille
rencontrèrent ceux du baronnet.
Sir James est un homme timide en dépit de ses manières hautaines. Il est
modeste aussi; bien longtemps il refusa de croire à des apparences trop
flatteuses. Il avait bien remarqué que la jeune fille ne fuyait pas sa
présence. Arrivait-il, si elle n'était pas au salon, elle ne tardait pas
à y descendre. Plus d'une fois, en s'éloignant, il avait cru
l'apercevoir soulevant un coin d'un des rideaux de mousseline de la
fenêtre, et l'accompagnant du regard jusqu'à sa voiture.
Il attribuait tout cela au hasard; il n'y voulait voir que des actions
indifférentes, jusqu'à ce qu'un jour enfin ce hasard qu'il gratifiait si
bénévolement de ses succès lui fournit l'occasion de se trouver seul
avec mademoiselle Aurélie.
Oh! ce ne fut qu'un instant, cinq minutes à peine, mais on dit bien des
choses en cinq minutes, surtout quand on ne parle pas, car ils ne se
parlèrent pas. Ils restèrent debout, l'un devant l'autre, émus,
tremblants, les yeux dans les yeux.
Ma foi! sir James ne se posséda plus, le magnétisme de l'amour
bouleversa toutes ses idées innées du respect des convenances; il se
rendit coupable d'une hardiesse qu'il ne s'explique pas encore
aujourd'hui, il osa prendre la main de mademoiselle Aurélie et la porter
respectueusement à ses lèvres.
Mademoiselle Aurélie ne retira pas sa main; même il crut sentir une
légère pression de ses doigts, muette réponse à sa muette déclaration.
Sans doute sir James allait enfin bégayer quelques phrases, lorsque M.
Blandureau entra. Le négociant ne remarqua ni la rougeur de sa fille, ni
l'air embarrassé du baronnet. Il tenait un journal à la main et venait
demander à «mylord» des explications sur la conduite du cabinet anglais
dans l'affaire du _San Jacinto_.
Sir James réussit, après des efforts incroyables, à maîtriser son
émotion. Que n'eût-il pas donné pour éloigner Blandureau? Il était aimé,
c'était désormais une certitude pour lui; il eût voulu pouvoir savourer
son bonheur; mais non, il lui fallait répondre aux questions de l'ancien
négociant, qui lui répétait toujours:
--Que pensez-vous de l'enlèvement des commissaires du Sud?
L'infortuné baronnet ne pensait rien du tout, sinon que mademoiselle
Aurélie est la plus belle des femmes. Il se rejeta dans les généralités
et ne mit pas moins d'un bon quart d'heure à amplifier cet axiome de la
politique britannique: «Les principes de morale sont éternels, mais le
coton est indispensable.»
Cette journée, si heureusement commencée pour sir James, devait finir
bien tristement, hélas!
Le matin, il avait reçu l'aveu tacite de l'amour de mademoiselle
Blandureau; le soir même il apprit qu'elle était la fiancée d'Hector et
qu'avant un mois elle serait sa femme.
C'est l'ancien négociant lui-même qui lui révéla cette funeste nouvelle.
M. Wellesley pâlit et chancela sous le coup.
--Est-ce possible? balbutia-t-il, est-ce possible?
Son trouble était trop visible cette fois. M. Blandureau fut obligé de
s'en apercevoir.
--Qu'avez-vous, mylord? demanda-t-il.
--Oh! fit le baronnet, je souffre, je souffre beaucoup!
Et, prenant congé, il se retira sans s'apercevoir que mademoiselle
Aurélie partageait visiblement son émotion.
Sir James rentra chez lui dans un état impossible à décrire. L'homme
froid n'existait plus. Il parlait haut dans sa chambre, il gesticulait.
--Je suis maudit décidément, disait-il, et tout à fait perdu désormais.
J'ai violé ma parole de gentleman, j'ai oublié mademoiselle d'Ambleçay,
j'ai trompé ma fiancée, et voici que maintenant j'enlève le coeur de
la fiancée du seul ami que j'aie en France. Je serai un traître à ses
yeux, un homme tout à fait vil et méprisable.
Il eut d'abord l'idée d'écrire à Hector; il voulait confesser sa faute
involontaire; mais il réfléchit et déchira la lettre.
Puis, une inspiration soudaine illuminant son visage:
--Oui, dit-il, je n'ai que cela à faire; ma résolution est prise.
Et le lendemain il retourna chez M. Blandureau, comme si rien ne s'était
passé.
Son existence était affreuse. En présence de mademoiselle Aurélie, il
était au septième ciel; se retrouvait-il seul, il tombait sans
transition au plus profond de l'enfer.
X
Cependant M. Blandureau commençait à s'apercevoir de ce qui se passait.
Il n'en était pas positivement sûr, mais il avait ce que la justice
appelle de sérieuses présomptions.
Il était aussi mécontent que possible. Il s'était fait jusqu'à présent
honneur à lui-même des visites quotidiennes de sir James. En découvrant
qu'il pouvait bien venir aussi pour sa fille, son amour-propre fut
blessé au vif.
