VI

A Paris, on attendait Hector.

Sa lettre à la famille Blandureau donnait trois mois de répit, ils

furent bien employés. Tout était prêt à temps pour la venue de l'époux.

La maison se tenait sous les armes, comme un régiment à la veille de

l'inspection. Les domestiques faisaient envie à voir, sous leurs livrées

neuves. Le mobilier du salon avait été renouvelé, depuis les bourrelets

des fenêtres et des portes, jusqu'aux tableaux de «grands maîtres» que

l'ancien négociant se plaît à acheter,--à des prix raisonnables, pour

encourager les arts.

M. Blandureau avait des agitations fébriles, en pensant à l'arrivée de

son gendre futur. Les préparatifs étaient terminés, pourquoi

tardait-il? Et il comptait les jours. Madame Blandureau, aussi,

paraissait tourmentée, plutôt par la curiosité, il est vrai, que par

l'inquiétude.

Seule, mademoiselle Aurélie ne semblait en aucune façon troublée par

l'approche du grand événement. Ses anxiétés, si elle en avait, ne se

trahissaient guère. Elle attendait, avec l'impatience la plus paisible

et la plus calme, comme il convient à une ancienne élève du

Sacré-Coeur.

Tout le monde a connu, connaît ou connaîtra la famille Blandureau.

C'est l'épreuve très nette et très distincte, bien qu'après la lettre,

d'un tableau réaliste: intérieur d'un négociant retiré avec une énorme

fortune. Ce tableau sera vrai, à quelques détails près, tant que le

commerce enrichira des commerçants, c'est-à-dire longtemps encore.

Les gens qui ont pratiqué M. Blandureau, commissionnaire pour les

États-Unis,--une industrie qui a beaucoup perdu,--affirment qu'en

affaires c'était un homme tout rond. Il l'est encore au physique. Son

ventre majestueux semble appeler une écharpe; il a les jambes trop

courtes, et ses bras ne sont pas assez longs. Sa tête petite, un peu

dénudée, ne manque pas de finesse. Il a les yeux remuants qui disent

bien son caractère, il ne saurait rester une heure en place.

M. Blandureau serait le meilleur des hommes, s'il pouvait oublier sa

grande fortune. Il l'oublie quelquefois, alors il est charmant. Vous

parlez, il vous écoute d'un air affable, ses réponses sont simples et

bienveillantes.

Mais si tout à coup ses millions lui reviennent à l'esprit, bonsoir!

l'homme poli disparaît; vous n'avez plus qu'un interlocuteur maussade,

brusque, impertinent. Il tranche du gros traitant, coupe la

conversation, et, d'un ton qui n'admet pas de discussion, affirme les

plus grosses absurdités. C'est alors le plus détestable et le plus

assommant des parvenus.

M. Blandureau s'ennuie, voilà son malheur. Il voulait une grande

fortune, il l'a. Ses voeux sont comblés, son but est atteint, sa vie

n'a plus de raison d'être. Il maudit, j'en suis convaincu, la vanité qui

l'a fait se retirer du commerce. Tous les trente-un du mois, il a des

crispations en songeant qu'il n'a pas d'échéance «à faire.» Pour lui les

journées sont interminables, bien qu'il use pour tuer le temps de tous

les expédients possibles: les journaux sont sa plus grande distraction,

et il ferait peut-être de l'opposition, s'il était bien convaincu que

ces affreux libéraux n'en veulent pas à ses propriétés.

Tous ceux qui l'entourent ont souvent à souffrir de ses brusques

changements d'humeur. On lui pardonne, parce qu'on le sait très bon en

réalité. On n'ignore pas que ce petit tyran est aussi, lui, lourdement

opprimé. Il est en effet le plus esclave des despotes. Sa fille,

l'impérieuse Aurélie, le domine et l'écrase de sa supériorité. De sa

vie, il n'a su résister à cette enfant, objet d'un culte qui n'est pas

exempt de crainte. Au souffle de ses inspirations, il obéit plus vite

que la girouette aux quatre vents du ciel. Il a honte parfois de sa

faiblesse, et il s'en venge sur sa femme.

