VIII

Le commerce, à ce qu'on assure, n'est pas fait précisément pour

développer les qualités du coeur et de l'esprit. C'est au commerce

cependant que M. Blandureau doit une vertu rare et précieuse, qui domine

son caractère et lui donne une certaine originalité, par le temps qui

court.

Cet homme vaniteux est fanatique de ce qu'il appelle «la probité

commerciale.»

Ce fanatisme date de ses débuts dans les affaires, lorsqu'il signait

beaucoup de billets qu'il payait avec exactitude à l'échéance.

Il pouvait, sans être agité de vains scrupules, s'en tenir là. Le code

particulier de l'industrie a des marges assez larges pour que chacun y

soit à l'aise.

On achète, on règle, on paie, et on est considéré. Le surplus ne regarde

personne.

Mais M. Blandureau ne voulut pas rester un négociant vulgaire. Sa

signature avait cours comme un billet de banque, il résolut de donner à

sa parole la valeur de sa signature. Dès lors, il s'astreignit à tenir

ses promesses verbales non moins scrupuleusement que ses promesses

signées. Il traitait hautement de coquins ceux qui ne se croient pas

engagés tant qu'il n'y a rien d'écrit.

Lorsqu'on traitait une affaire avec lui, s'il disait: «C'est convenu,»

on pouvait dormir tranquille, aussi tranquille qu'après un contrat

rédigé par deux notaires.

A plusieurs reprises il s'engagea ainsi dans des opérations

désavantageuses, sans être autrement lié que par une promesse verbale;

il pouvait se retirer, il ne le voulut pas, et subit les pertes sans se

plaindre. S'il avait été pauvre, gêné, peut-être l'aurait-on trouvé un

peu simple; il était riche, on l'admira.

En ces sortes d'occasions, il mettait à s'exécuter un certain héroïsme,

jamais il n'eût accepté la remise d'un centime. Aussi, sur les places de

New-York, de Londres et de Paris, on disait:

--Parole de Blandureau vaut de l'or.

Ce proverbe commercial caressa délicieusement l'amour-propre du

négociant et exalta son orgueil. C'était son bonheur, sa gloire. On voit

sur les panneaux de superbes carrosses, autour de vieilles armoiries,

des devises qui ne valent pas celle-là.

--La Banque, disait souvent M. Blandureau en se rengorgeant, la Banque

de France, qui exige trois signatures sur les effets qu'elle escompte,

n'hésiterait pas à faire des avances sur ma simple parole.

C'était peut-être aller un peu loin. Mais il faut respecter des défauts

qui produisent de telles qualités. Tant de gens n'auront jamais les

qualités de leurs défauts!

Vanité oblige. M. Blandureau le comprit, et, sur la fin de sa carrière

commerciale, il aurait sans balancé sacrifié sa fortune et suspendu ses

paiements un jour d'échéance, plutôt que de «laisser sa parole en

souffrance,» suivant sa pittoresque expression.

Aujourd'hui qu'il est retiré des affaires, il applique ses principes à

la vie privée; ils sont la règle de sa conduite, le guide de ses actions

les plus indifférentes, enfin sa probité commerciale a dégénéré en

monomanie.

Ne vous avisez pas de manquer à un rendez-vous que vous lui aurez donné,

vous baisseriez singulièrement dans son estime, il vous accuserait de

n'avoir ni honneur ni délicatesse.

En revanche, vous pouvez compter absolument sur lui lorsque, pour la

moindre chose, à propos de quoi que ce soit, il vous aura donné cette

fameuse parole qui a cours à la Banque.

Vous l'avez invité à dîner, il vous a promis de venir, soyez certain

qu'il viendra. Il viendra, qu'il pleuve, qu'il neige ou qu'il tonne; il

viendra malade, il serait venu mourant. Et il fera honneur à votre

dîner, et il mangera, il boira, il sera bon convive, dût-il dans la nuit

périr d'indigestion.

Aussi est-il extrêmement difficile de lui arracher une promesse

formelle. Il hésite toujours, ne dit ni oui, ni non. Il redoute de

s'engager, ne sachant jamais où cela peut le conduire.

