IV

Elle s'appelait Louise d'Ambleçay et venait d'avoir dix-sept ans.

Sa mère, madame la baronne d'Ambleçay, était restée veuve après peu

d'années d'un mariage heureux. Jeune encore, riche, décidée à ne jamais

se remarier, elle n'eut pas le courage de se séparer de sa fille unique,

et voulut elle-même se charger de son éducation.

Elle eut pour aides, dans cette tâche si difficile, un vieil abbé fort

savant, très spirituel, plus original encore, et une institutrice

anglaise. Par miracle, cette Anglaise était excellente musicienne; par

un miracle plus grand, elle n'était nullement romanesque. Le prêtre et

l'institutrice font encore aujourd'hui partie de la famille; sans aucun

doute, ils finiront leurs jours au château d'Ambleçay, à discuter, sans

pouvoir se mettre d'accord, leur système d'éducation. Car ils ont chacun

un système. Il est vrai qu'ils n'en ont pas fait l'essai sur leur élève.

Ainsi, Louise eut le rare bonheur d'éviter les pensions et les couvents,

dont l'air est si souvent fatal aux jeunes filles. Une brebis malsaine a

plus tôt fait qu'un loup de mettre à mal tout un troupeau, et la plus

sévère vigilance souvent ne peut pas écarter de telles brebis. Enfin les

demoiselles rapportent de la meilleure des maisons d'éducation nombre de

préjugés et de sottes idées, dont plus tard, dans le monde, elles ont

mille peines à se défaire.

A cette éducation, sous les yeux de sa mère, Louise devait cette

ignorance adorable, cette grâce instinctive, cette naïveté sereine, ses

plus grands charmes, bien avant sa rare beauté.

Madame d'Ambleçay vivait fort retirée. Abîmée dans sa douleur, à la mort

de son mari, elle s'était réfugiée dans son château, se refusant à voir

personne. Plus tard, lorsque le temps eut séché ses larmes et ramené un

sourire sur ses lèvres, elle ne voulut plus changer son genre de vie.

Elle pensait que les plaisirs du monde ne valent pas ceux d'une calme

retraite.

Elle recevait cependant quelques-uns de ses parents de Tours, qui tous

les ans, à tour de rôle, venaient passer une quinzaine au château. Elle

avait aussi les visites de quatre ou cinq voisins de campagne, autrefois

amis de son mari, bons gentilshommes qui, malgré leur noblesse, avaient

le bon esprit de ne pas être ou de ne pas paraître mécontents, et qui,

par extraordinaire, ne parlaient jamais politique, au moins devant des

femmes.

Plusieurs fois déjà, dans le pays, on s'était étonné que madame

d'Ambleçay ne parût pas songer à «l'établissement» de sa fille. Quelques

indiscrètes même,--de ces mamans qui conduisent leurs demoiselles à tous

les bals de la préfecture et de la recette générale, avec l'idée fixe

d'y trouver un bon parti,--l'avaient, à cet égard, interrogée à

brûle-pourpoint.

Madame d'Ambleçay répondait ordinairement que rien ne pressait.

Là-dessus, les bonnes âmes avaient charitablement répandu le bruit que

la baronne sacrifiait Louise à son égoïsme maternel, qu'elle la

séquestrait impitoyablement, bien décidée à lui faire, bon gré mal gré,

coiffer sainte Catherine.

Hector sut très vite tous ces détails et beaucoup d'autres encore, par

la femme de son ami. Madame Aubanel était précisément la meilleure, ou

plutôt la seule amie de Louise. Aussi devint-elle la confidente du jeune

homme, sans qu'il s'en doutât. Il recherchait les occasions de se

trouver seul avec elle, et, toutes les fois qu'il le pouvait, il

s'emparait de son bras. Il faisait assaut d'empressements avec

Ferdinand, qu'il trouvait fort ridicule avec sa galanterie de jeune

marié.

Il faut dire que, tout en parlant toujours et sans cesse de mademoiselle

d'Ambleçay, Hector essayait et croyait prendre l'air le plus détaché et

le plus désintéressé du monde. Mais il réussissait mal. Sans sa

préoccupation, il eût surpris de malins sourires sur les lèvres de la

jeune femme. Elle croyait voir clair dans le coeur de l'ami de

Ferdinand.