Aussi madame Blandureau est-elle comme une ilote entre son mari qu'elle

craint et vénère,--il a fait fortune,--et sa fille qu'elle admire et

redoute pour son esprit et ses manières hautaines.

Un employé aux passeports tracerait bien le portrait de madame

Blandureau: front moyen, yeux moyens, taille moyenne, tout en elle est

moyen, sauf l'esprit. Sa plus grande jouissance intellectuelle est

l'absorption d'un drame de M. d'Ennery, et elle a contribué, par sa

présence, au succès si mérité du _Pied de mouton_.

Cette pauvre femme se réjouit d'être riche, et pourtant sa fortune est

son plus grand malheur.

Elle a trente-six robes, toutes plus magnifiques les unes que les

autres, mais elle est mal à l'aise dedans. Elle souhaiterait une mise

simple, son mari exige d'elle des toilettes millionnaires. Elle aimerait

à se promener à pied, son mari ne veut la laisser sortir qu'en voiture,

avec un valet sur le siége, à côté du cocher. Enfin, dernier supplice,

elle est obligée de commander à des domestiques dont la mine

impertinente et la belle tenue l'intimident et lui imposent énormément.

Mademoiselle Blandureau ne tient en rien de sa mère. Souveraine absolue

de la maison, elle règne sans contrôle; devant sa volonté, toutes les

volontés plient. Les bourgeois vaniteux aiment à se donner des maîtres

dans leurs enfants.

A voir mademoiselle Aurélie, on devine son caractère. Hautaine,

capricieuse, elle n'est et ne peut être sensible qu'aux jouissances

idiotes de la vanité. Elle traverse la vie en jouant les emplois de

reine.

C'est une grande jeune fille à la démarche superbe, très brune, au

regard dur. Ses yeux noirs ont le froid et l'éclair de l'acier. Jamais

on n'y surprit une lueur de sensibilité, ni d'autres larmes que des

larmes de colère. Sa voix sèche et brève est plus impérieuse encore que

son regard.

Elle aime peut-être ses parents. Si elle traite sa mère assez mal, à peu

près comme une première femme de chambre, elle sait bon gré à son père

d'avoir amassé une grande fortune. Il est vrai qu'elle ne lui pardonne

pas de s'appeler Blandureau.

Ce nom ridicule, trivial, commun,--pour parler comme elle,--a empoisonné

sa jeunesse et fait encore son désespoir.

Son horreur pour ce nom date du couvent.

Placée dans une maison peuplée des filles de la vieille aristocratie,

elle eut le tort immense de vouloir humilier des compagnes moins riches.

On se vengea. Ses jeunes amies lui prouvèrent qu'une demoiselle dont le

père s'appelle Blandureau ne peut prétendre à rien, sinon à redorer le

blason de quelque gentilhomme ruiné, et qu'il n'est en ce bas monde

qu'un avantage social vraiment digne d'envie: avoir eu un aïeul aux

croisades.

Les railleries de ses compagnes exaspérèrent Aurélie. Elle y répondit

par un étalage tout à fait ridicule; les épigrammes redoublèrent, on lui

avait donné un surnom, on ne l'appelait plus que _Blandurette_. Dire ce

qu'elle souffrit est impossible.

Enfin comme, un jour de sortie, son père, sur ses ordres exprès, l'avait

envoyée chercher dans un véritable carrosse de gala, ses ennemies,

pendant la récréation, improvisèrent une longue complainte sur l'air de

Cadet-Roussel.

Cette complainte commençait ainsi:

Blandurette a l'air seigneurial

D'un' servante en carnaval;

Pour étaler sa grand' toilette,

Son papa lui donne un' brouette.

Ah! ah!

Oui vraiment,

Blandurette est bonne enfant!

Les cinquante autres couplets n'étaient ni plus méchants ni plus

spirituels, mais ils faillirent faire mourir de dépit mademoiselle

Aurélie: elle eut une attaque de nerfs, et le lendemain sortit de son

couvent pour n'y plus remettre les pieds.