Avec un tel caractère, M. Blandureau ne devait point songer à rompre un

mariage arrêté jadis entre lui et M. Malestrat le père; il n'en eut pas

même l'idée. Hector avait eu le bonheur de lui déplaire, mais il lui

aurait déplu mille fois davantage que rien n'eût été changé à des

conventions qu'il considérait comme sacrées.

Hector s'était cruellement trompé lorsqu'il avait cru ses affaires en

bon chemin de ce côté. Si le premier soir M. Blandureau avait répondu

évasivement lorsque son gendre futur lui avait demandé:--«A quand la

noce?» c'est qu'il n'avait pas eu le loisir de la réflexion. Il avait

éprouvé une déception cruelle et n'avait pas été maître de son dépit et

de sa mauvaise humeur. Il avait obéi à ce premier mouvement dont il faut

toujours se défier.

Hector n'était pas loin, que déjà l'ancien négociant se reprochait avec

amertume une réponse qui pouvait éveiller certains doutes dans l'esprit

du jeune homme, et lui donner à penser qu'on voulait temporiser pour

l'éconduire ensuite poliment sous n'importe quel prétexte.

Bien certainement, s'il n'avait pas été si tard, M. Blandureau aurait

couru après son gendre; mais il ne connaissait même pas son adresse à

Paris. Il regagna son appartement, en se promettant bien de lui faire

des excuses le lendemain.

--Ce mariage ne me plaît pas beaucoup, se disait-il, donc je dois me

hâter de le conclure, mon honneur y est intéressé.

C'est à peu près ce qu'il répondit à sa fille, lorsque mademoiselle

Aurélie lui avoua très catégoriquement que jamais elle n'aimerait le

mari qu'on lui avait choisi.

--Je n'y puis rien, ma pauvre enfant, lui dit-il; nous nous sommes

engagés dans une spéculation malheureuse, il faut en subir les

conséquences. C'est surtout quand les suites doivent en être

désastreuses qu'on a du mérite à ne pas faillir à ses promesses; nous ne

faillirons pas à la nôtre; parole de Blandureau vaut de l'or.

Et comme la jeune fille faisait une moue assez significative:

--Écoute, continua l'ancien négociant, il ne faut pas trop s'affliger.

Qu'ai-je promis à M. Malestrat? de lui accorder ta main. Donc tu

l'épouseras. Mais je ne lui ai pas garanti que tu l'aimerais, fort

heureusement. Ainsi, lorsque tu seras mariée, si tu ne reviens pas sur

son compte, eh bien! tu plaideras en séparation, ou même vous vous

quitterez à l'amiable, s'il veut y consentir.

Cette façon assez neuve d'envisager un mariage fit sourire mademoiselle

Aurélie, et elle n'insista pas davantage. Elle savait que tout ce

qu'elle pourrait dire à son père serait parfaitement inutile, elle était

à l'avance résignée à épouser Hector. Au fond, elle en éprouvait un

assez médiocre chagrin, personne, jusqu'ici, n'ayant réussi à toucher

son coeur.--«Autant celui-là qu'un autre,» pensait-elle. Et déjà elle

arrêtait dans son esprit un plan fort habile, qui, dès le lendemain du

mariage, devait lui assurer à tout jamais une incontestable suprématie

dans le ménage.

On ne demanda pas l'opinion de madame Blandureau, parce qu'ordinairement

cette excellente dame n'a jamais d'opinion. Elle en avait une, pourtant,

en cette circonstance: elle avait trouvé son gendre le plus aimable et

le plus séduisant des fiancés.--«Excellent jeune homme, pensait-elle, tu

n'auras pas, Dieu merci! le temps d'étudier le caractère de ma fille; tu

l'épouseras dans la quinzaine, et ainsi tu auras assuré la tranquillité

de mes vieux jours. Sois béni mille fois!»

Telle était la situation morale de la famille Blandureau, lorsque, le

lendemain de son arrivée, Hector s'avisa de présenter à Ville-d'Avray

son nouvel ami M. James Wellesley.