Ce n'est pas qu'un mariage avec le neveu d'un pair d'Angleterre ne l'eût
flatté infiniment; il eût donné pour réaliser ce beau rêve la moitié de
sa fortune. Mais il s'était engagé avec Hector; il ne songea donc qu'à
presser l'union décidée et à prévenir son futur gendre de ses soupçons.
Hector, lui aussi, avait des soupçons.
Un jour qu'il était venu chez M. Blandureau où il se faisait de plus en
plus rare, il avait aperçu sur une table une grammaire anglaise et un
_pocket-dictionary_.
Ce fut comme un trait de lumière, et c'est le coeur gonflé de joie et
d'espérance qu'il ouvrit ces deux volumes. Les pages en étaient coupées,
et quelques signes au crayon le long des marges attestaient qu'on s'en
était servi.
--Oh! pensa Hector, mademoiselle Aurélie est trop sensée pour vouloir
apprendre l'anglais sans maître. Mon ami James, j'imagine, sera le
professeur. Puisse-t-elle bientôt parler comme une demoiselle du
Lancashire!
Et il s'éloigna plus joyeux qu'il ne l'avait été depuis longtemps.
--Ne troublons pas ces jeunes gens, se disait-il; si M. Blandureau veut
me voir, il viendra me chercher.
M. Blandureau, en effet, après avoir inutilement attendu son gendre,
alla le surprendre un matin.
L'ancien négociant paraissait fort ému.
--Vous aimez ma fille? lui demanda-t-il tout d'abord.
--Certes, répondit Hector, comme une soeur.
--Eh bien, continua M. Blandureau, je dois vous révéler un fait très
grave. Votre ami mylord Wellesley aime Aurélie.
Hector eut toutes les peines du monde à comprimer sa joie.
--Êtes-vous bien sûr de ce que vous dites? demanda-t-il.
--A peu près. Je crois donc qu'il serait bon de presser l'affaire, et de
vous marier le plus tôt possible.
--C'est bien, dit Hector, je vous remercie; j'aviserai.
Et comme M. Blandureau en revenait sans cesse à son idée, il lui joua la
scène de M. Dimanche. M. Blandureau quitta son gendre, assez surpris de
son peu d'empressement.
Une surprise plus grande l'attendait chez lui. Sa fille l'avait fait
demander.
Mademoiselle Aurélie aimait véritablement sir James, et elle était bien
résolue à rompre à tout prix avec Hector.
Elle trouvait à cette rupture des avantages sans nombre. D'abord elle
devenait la femme d'un homme titré; on l'appelait mylady. Comme elle
avait assez de fortune pour deux, elle s'inquiétait peu de la fortune.
Elle irait habiter l'Angleterre, où nul ne songerait à lui reprocher
son origine plébéienne. Enfin la meilleure raison, elle aimait sir
James.
Aussi est-ce du ton le plus résolu qu'elle déclara à son père que jamais
elle n'épouserait Hector.
On se ferait difficilement idée de la colère et de l'étonnement de
l'ancien négociant à l'annonce de cette résolution d'Aurélie.
--Songes-tu bien à ce que tu dis? balbutia-t-il, toi, ma fille, lorsque
tu sais que j'ai donné ma parole!
--Vous la reprendrez, mon père.
--Jamais, s'écria le négociant, jamais! Parole de Blandureau vaut de
l'or.
--Soit, répondit mademoiselle Aurélie; mais, moi, je n'ai rien promis et
je n'ai rien à tenir.
--Mais, malheureuse enfant, la présence seule de ce jeune homme ici
impliquait une acceptation de ta part. Je suis le créateur du billet,
mais tu es l'endosseur. D'ailleurs, songe au désespoir d'Hector; veux-tu
briser sa vie?
--Croyez-vous qu'il m'aime, mon père?
--S'il t'aime! ah! si tu savais de quel ton il me disait, il n'y a pas
plus d'une heure: «Mademoiselle Aurélie, je l'aime comme une soeur.»
La jeune fille ne put retenir un éclat de rire.
--Vous trouvez que cela suffit? demanda-t-elle.
--Je t'affirme, répondit M. Blandureau, je t'affirme que moi je n'aimais
pas du tout ta mère lorsque nous nous sommes mariés. Dieu sait cependant
si nous avons été heureux!
--Eh bien, moi, reprit mademoiselle Aurélie, à aucun prix, mon père, je
ne veux de ce bonheur. Je ne suis pas des jeunes filles que l'on
contraint, ajouta-t-elle d'un ton de défi.
--Et moi, s'écria M. Blandureau furieux, je jure que la terre cessera de
tourner et le soleil d'éclairer la terre avant qu'on me voie reprendre
ma parole.
Et il sortit en tirant violemment la porte.
Mademoiselle Aurélie n'était pas d'un caractère à s'effrayer pour si
peu. Elle ne renonça nullement à ses espérances.