Elle eut des maîtres à domicile.

Mais ce surnom de Blandurette est resté dans sa vie comme un souvenir

amer. Elle n'a revu aucune de ses compagnes du couvent, et, si elle en

rencontre quelqu'une, elle lui lance des regards furibonds.

Si mademoiselle Aurélie a songé parfois au mariage, c'est avec

l'espérance de quitter ce nom fatal. Ce sera le plus beau jour de sa

vie.

Hector n'était pas noble, il est vrai, mais portait un nom sonore,

Malestrat. Elle espérait bien décider son mari à mettre devant une

particule, à prendre un titre même, ce qui n'est pas très difficile,

dit-on, avec de l'argent.

Toute la famille Blandureau habitait alors sa maison de campagne de

Ville-d'Avray, bien qu'on fût au commencement de l'hiver. Il est de bon

ton de rester se morfondre à la campagne jusque dans les premiers jours

de janvier; les nobles familles du faubourg Saint-Germain ne dédaignent

pas cette économie.

La maison de Ville-d'Avray est l'oeuvre des ennuis de M. Blandureau.

Il y a consacré trois ans et près de cinq cent mille francs; il appelle

cette habitation sa bonbonnière.

C'est en effet quelque chose dans le goût des pièces montées que les

restaurateurs servent aux repas de noces et de corps. Tous les ordres

d'architecture s'y mêlent et s'y confondent dans le plus abominable

tohu-bohu. Il y a des tours et des ogives, des poivrières avec un

péristyle italien; des pignons moyen âge avec des colonnes grecques et

des tourelles flamboyantes, enfin une vérandah comme en ont les

planteurs du Sud à leurs habitations.

Il y a à Paris trois ou quatre architectes qui ont gagné cent mille

francs de rente à agrémenter de ces horribles choses la campagne

parisienne, jadis si belle.

La _Folie-Blandureau_, c'est ainsi que les voisins l'appellent pour

flatter l'ex-négociant, est bâtie moitié pierres et moitié briques de

toutes les couleurs. Il y a des peintures à l'extérieur et des

incrustations de marbre et de porcelaine. On dirait quelque chose de

chinois, une pagode si vous le voulez, et le voyageur s'arrête

involontairement pour voir sortir le magot.

Tout autour de l'habitation, il y a un grand parc bien boisé. M.

Blandureau voulait jeter bas les arbres, et les remplacer par des vernis

du Japon; mademoiselle Aurélie l'en a empêché. Son activité alors s'est

rabattue sur le jardin, dont il a voulu faire un petit bois de Boulogne

en miniature: il y a des rochers, une grotte et deux ponts, un étang et

une rivière; il y a aussi une cascade. Un vieux cheval tire à la journée

la rivière d'un puits: la cascade tarit quand le cheval prend ses repas.

C'est à Ville-d'Avray que tomba Hector, le lendemain de son départ de la

Fresnaie, à quatre heures du soir. M. Blandureau, qui se rappelait

l'avoir vu quand il n'avait que dix ans, le reconnut lorsqu'il se fut

nommé.

Il le pressa sur son coeur, en l'appelant son fils, et poussa de

grands cris pour attirer toute la maison, même il cassa une sonnette.

Madame Blandureau accourut au bruit et son mari lui présenta leur

gendre.

--Mais où est donc Aurélie? demanda-t-il; au jardin sans doute?

On chercha mademoiselle Aurélie; on ne la trouva pas.

L'arrivée de son mari futur lui ayant été signalée, elle avait couru

précipitamment à sa chambre.

Comme elle ne fit qu'un brin de toilette, au bout de moins de deux

heures elle reparut. Elle s'avança majestueusement, annoncée de loin par

les froufrous de sa robe de soie qui balayait les tapis à un demi-mètre

derrière elle.

On eût dit la statue de la Dignité descendue de son socle.

--Arrive donc! lui cria M. Blandureau.

Et le bonhomme, prenant la main de sa fille, la mit dans celle d'Hector.