C'étaient les débuts du jeune baronnet dans cette société française qui,

aujourd'hui encore, passe, à Londres comme dans presque toutes les

capitales de l'Europe, pour la plus spirituelle, la plus moqueuse, la

plus impitoyable qu'il soit au monde. Ce qui prouve bien que renommée

vaut mieux que ceinture dorée, et qu'on peut vivre très longtemps sur

une réputation bien établie.

Sir James avait passé une partie de la journée à se préparer à cette

présentation solennelle et décisive. Comme avant tout et surtout il

redoute le ridicule, il avait exagéré tous ses ridicules. Il était plus

froid, plus grave, plus empesé que jamais; si raide, qu'il pouvait à

peine faire un mouvement. Il marchait tout d'une pièce, et, s'il

s'inclinait, son corps formait un angle droit et aigu comme un couteau

qu'on referme.

Sa physionomie exprimait bien ce dédain profond du monde entier, qui est

une des prérogatives du citoyen de la Grande-Bretagne. Enfin, quoique

fort troublé au fond de comparaître au tribunal des dames françaises, il

avait cette imperturbable assurance, cette confiance en soi, d'un homme

sachant sa valeur, et sûr que si on s'avisait d'arracher un cheveu de sa

tête, lord Palmerston n'hésiterait pas à armer une centaine de vaisseaux

et à dépenser un million de livres pour obtenir réparation et faire

restituer le cheveu.

Lorsqu'il avait offert ses services au jeune Anglais, pour l'introduire

dans le monde parisien, Hector n'avait eu qu'un but: poser les premiers

jalons d'une amitié qui, dans sa pensée, devait être funeste à un rival

détesté. Certes, il ne le croyait pas appelé au moindre succès.

Combien il se trompait!

M. Wellesley apparut à la famille Blandureau fascinée, comme

l'incarnation vivante et admirable des grandes traditions de la

noblesse. Madame Blandureau avouait, plus tard, que, ce jour-là, elle

avait cru voir un empereur, pour le moins, entrer dans son salon.

Hector se trouva du coup relégué au second plan; mieux encore, il fut

éclipsé, si bien qu'on ne sembla plus s'apercevoir de sa présence. Le

gendre était oublié pour le nouveau venu.

De sa vie, le vaniteux négociant n'avait fait si gracieusement, avec

tant d'affabilité, les honneurs de sa maison.

Pour son nouvel hôte, il eut des attentions délicates, presque

respectueuses. Mais en apprenant que sir James doit hériter de la

pairie, d'un de ses oncles qui siége à la Chambre des Lords, il devint

tout à fait obséquieux.

De ce moment, il n'appela plus M. Wellesley que mylord. Il mettait à

prononcer ce titre si magnifique une naïve et orgueilleuse emphase: il

en avait, comme on dit, plein la bouche.

C'était à ne plus reconnaître le monsieur Blandureau qui fait si

volontiers profession d'opinions aussi libérales qu'égalitaires. Lui

qui, chaque fois que l'occasion s'en présente, dit nettement son opinion

sur les prêtres et les nobles, il ne se sentait pas d'aise d'avoir à sa

table un représentant authentique de cette aristocratie anglaise, la

plus fière et la plus susceptible de la terre.

S'il se souvint d'Hector, ce fut pour le féliciter de ses belles

relations, et le remercier d'avoir songé à lui présenter ce noble

étranger.

Mademoiselle Aurélie était, s'il est possible, plus ravie que son père,

et elle ne sut pas mieux que lui dissimuler ses impressions.

Sous le regard de M. Wellesley, ce regard qui n'exprimait absolument

rien, que la satisfaction de soi, elle rougit comme une pensionnaire.

Pour la première fois de sa vie elle fut embarrassée et douta

d'elle-même. Enfin, chose étrange, elle crut sentir quelque chose comme

un léger battement de coeur.

Mais aussi, pouvait-on rêver un gentilhomme plus convenablement guindé,

plus parfaitement froid, plus noblement digne? N'était-il pas vraiment

l'idéal de l'étiquette et de la solennité officielles?