Une heure plus tard, Hector recevait d'elle un petit billet où,
invoquant sa délicatesse de galant homme, elle le conjurait de se
retirer. D'ailleurs, elle ne lui donnait aucun détail.
Mais Hector ne pouvait ainsi se rendre à la légère aux désirs de
mademoiselle Aurélie. Il voulut la voir auparavant, lui parler.
Et comme le temps pressait, il sauta dans une voiture et se fit conduire
à Ville-d'Avray.
Il y avait quinze jours à peu près qu'Hector n'avait vu mademoiselle
Blandureau; il la reconnut à peine, tant l'avait transfigurée l'amour
vrai qu'elle éprouvait. C'était encore la statue, mais la statue animée
par l'étincelle.
C'est avec une rougeur modeste qu'elle lui conta fort simplement son
roman.
Si elle avait écrit à Hector, c'est qu'elle était sûre de l'amour de M.
Wellesley.
Hector fut vraiment touché de l'expression d'angoisse qui se peignit sur
les traits de la jeune fille, lorsqu'en terminant elle lui renouvela sa
prière.
--Je vais vous obéir, mademoiselle, lui dit-il, avec l'espoir qu'à
défaut de l'amour que je n'ai su mériter, cette déférence me vaudra
votre amitié.
En toute autre circonstance, Hector aurait été singulièrement troublé
d'avoir à affronter la colère de M. Blandureau; mais il était si joyeux
que c'est à peine s'il y songea.
L'ancien négociant, pour tout dire, le reçut assez mal.
Ravi de cette rupture, il tenait à honneur d'en paraître indigné. Il fit
des représentations à Hector, lui offrit de fermer la porte à M.
Wellesley, lui proposa d'augmenter le chiffre de la dot, et lorsqu'il
vit le jeune homme inébranlable, il l'accabla des paroles les plus
dures et lui reprocha son manque de foi.
--Votre père n'aurait pas agi ainsi, lui dit-il; mais enfin, puisque
vous refusez absolument d'accepter ma fille, car c'est vous qui refusez,
je l'espère, et sans motifs, vous allez m'en signer une déclaration.
Hector signa de grand coeur, et prenant congé de M. Blandureau, il
courut au café le plus voisin et écrivit à Ferdinand:
«Tout est arrangé. Accours, je t'attends.»
Le soir même, M. Blandureau agréait la demande de M. James Wellesley.
Même il profita du changement de gendre pour diminuer la dot de cinq
cent mille francs.
Alors seulement le baronnet apprit que son beau-père avait été dans le
commerce. Ses préjugés voulurent élever la voix. Il leur imposa silence.
Il se consola d'ailleurs par cette réflexion:
--Qui le saura en Angleterre?
Deux jours plus tard, Hector achevait sa toilette lorsque le domestique
de l'hôtel lui annonça qu'un monsieur insistait pour lui parler.
--Qu'il entre, dit Hector, sûr que ce devait être Ferdinand, et il
s'avança à la rencontre de son ami.
Ce n'était pas Ferdinand, mais bien sir James, plus pâle et plus grave
qu'à l'ordinaire. Il tenait à la main une boîte d'acajou qu'il posa sur
la table.
--J'ai à vous parler sérieusement, dit-il à Hector, êtes-vous certain
que personne ne peut nous entendre?
--Personne, répondit Hector, surpris de ce début.
L'Anglais alla s'assurer que la porte était bien fermée, et revenant
vers son ami:
--Monsieur, lui dit-il, je suis un homme tout à fait coupable et tout à
fait indigne de votre amitié. Je me méprise moi-même et vous ne sauriez
m'accabler de plus de reproches que ne m'en a fait ma conscience.
J'avais une fiancée, je l'ai trahie; hier, j'ai dû lui écrire que
j'étais un homme sans foi; aujourd'hui je viens vous dire: Ami, je vous
ai trahi de la façon la plus misérable, je vous ai enlevé le coeur de
celle que vous deviez épouser, j'aime Aurélie, j'en suis aimé. Son père
vient de m'accorder sa main.
--Tu es le meilleur et le plus excellent des hommes, s'écria Hector en
serrant le gentleman sur son coeur. S'il te faut jamais un ami sûr,
viens à moi. Te faut-il toute ma fortune, parle?
M. Wellesley pensa que la raison d'Hector s'égarait, et ses remords en
redoublèrent.
--Revenez à vous, lui dit-il, je ne vous ai pas tout dit encore. Je veux
vous offrir toutes les satisfactions qu'un homme peut désirer. J'ai là
une boîte de pistolets; une seule de ces armes est chargée. Vous allez
choisir et...
--Me battre avec vous! s'écria Hector, et pourquoi, grand Dieu!
Rassurez-vous; je n'aimais pas mademoiselle Aurélie.
--Que vous l'aimiez ou non, reprit sir James, mon action n'en est ni
moins perfide, ni moins odieuse. Mais, je vous le répète, j'ai là des
pistolets...
--Vous êtes fou, fit Hector en haussant les épaules. Comment, vous me
prenez mademoiselle Aurélie, et vous voulez me tuer par-dessus le
marché!