VII

Le lendemain, à neuf heures du matin, Hector en habit noir, malgré

l'heure, entrait à l'hôtel des Etrangers.

--Sir James Wellesley? demanda-t-il à un valet.

--Je vais avoir l'honneur de conduire monsieur, répondit le domestique.

Hector fut introduit dans un petit salon où on le pria d'attendre.

C'était au quatrième, une toute petite pièce, garnie de ces meubles

particuliers aux hôtels, qu'on fabrique sans doute exprès pour eux, car

on n'en trouve nulle part ailleurs de semblables.

Au milieu, sur une grande table, était déployé un plan de Paris hérissé

d'épingles.

Sur la cheminée, on apercevait tous les livres publiés sur Paris à

l'intention de nos voisins d'outre-Manche: le _Promeneur à Paris_, le

_Guide des Musées_, l'_Art de connaître Paris en trois jours_, _the

Traveller's illustrated Guide in Paris_ et _the Murray's Guide_. Il y

avait aussi toutes sortes de manuels de conversation et deux ou trois

dictionnaires _pocket_.

Hector n'attendit guère plus de cinq minutes. La porte s'ouvrit et sir

James parut.

C'est un homme d'une trentaine d'années environ, le type le plus

frappant de l'Anglais classique. Il n'a pas les cheveux très blonds,

mais sa barbe est du plus beau rouge. Il a le teint clair et frais comme

celui d'un lycéen. Ses yeux d'un beau bleu de faïence n'ont pas la

moindre expression; il est grand et raide, paraît gêné aux articulations

et est mis à la dernière mode de Regent's street, qui tire expressément

ses modes de la rue Vivienne. Sir James est le _cant_ fait homme; jamais

baronnet plus digne, plus froid, plus poli, plus réservé, plus pudibond

n'a promené en France la fierté britannique. Une seule fois dans sa vie

il n'a pas été parfaitement convenable et même a été tout à fait

_improper_, c'est en venant de Douvres à Calais sur le steam-boat: il ne

fut pas le maître des impressions de son estomac et, _for shame!_ une

vieille lady, placée près de lui, s'écria: _Shocking!_

Sir James parle à peine français; aussi remuait-il la langue dans sa

bouche, cherchant un mot, lorsque Hector prit la parole:

--C'est à M. Wellesley que j'ai l'honneur de parler? demanda-t-il.

--Oui, répondit le baronnet.

Hector sortit alors de sa poche la missive de l'abbé, et la remettant à

son rival:

--Voici, monsieur, une lettre, que je suis chargé de vous remettre.

--Vous permettez, monsieur? demanda sir James en brisant le cachet.

L'abbé avait eu soin d'écrire en anglais. Aussi M. Wellesley parcourut

la lettre en quelques secondes.

Le vieux prêtre y parlait sans doute avantageusement d'Hector, car les

manières de sir James changèrent subitement du tout au tout. Autant il

avait été froid, autant il devint poli et même affectueux. Il invita son

visiteur à s'asseoir, ce qu'il n'avait pas fait pour un homme qui ne lui

avait pas été présenté.

Après une heure de conversation assez laborieuse vu la difficulté de la

mimique, les deux jeunes gens étaient au mieux ensemble.

Sir James raconta à son nouvel ami qu'il était en route pour aller se

marier en Touraine. S'il s'était arrêté à Paris, c'est qu'il désirait se

perfectionner dans la langue française et parler intelligiblement avant

de se présenter devant celle qu'il devait épouser.

Hector pensa que son séjour dans la capitale durerait longtemps.

L'Anglais alors confessa l'ennui profond qu'il éprouvait à Paris; il n'y

connaissait personne et vivait seul. Il lui semblait toujours que les

gens auxquels il adressait la parole se moquaient de lui. S'il entrait

dans un magasin, les marchands le volaient; au théâtre il ne comprenait

absolument rien; même au ballet de l'Opéra il trouvait les pirouettes de

mademoiselle Emma Livry trop écrites en français. Bref, il était tout à

fait désolé, _very disappointed_, comme il le dit avec un soupir.

Mais la figure du baronnet s'éclaira quand Hector lui eut dit qu'il

comptait rester quelques semaines à Paris et qu'il se mettait à sa

disposition, soit pour le promener, soit pour le présenter dans quelques

familles où il était admis.

Sir James, d'un ton attendri, jura une éternelle amitié à celui qu'il

appelait son sauveur.

--Oui, nous serons amis, se disait Hector; ta naïveté rend mon plan plus

facile, et je ne te quitterai que lorsque tu seras devenu le plus

impossible des époux.

Alors, pour resserrer cette amitié d'une heure, le fiancé d'Aurélie

proposa à l'Anglais de le présenter le soir même à M. Blandureau.

Hector, qui connaissait la susceptibilité aristocratique d'un baronnet

tory, se garda bien de lui dire que ce Blandureau était un négociant

retiré.

Mariages d'aventure · 第 25 / 34 题