Hélas! il n'y voyait rien lui-même, au moins dans les premiers jours.

S'il dissimulait, c'était de très bonne foi. Il était le premier à

prendre le change.

S'il restait à la Fresnaie, lui qui s'était si bien promis de partir dès

le lendemain du mariage de son ami, c'est qu'il ne pouvait faire

autrement. Il se le prouvait.

Les prétextes ne lui manquaient pas, ni les excellentes raisons. Il n'y

a pas, en Touraine, de bonne fête sans lendemain, de noce sans «retour.»

C'est à qui, des parents et des amis, recevra les nouveaux mariés. Les

broches tournent quinze jours durant, les violons font rage toutes les

nuits; les bals, les dîners, les parties de campagne se succèdent sans

interruption. Pour que cette folie de plaisirs se calme, il faut que

toute la parenté soit sur les dents.

Hector pouvait-il refuser les invitations qui pleuvaient dru comme

grêle? Non certes. C'eût été faire injure à son ami.

Et partout il retrouvait mademoiselle d'Ambleçay, dont la mère, pour ce

fait du mariage d'une amie de sa fille, avait renoncé à ses habitudes

d'isolement.

Moins prévenu, Hector aurait à coup sûr remarqué le singulier changement

qui s'opérait dans le caractère de la jeune fille. Elle, si rieuse, si

expansive le premier jour, elle devenait de plus en plus réservée. A

l'encontre de ce qui arrive d'ordinaire, il l'intimidait davantage à

mesure qu'elle le connaissait mieux.

Il ne fit pas cette remarque, lui qui se flattait de connaître les

femmes, parce que le séducteur le plus habile perd ses moyens dès

l'instant où il aime sérieusement, de même que le meilleur acteur

deviendrait exécrable s'il ressentait vraiment la passion qu'il

s'efforce de rendre.

Cependant les jours se passaient, et chaque soir Hector faisait sa malle

pour la défaire le lendemain. Il se maudissait d'être si faible; il se

trouvait inconvenant et même un peu ridicule, de demeurer là, en tiers

dans une lune de miel, de jouer le rôle de trouble-fête, d'épouvantail à

amoureux. Parfois il était pris de remords.

--Le pauvre Ferdinand, pensait-il, doit être excédé de moi. Il y a

longtemps qu'à sa place j'aurais très poliment jeté à la porte mon bon

ami Hector.

Mais Ferdinand n'avait pas si mauvais caractère. La présence de son ami

l'enchantait. Il disait les plus jolies choses sur l'amour et l'amitié,

et ne se reprochait rien, sinon l'excès de son bonheur, qui commençait à

l'inquiéter sérieusement. Il aurait vécu cent ans ainsi, sans se douter

des perplexités de son ami. Il fut averti par sa femme.

C'était un matin, les jeunes mariés déjeunaient en tête-à-tête. Dès

l'aube, Hector avait gagné les champs sous le prétexte très plausible de

tirer quelques perdrix, en réalité pour aller rôder un peu du côté du

château de madame d'Ambleçay. Ferdinand bénissait ce phénix des amis,

qui, en dépit de ses affaires,--car il devait avoir des affaires,--leur

consacrait ainsi plusieurs semaines.

--Es-tu bien sûr, mon ami, demanda madame Aubanel, que sa seule amitié

pour toi, pour nous, retienne M. Malestrat à la Fresnaie?

--Parbleu! répondit Ferdinand, la bouche pleine, quelle autre

raison.....

--Qui sait? quelque gentille raison, toute jeune, bien blonde.....

--Bah!...

--Mademoiselle d'Ambleçay, par exemple?

--Comment, ton amie, tu crois? quelle idée! Mais au fait, pourquoi non?

on la dit fort bien, cette demoiselle.

--On la dit... comme si tu ne la connaissais pas.

--Je la connais; mais vous savez bien, madame, que depuis deux ans je

n'ai pas regardé d'autre femme que vous.

--Et j'espère bien que ce sera toujours ainsi.

--Je le jure, dit gravement Ferdinand. Mais revenons à ta découverte.

