Le lendemain, à neuf heures du matin, Hector en habit noir, malgré
l'heure, entrait à l'hôtel des Etrangers.
--Sir James Wellesley? demanda-t-il à un valet.
--Je vais avoir l'honneur de conduire monsieur, répondit le domestique.
Hector fut introduit dans un petit salon où on le pria d'attendre.
C'était au quatrième, une toute petite pièce, garnie de ces meubles
particuliers aux hôtels, qu'on fabrique sans doute exprès pour eux, car
on n'en trouve nulle part ailleurs de semblables.
Au milieu, sur une grande table, était déployé un plan de Paris hérissé
d'épingles.
Sur la cheminée, on apercevait tous les livres publiés sur Paris à
l'intention de nos voisins d'outre-Manche: le _Promeneur à Paris_, le
_Guide des Musées_, l'_Art de connaître Paris en trois jours_, _the
Traveller's illustrated Guide in Paris_ et _the Murray's Guide_. Il y
avait aussi toutes sortes de manuels de conversation et deux ou trois
dictionnaires _pocket_.
Hector n'attendit guère plus de cinq minutes. La porte s'ouvrit et sir
James parut.
C'est un homme d'une trentaine d'années environ, le type le plus
frappant de l'Anglais classique. Il n'a pas les cheveux très blonds,
mais sa barbe est du plus beau rouge. Il a le teint clair et frais comme
celui d'un lycéen. Ses yeux d'un beau bleu de faïence n'ont pas la
moindre expression; il est grand et raide, paraît gêné aux articulations
et est mis à la dernière mode de Regent's street, qui tire expressément
ses modes de la rue Vivienne. Sir James est le _cant_ fait homme; jamais
baronnet plus digne, plus froid, plus poli, plus réservé, plus pudibond
n'a promené en France la fierté britannique. Une seule fois dans sa vie
il n'a pas été parfaitement convenable et même a été tout à fait
_improper_, c'est en venant de Douvres à Calais sur le steam-boat: il ne
fut pas le maître des impressions de son estomac et, _for shame!_ une
vieille lady, placée près de lui, s'écria: _Shocking!_
Sir James parle à peine français; aussi remuait-il la langue dans sa
bouche, cherchant un mot, lorsque Hector prit la parole:
--C'est à M. Wellesley que j'ai l'honneur de parler? demanda-t-il.
--Oui, répondit le baronnet.
Hector sortit alors de sa poche la missive de l'abbé, et la remettant à
son rival:
--Voici, monsieur, une lettre, que je suis chargé de vous remettre.
--Vous permettez, monsieur? demanda sir James en brisant le cachet.
L'abbé avait eu soin d'écrire en anglais. Aussi M. Wellesley parcourut
la lettre en quelques secondes.
Le vieux prêtre y parlait sans doute avantageusement d'Hector, car les
manières de sir James changèrent subitement du tout au tout. Autant il
avait été froid, autant il devint poli et même affectueux. Il invita son
visiteur à s'asseoir, ce qu'il n'avait pas fait pour un homme qui ne lui
avait pas été présenté.
Après une heure de conversation assez laborieuse vu la difficulté de la
mimique, les deux jeunes gens étaient au mieux ensemble.
Sir James raconta à son nouvel ami qu'il était en route pour aller se
marier en Touraine. S'il s'était arrêté à Paris, c'est qu'il désirait se
perfectionner dans la langue française et parler intelligiblement avant
de se présenter devant celle qu'il devait épouser.
Hector pensa que son séjour dans la capitale durerait longtemps.
L'Anglais alors confessa l'ennui profond qu'il éprouvait à Paris; il n'y
connaissait personne et vivait seul. Il lui semblait toujours que les
gens auxquels il adressait la parole se moquaient de lui. S'il entrait
dans un magasin, les marchands le volaient; au théâtre il ne comprenait
absolument rien; même au ballet de l'Opéra il trouvait les pirouettes de
mademoiselle Emma Livry trop écrites en français. Bref, il était tout à
fait désolé, _very disappointed_, comme il le dit avec un soupir.
Mais la figure du baronnet s'éclaira quand Hector lui eut dit qu'il
comptait rester quelques semaines à Paris et qu'il se mettait à sa
disposition, soit pour le promener, soit pour le présenter dans quelques
familles où il était admis.
Sir James, d'un ton attendri, jura une éternelle amitié à celui qu'il
appelait son sauveur.
--Oui, nous serons amis, se disait Hector; ta naïveté rend mon plan plus
facile, et je ne te quitterai que lorsque tu seras devenu le plus
impossible des époux.
Alors, pour resserrer cette amitié d'une heure, le fiancé d'Aurélie
proposa à l'Anglais de le présenter le soir même à M. Blandureau.
Hector, qui connaissait la susceptibilité aristocratique d'un baronnet
tory, se garda bien de lui dire que ce Blandureau était un négociant
retiré.