A Paris, on attendait Hector.
Sa lettre à la famille Blandureau donnait trois mois de répit, ils
furent bien employés. Tout était prêt à temps pour la venue de l'époux.
La maison se tenait sous les armes, comme un régiment à la veille de
l'inspection. Les domestiques faisaient envie à voir, sous leurs livrées
neuves. Le mobilier du salon avait été renouvelé, depuis les bourrelets
des fenêtres et des portes, jusqu'aux tableaux de «grands maîtres» que
l'ancien négociant se plaît à acheter,--à des prix raisonnables, pour
encourager les arts.
M. Blandureau avait des agitations fébriles, en pensant à l'arrivée de
son gendre futur. Les préparatifs étaient terminés, pourquoi
tardait-il? Et il comptait les jours. Madame Blandureau, aussi,
paraissait tourmentée, plutôt par la curiosité, il est vrai, que par
l'inquiétude.
Seule, mademoiselle Aurélie ne semblait en aucune façon troublée par
l'approche du grand événement. Ses anxiétés, si elle en avait, ne se
trahissaient guère. Elle attendait, avec l'impatience la plus paisible
et la plus calme, comme il convient à une ancienne élève du
Sacré-Coeur.
Tout le monde a connu, connaît ou connaîtra la famille Blandureau.
C'est l'épreuve très nette et très distincte, bien qu'après la lettre,
d'un tableau réaliste: intérieur d'un négociant retiré avec une énorme
fortune. Ce tableau sera vrai, à quelques détails près, tant que le
commerce enrichira des commerçants, c'est-à-dire longtemps encore.
Les gens qui ont pratiqué M. Blandureau, commissionnaire pour les
États-Unis,--une industrie qui a beaucoup perdu,--affirment qu'en
affaires c'était un homme tout rond. Il l'est encore au physique. Son
ventre majestueux semble appeler une écharpe; il a les jambes trop
courtes, et ses bras ne sont pas assez longs. Sa tête petite, un peu
dénudée, ne manque pas de finesse. Il a les yeux remuants qui disent
bien son caractère, il ne saurait rester une heure en place.
M. Blandureau serait le meilleur des hommes, s'il pouvait oublier sa
grande fortune. Il l'oublie quelquefois, alors il est charmant. Vous
parlez, il vous écoute d'un air affable, ses réponses sont simples et
bienveillantes.
Mais si tout à coup ses millions lui reviennent à l'esprit, bonsoir!
l'homme poli disparaît; vous n'avez plus qu'un interlocuteur maussade,
brusque, impertinent. Il tranche du gros traitant, coupe la
conversation, et, d'un ton qui n'admet pas de discussion, affirme les
plus grosses absurdités. C'est alors le plus détestable et le plus
assommant des parvenus.
M. Blandureau s'ennuie, voilà son malheur. Il voulait une grande
fortune, il l'a. Ses voeux sont comblés, son but est atteint, sa vie
n'a plus de raison d'être. Il maudit, j'en suis convaincu, la vanité qui
l'a fait se retirer du commerce. Tous les trente-un du mois, il a des
crispations en songeant qu'il n'a pas d'échéance «à faire.» Pour lui les
journées sont interminables, bien qu'il use pour tuer le temps de tous
les expédients possibles: les journaux sont sa plus grande distraction,
et il ferait peut-être de l'opposition, s'il était bien convaincu que
ces affreux libéraux n'en veulent pas à ses propriétés.
Tous ceux qui l'entourent ont souvent à souffrir de ses brusques
changements d'humeur. On lui pardonne, parce qu'on le sait très bon en
réalité. On n'ignore pas que ce petit tyran est aussi, lui, lourdement
opprimé. Il est en effet le plus esclave des despotes. Sa fille,
l'impérieuse Aurélie, le domine et l'écrase de sa supériorité. De sa
vie, il n'a su résister à cette enfant, objet d'un culte qui n'est pas
exempt de crainte. Au souffle de ses inspirations, il obéit plus vite
que la girouette aux quatre vents du ciel. Il a honte parfois de sa
faiblesse, et il s'en venge sur sa femme.