Hector amoureux, c'est invraisemblable! Comment ne m'a-t-il rien dit? ce

serait le comble de la dissimulation, un crime de lèse-amitié; j'en

aurai raison, et certainement je le confesserai.

La confession était toute faite.

Les indécisions d'Hector avaient cessé, après trois semaines des plus

cruelles et des plus comiques perplexités qui aient jamais troublé le

coeur et l'esprit d'un amoureux.

La première fois, la nuit du bal, après une journée délicieuse, Hector

n'avait pas eu le loisir de la réflexion. Il n'était pas une de ses

pensées qui ne fût à cette adorable jeune fille, à mademoiselle

d'Ambleçay. Il subissait le charme.

Le lendemain seulement, le souvenir de mademoiselle Blandureau, de cette

inconnue qu'il devait épouser, vint méchamment troubler son bonheur. Il

chassa vite cette idée importune, se disant qu'il aurait bien assez de

toute sa vie pour penser à celle qui allait être sa femme, et il ne

songea plus qu'à Louise.

Mais il revint à la charge, ce souvenir, plus vif, plus pressant. Au

milieu des rêves d'Hector, mademoiselle Aurélie Blandureau se dressait

devant lui, froide et sévère comme le remords. Elle disait:

--Que fais-tu, fiancé coupable, que fais-tu, tandis que je t'attends? Tu

oublies, je le vois, cette lettre qu'il y a deux mois à peine tu

écrivais à mon père. C'est une horrible trahison.

--Daignez m'excuser, ombre irritée, murmurait Hector. Vous devez bien

comprendre qu'il n'y a rien de sérieux dans tout ceci; je vais partir et

j'oublierai celle que vous croyez, bien à tort, votre rivale.

--Je suis ta femme, ou c'est tout comme, reprenait l'ombre de

mademoiselle Aurélie; désormais toutes tes pensées m'appartiennent. Tu

n'as plus le droit d'ouvrir ton coeur à une autre femme. Ton père

a-t-il, oui ou non, donné sa parole? Tu as, toi, reconnu la dette.

Est-ce ainsi que tu prétends remplir des engagements deux fois sacrés?

Que dira M. Blandureau, mon trop crédule père?

--Hélas, oui! murmura Hector, que dira M. Blandureau?

Et il baissait la tête comme un coupable. Il ne pouvait s'empêcher

d'avouer que l'ombre de la fiancée inconnue avait raison, et il

cherchait à la désarmer par de belles promesses.

Enfin, le jour arriva où, après un examen de conscience, il dut s'avouer

qu'il était sérieusement épris de mademoiselle d'Ambleçay, mais là,

sérieusement, pour tout de bon. Il était amoureux comme jamais il ne

l'avait été, comme il ne croyait pas qu'on pût l'être.

Ce fut le comble. L'ombre d'Aurélie devint inexorable. Elle le pressait,

le tourmentait, le harcelait, le torturait nuit et jour. Il n'avait

plus un instant de répit.

Pris comme dans un inextricable labyrinthe, entre le passé et le

présent, il ne voyait pas d'issue à l'avenir. Il se creusait l'esprit à

chercher un expédient pour concilier ce qu'il appelait son devoir et ses

désirs les plus chers. Mais comme tous les hommes d'imagination, il

n'arrivait qu'à des combinaisons romanesques et impossibles.

Il était bien disposé à ne pas épouser mademoiselle Blandureau, mais il

ne voulait pas reprendre sa parole. L'idée d'une banqueroute au jour de

l'échéance lui faisait horreur. C'était le seul moyen pourtant. Il le

repoussa, ce moyen, le reprit, l'écarta, le discuta longtemps, et

finalement dut se résoudre à l'admettre.

--Mon père, se disait-il, a pris des engagements; il n'en avait pas le

droit. J'ai eu le tort de ratifier moi-même ces engagements. Mais

qu'ai-je promis en définitive? d'aimer mademoiselle Blandureau. Or,

l'amour n'est si beau que parce qu'il est involontaire, et j'en aime une

autre. Si je tenais ma parole, je serais un malhonnête homme, car

j'assurerais mon malheur et celui d'Aurélie. Donc, je dois m'abstenir.

Il y a force majeure; ce n'est plus une banqueroute, c'est une faillite

simple.

J'ai droit à un concordat.