Toute jeune fille, qu'elle se l'avoue ou non, caresse au fond de son

coeur un héros invraisemblable qu'elle ne rencontre jamais dans la vie

réelle; plus heureuse, mademoiselle Blandureau venait de trouver son

héros.

Une subite métamorphose s'opéra en elle.

La hardiesse de son regard s'éteignit, sa voix devint moins impérieuse,

son geste, son maintien se firent modestes.

Elle parut oublier son rôle superbe de reine, et redevint une jeune

fille.

Enfin, elle eut pour sa mère des attentions et des prévenances qui

stupéfièrent celle-ci. Madame Blandureau ne comprenait rien à ce

changement, et son regard étonné semblait interroger toutes les

personnes présentes, et leur demander la cause de tant d'affabilité.

La superbe Aurélie venait de trouver son maître.

Sir James, de son côté, ne fut pas long à comprendre qu'il était

sympathique à tous. Il est de ces nuances imperceptibles que ne peut

imiter la politesse la plus raffinée, et qui donnent bien vite à l'homme

du monde la mesure de l'accueil qu'on lui fait.

Le baronnet se sentit plus à l'aise; sa timidité se rassura. Venu chez

des étrangers, il se trouvait après moins d'une heure dans une maison

amie. Il oublia donc un peu sa morgue, dénoua le masque de sa froideur

et cessa de se tenir sur le qui-vive d'une prudence soupçonneuse.

En accompagnant Hector, M. Wellesley s'était bien juré de ne pas ouvrir

la bouche. Il ne s'abusait pas sur sa facilité à parler notre langue,

et ne voulait pas prêter à rire.

Certain qu'on ne se moquerait pas de lui, il osa parler et parla

beaucoup. On ne le comprenait guère, à dire vrai, mais l'attention qu'on

lui prêtait n'en était que plus grande.

Cette première soirée acheva de perdre Hector dans l'esprit de

mademoiselle Aurélie.

Tout en prêtant une oreille distraite aux discours de M. Wellesley qui

expliquait à M. Blandureau la différence qui existe entre un whig et un

tory, différence que le négociant n'a jamais bien comprise, elle

comparait involontairement les deux jeunes gens, et certes la

comparaison n'était pas à l'avantage d'Hector.

Comme il lui semblait commun et trivial!

Il était gai, spirituel et railleur, il avait en parlant le geste animé

des hommes du Midi; il riait, et, chose plus grave, les autres riaient

en l'écoutant.

Quelle différence entre ces deux hommes, entre l'air plein de bonhomie

de l'un et la physionomie glacée de l'autre, entre le regard clair et un

peu moqueur d'Hector et le regard terne de sir James!

Comme on reconnaissait bien, à première vue, le neveu du pair

d'Angleterre et le fils du marchand de Bordeaux! Car enfin, M.

Malestrat était un marchand.

Mademoiselle Aurélie était devenue profondément triste, en faisant

toutes ces réflexions.

--Et cependant, se disait-elle, cet homme que je hais, il me faudra

l'épouser!...

A cette idée, elle était bien près de pleurer, et, pour la première fois

encore, elle accusa d'imprudence son père, qui lui avait choisi un mari

sans la consulter. Jamais elle n'avait été si véritablement malheureuse.

Sir James ne paraissait pas s'apercevoir que les heures s'écoulaient, et

c'est à minuit seulement qu'il parla de se retirer.

Tout en reconduisant ses hôtes jusque dans la cour, M. Blandureau

faisait jurer à «mylord» Wellesley de revenir souvent, le plus souvent

possible.

--Je vous le promets, répondit le baronnet.

Et lorsqu'il se trouva seul avec Hector:

--Je ne saurais exprimer, lui dit-il, l'impression profonde que je garde

de cette jeune fille; je la trouve, en vérité, tout à fait charmante et

adorable.

Hector ouvrait la bouche pour répondre:

--Mademoiselle Aurélie est ma fiancée.

Un secret pressentiment l'arrêta.

Mariages d'aventure · 第 26 / 34 题