Aussi madame Blandureau est-elle comme une ilote entre son mari qu'elle
craint et vénère,--il a fait fortune,--et sa fille qu'elle admire et
redoute pour son esprit et ses manières hautaines.
Un employé aux passeports tracerait bien le portrait de madame
Blandureau: front moyen, yeux moyens, taille moyenne, tout en elle est
moyen, sauf l'esprit. Sa plus grande jouissance intellectuelle est
l'absorption d'un drame de M. d'Ennery, et elle a contribué, par sa
présence, au succès si mérité du _Pied de mouton_.
Cette pauvre femme se réjouit d'être riche, et pourtant sa fortune est
son plus grand malheur.
Elle a trente-six robes, toutes plus magnifiques les unes que les
autres, mais elle est mal à l'aise dedans. Elle souhaiterait une mise
simple, son mari exige d'elle des toilettes millionnaires. Elle aimerait
à se promener à pied, son mari ne veut la laisser sortir qu'en voiture,
avec un valet sur le siége, à côté du cocher. Enfin, dernier supplice,
elle est obligée de commander à des domestiques dont la mine
impertinente et la belle tenue l'intimident et lui imposent énormément.
Mademoiselle Blandureau ne tient en rien de sa mère. Souveraine absolue
de la maison, elle règne sans contrôle; devant sa volonté, toutes les
volontés plient. Les bourgeois vaniteux aiment à se donner des maîtres
dans leurs enfants.
A voir mademoiselle Aurélie, on devine son caractère. Hautaine,
capricieuse, elle n'est et ne peut être sensible qu'aux jouissances
idiotes de la vanité. Elle traverse la vie en jouant les emplois de
reine.
C'est une grande jeune fille à la démarche superbe, très brune, au
regard dur. Ses yeux noirs ont le froid et l'éclair de l'acier. Jamais
on n'y surprit une lueur de sensibilité, ni d'autres larmes que des
larmes de colère. Sa voix sèche et brève est plus impérieuse encore que
son regard.
Elle aime peut-être ses parents. Si elle traite sa mère assez mal, à peu
près comme une première femme de chambre, elle sait bon gré à son père
d'avoir amassé une grande fortune. Il est vrai qu'elle ne lui pardonne
pas de s'appeler Blandureau.
Ce nom ridicule, trivial, commun,--pour parler comme elle,--a empoisonné
sa jeunesse et fait encore son désespoir.
Son horreur pour ce nom date du couvent.
Placée dans une maison peuplée des filles de la vieille aristocratie,
elle eut le tort immense de vouloir humilier des compagnes moins riches.
On se vengea. Ses jeunes amies lui prouvèrent qu'une demoiselle dont le
père s'appelle Blandureau ne peut prétendre à rien, sinon à redorer le
blason de quelque gentilhomme ruiné, et qu'il n'est en ce bas monde
qu'un avantage social vraiment digne d'envie: avoir eu un aïeul aux
croisades.
Les railleries de ses compagnes exaspérèrent Aurélie. Elle y répondit
par un étalage tout à fait ridicule; les épigrammes redoublèrent, on lui
avait donné un surnom, on ne l'appelait plus que _Blandurette_. Dire ce
qu'elle souffrit est impossible.
Enfin comme, un jour de sortie, son père, sur ses ordres exprès, l'avait
envoyée chercher dans un véritable carrosse de gala, ses ennemies,
pendant la récréation, improvisèrent une longue complainte sur l'air de
Cadet-Roussel.
Cette complainte commençait ainsi:
Blandurette a l'air seigneurial
D'un' servante en carnaval;
Pour étaler sa grand' toilette,
Son papa lui donne un' brouette.
Ah! ah!
Oui vraiment,
Blandurette est bonne enfant!
Les cinquante autres couplets n'étaient ni plus méchants ni plus
spirituels, mais ils faillirent faire mourir de dépit mademoiselle
Aurélie: elle eut une attaque de nerfs, et le lendemain sortit de son
couvent pour n'y plus remettre les pieds.