--Allons, embrassez-vous, mes enfants, dit le père.

Les deux enfants ne s'embrassèrent pas.

Mademoiselle Aurélie se recula en dessinant une révérence aussi froide

que correcte.

Hector s'inclina profondément.

La jeune fille venait de décider que son mari ne serait jamais rien pour

elle.

Hector se disait, tout en souriant gracieusement:

--Grand Dieu! que cette grande fille me déplaît! Je n'aurais pas

d'avance décidé de rompre mon mariage, que certainement j'en prendrais

la résolution aujourd'hui.

De ce moment Hector étudia le caractère de mademoiselle Aurélie, il

espérait arriver très rapidement à lui déplaire et à se faire donner

congé.

Le malheur est que M. Blandureau était enchanté de lui; il lui trouvait

l'air bon enfant, et le négociant retiré adore les bons enfants.

Mais c'est précisément cet air que ne peut souffrir mademoiselle

Aurélie. Hector a les façons d'un homme comme il faut, c'est-à-dire

qu'il est simple. Mademoiselle Aurélie, dont le goût n'est pas fort

exercé, confond cette simplicité avec les manières communes. La suprême

distinction pour elle est le vêtement qui attire l'oeil, la démarche

emphatique, la figure solennelle, enfin cette confiance en soi qui donne

aux niais les allures insupportables qu'ils traînent dans le monde.

Hector, au bout d'une heure, savait à fond le caractère de sa fiancée.

Aussi à table eut-il l'humeur enjouée et l'entrain facile d'un

commis-voyageur. Sans se soucier du pincement de lèvres de mademoiselle

Aurélie, il appela M. Blandureau «papa beau-père,» et madame Blandureau

«belle-maman.»

Tout le long du dîner, il parla de commerce, hérissant sa conversation

de chiffres. Il est vrai qu'il ne sait rien du commerce: peu importe; il

parla de spéculations, de hausse, de baisse, de frets, de navires en

charge.

Il avait, dirait-il, une idée des plus heureuses, une entreprise

considérable qu'il voulait commencer immédiatement après son mariage. Il

s'agissait d'opérer une râfle des cuirs bruts sur les marchés du

Mexique; il comptait alors amener une disette, faire la loi à la

tannerie française, maintenir les prix, et réaliser ainsi des bénéfices

considérables.

Mademoiselle Aurélie pâlissait à ces discours.

Ce fut bien autre chose, vraiment, au dessert. Hector s'attendrit, parla

de l'avenir, et dit tout haut ses rêves. Il espérait, une fois marié,

trouver enfin le bonheur et la tranquillité; sa femme serait son

caissier; elle tiendrait les livres et s'occuperait de la

correspondance.

--Songez, mademoiselle, dit-il, s'adressant alors directement à Aurélie,

aux magnifiques affaires que nous pouvons entreprendre et aux bénéfices

immenses que nous réaliserons, car enfin notre maison n'aura presque

plus de frais.

La jeune fille ne répondit pas. En elle-même elle se promettait de

déconcerter fort les plans de son futur mari.

Hector outra un peu son rôle, ce ne fut pas un malheur. A la fin, il

avait réussi presque à déplaire à M. Blandureau.

Cependant, comme il se faisait tard, le négociant ne voulait pas laisser

Hector regagner Paris. Il lui offrit une chambre, mais, sur un signe de

sa fille, il cessa vite d'insister.

--Vous avez peut-être raison de refuser, dit-il au jeune homme, notre

maison dans cette saison est presque inhabitable.

M. Blandureau est bien honnête, sa maison est inhabitable en toute

saison.

Le dernier mot d'Hector en se retirant fut dit à l'oreille de M.

Blandureau.

--Eh bien! lui demanda-t-il, à quand la noce?

--Oh! répondit celui-ci, nous en recauserons, nous avons le temps, rien

ne presse.

Hector s'en alla tout joyeux.--De ce côté-ci, se disait-il, mon affaire

est faite. A l'Anglais, maintenant, sus à l'Anglais!

Mariages d'aventure · 第 24 / 34 题