Elle eut des maîtres à domicile.
Mais ce surnom de Blandurette est resté dans sa vie comme un souvenir
amer. Elle n'a revu aucune de ses compagnes du couvent, et, si elle en
rencontre quelqu'une, elle lui lance des regards furibonds.
Si mademoiselle Aurélie a songé parfois au mariage, c'est avec
l'espérance de quitter ce nom fatal. Ce sera le plus beau jour de sa
vie.
Hector n'était pas noble, il est vrai, mais portait un nom sonore,
Malestrat. Elle espérait bien décider son mari à mettre devant une
particule, à prendre un titre même, ce qui n'est pas très difficile,
dit-on, avec de l'argent.
Toute la famille Blandureau habitait alors sa maison de campagne de
Ville-d'Avray, bien qu'on fût au commencement de l'hiver. Il est de bon
ton de rester se morfondre à la campagne jusque dans les premiers jours
de janvier; les nobles familles du faubourg Saint-Germain ne dédaignent
pas cette économie.
La maison de Ville-d'Avray est l'oeuvre des ennuis de M. Blandureau.
Il y a consacré trois ans et près de cinq cent mille francs; il appelle
cette habitation sa bonbonnière.
C'est en effet quelque chose dans le goût des pièces montées que les
restaurateurs servent aux repas de noces et de corps. Tous les ordres
d'architecture s'y mêlent et s'y confondent dans le plus abominable
tohu-bohu. Il y a des tours et des ogives, des poivrières avec un
péristyle italien; des pignons moyen âge avec des colonnes grecques et
des tourelles flamboyantes, enfin une vérandah comme en ont les
planteurs du Sud à leurs habitations.
Il y a à Paris trois ou quatre architectes qui ont gagné cent mille
francs de rente à agrémenter de ces horribles choses la campagne
parisienne, jadis si belle.
La _Folie-Blandureau_, c'est ainsi que les voisins l'appellent pour
flatter l'ex-négociant, est bâtie moitié pierres et moitié briques de
toutes les couleurs. Il y a des peintures à l'extérieur et des
incrustations de marbre et de porcelaine. On dirait quelque chose de
chinois, une pagode si vous le voulez, et le voyageur s'arrête
involontairement pour voir sortir le magot.
Tout autour de l'habitation, il y a un grand parc bien boisé. M.
Blandureau voulait jeter bas les arbres, et les remplacer par des vernis
du Japon; mademoiselle Aurélie l'en a empêché. Son activité alors s'est
rabattue sur le jardin, dont il a voulu faire un petit bois de Boulogne
en miniature: il y a des rochers, une grotte et deux ponts, un étang et
une rivière; il y a aussi une cascade. Un vieux cheval tire à la journée
la rivière d'un puits: la cascade tarit quand le cheval prend ses repas.
C'est à Ville-d'Avray que tomba Hector, le lendemain de son départ de la
Fresnaie, à quatre heures du soir. M. Blandureau, qui se rappelait
l'avoir vu quand il n'avait que dix ans, le reconnut lorsqu'il se fut
nommé.
Il le pressa sur son coeur, en l'appelant son fils, et poussa de
grands cris pour attirer toute la maison, même il cassa une sonnette.
Madame Blandureau accourut au bruit et son mari lui présenta leur
gendre.
--Mais où est donc Aurélie? demanda-t-il; au jardin sans doute?
On chercha mademoiselle Aurélie; on ne la trouva pas.
L'arrivée de son mari futur lui ayant été signalée, elle avait couru
précipitamment à sa chambre.
Comme elle ne fit qu'un brin de toilette, au bout de moins de deux
heures elle reparut. Elle s'avança majestueusement, annoncée de loin par
les froufrous de sa robe de soie qui balayait les tapis à un demi-mètre
derrière elle.
On eût dit la statue de la Dignité descendue de son socle.
--Arrive donc! lui cria M. Blandureau.
Et le bonhomme, prenant la main de sa fille, la mit dans celle d'Hector.
--Allons, embrassez-vous, mes enfants, dit le père.
Les deux enfants ne s'embrassèrent pas.
Mademoiselle Aurélie se recula en dessinant une révérence aussi froide
que correcte.
Hector s'inclina profondément.
La jeune fille venait de décider que son mari ne serait jamais rien pour
elle.
Hector se disait, tout en souriant gracieusement:
--Grand Dieu! que cette grande fille me déplaît! Je n'aurais pas
d'avance décidé de rompre mon mariage, que certainement j'en prendrais
la résolution aujourd'hui.
De ce moment Hector étudia le caractère de mademoiselle Aurélie, il
espérait arriver très rapidement à lui déplaire et à se faire donner
congé.
Le malheur est que M. Blandureau était enchanté de lui; il lui trouvait
l'air bon enfant, et le négociant retiré adore les bons enfants.
Mais c'est précisément cet air que ne peut souffrir mademoiselle
Aurélie. Hector a les façons d'un homme comme il faut, c'est-à-dire
qu'il est simple. Mademoiselle Aurélie, dont le goût n'est pas fort
exercé, confond cette simplicité avec les manières communes. La suprême
distinction pour elle est le vêtement qui attire l'oeil, la démarche
emphatique, la figure solennelle, enfin cette confiance en soi qui donne
aux niais les allures insupportables qu'ils traînent dans le monde.
Hector, au bout d'une heure, savait à fond le caractère de sa fiancée.
Aussi à table eut-il l'humeur enjouée et l'entrain facile d'un
commis-voyageur. Sans se soucier du pincement de lèvres de mademoiselle
Aurélie, il appela M. Blandureau «papa beau-père,» et madame Blandureau
«belle-maman.»
Tout le long du dîner, il parla de commerce, hérissant sa conversation
de chiffres. Il est vrai qu'il ne sait rien du commerce: peu importe; il
parla de spéculations, de hausse, de baisse, de frets, de navires en
charge.
Il avait, dirait-il, une idée des plus heureuses, une entreprise
considérable qu'il voulait commencer immédiatement après son mariage. Il
s'agissait d'opérer une râfle des cuirs bruts sur les marchés du
Mexique; il comptait alors amener une disette, faire la loi à la
tannerie française, maintenir les prix, et réaliser ainsi des bénéfices
considérables.
Mademoiselle Aurélie pâlissait à ces discours.
Ce fut bien autre chose, vraiment, au dessert. Hector s'attendrit, parla
de l'avenir, et dit tout haut ses rêves. Il espérait, une fois marié,
trouver enfin le bonheur et la tranquillité; sa femme serait son
caissier; elle tiendrait les livres et s'occuperait de la
correspondance.
--Songez, mademoiselle, dit-il, s'adressant alors directement à Aurélie,
aux magnifiques affaires que nous pouvons entreprendre et aux bénéfices
immenses que nous réaliserons, car enfin notre maison n'aura presque
plus de frais.
La jeune fille ne répondit pas. En elle-même elle se promettait de
déconcerter fort les plans de son futur mari.
Hector outra un peu son rôle, ce ne fut pas un malheur. A la fin, il
avait réussi presque à déplaire à M. Blandureau.
Cependant, comme il se faisait tard, le négociant ne voulait pas laisser
Hector regagner Paris. Il lui offrit une chambre, mais, sur un signe de
sa fille, il cessa vite d'insister.
--Vous avez peut-être raison de refuser, dit-il au jeune homme, notre
maison dans cette saison est presque inhabitable.
M. Blandureau est bien honnête, sa maison est inhabitable en toute
saison.
Le dernier mot d'Hector en se retirant fut dit à l'oreille de M.
Blandureau.
--Eh bien! lui demanda-t-il, à quand la noce?
--Oh! répondit celui-ci, nous en recauserons, nous avons le temps, rien
ne presse.
Hector s'en alla tout joyeux.--De ce côté-ci, se disait-il, mon affaire
est faite. A l'Anglais, maintenant, sus à l'Anglais!