Résolu à ne pas laisser échapper le bonheur qui passait à portée de sa

main, il poursuivit son idée de rupture dans tous ses développements.

Quel tort faisait-il à mademoiselle Aurélie? Aucun certainement. Elle ne

l'avait jamais vu, et ainsi elle ne pouvait l'aimer; donc, aucune

souffrance. Étant très riche, elle n'aurait qu'à choisir entre tous les

partis qui se présenteraient; donc, aucun préjudice.

Tout le difficile pour Hector n'était plus que de redemander sa parole à

M. Blandureau. Cette terrible perspective le tint en suspens deux jours

encore. Mais il usa ce remords comme les autres. Il décida qu'il

écrirait lorsque tout serait terminé, c'est-à-dire lorsqu'il aurait

demandé la main de mademoiselle d'Ambleçay.

Dès lors il bannit tout souci, donna congé au souvenir fâcheux de

mademoiselle Aurélie, et, tout entier à son amour, il attendit une

occasion favorable pour se déclarer bravement.

Bravement est peut-être de trop. L'audacieux Hector était devenu fort

timide. Il aurait sans doute attendu longtemps encore, lorsque madame

Aubanel précipita les événements. Pour la centième, la millième fois,

il venait d'amener--maladroitement--la conversation sur mademoiselle

d'Ambleçay.

--Ma présence ici la contrarie donc? demanda-t-il; c'était votre

meilleure amie, madame, et depuis votre mariage elle n'est pas venue

vous rendre visite une seule fois.

--Ah! vous avez remarqué cela? C'est grave, dit madame Aubanel.

Ferdinand se mit à rire. Hector rougit, balbutia, s'embrouilla, mais

n'en continua pas moins. Deux minutes plus tard, il en était à cette

question qui lui brûlait les lèvres:

--Elle ne songe donc pas à se marier?

--Eh! le sais-je? répondit la jeune femme en souriant. Il fallait le lui

demander, vous qui avez dansé si souvent avec elle.

--J'y ai bien pensé, dit naïvement Hector, mais je n'ai pas osé.

--Il fallait oser.

--Quoi! vous croyez... je pourrais espérer... elle vous aurait parlé...

--Comme vous y allez! Je ne crois rien, je ne sais rien, on ne m'a rien

dit.

--Ah! madame, vous êtes cruelle, reprit Hector avec découragement; moi

qui déjà songeais...

--A la demander en mariage? Essayez... Seulement vous rencontrerez, je

le crains, certaines difficultés...

--Je ne suis pas noble, c'est vrai.

--Oh! ce ne serait pas une raison.

--Qu'est-ce, alors? Oh! madame, dites-le moi, je vous en prie...

--C'est un secret.

C'en était trop pour Ferdinand, qui depuis cinq minutes faisait, pour

s'empêcher de rire, des efforts surhumains. En voyant la figure piteuse

de son ami, sur ces mots: «C'est un secret,» il éclata. Il ne riait pas,

il se tenait les côtes, il se tordait. A peine le fou rire lui

laissait-il le moyen d'articuler quelques lambeaux de phrases.

--Parle, mon ami, disait-il, continue, cher Hector, tu me ravis... Ah!

si tu pouvais te voir! tu es trop drôle... Non, de ta vie tu n'as été si

amusant...

Le rire de son mari avait gagné madame Aubanel. Hector se leva furieux.

--Eh bien, oui! s'écria-t-il, j'aime mademoiselle Louise; qu'y a-t-il de

si risible à cela?

Et comme on ne lui répondait pas:

--Oui, je l'aime, continua-t-il, et mon plus ardent désir est de

l'épouser. Et au fait, j'en aurai le coeur net. Je vais aller demander

sa main, aujourd'hui même, sur-le-champ. Je me rends de ce pas chez

madame d'Ambleçay...

--Et tu lui diras? demanda Ferdinand.

--Je lui dirai: «Madame, j'aime votre fille, je crois que je ne lui suis

pas indifférent...»

--Tu n'es qu'un fat.

--Je répète ce que ta femme m'a dit...

--Oh! par exemple, quelle horreur! fi! monsieur, interrompit madame

Aubanel...

Hector lança à la jeune femme un regard furibond.

--Je puis, reprit-il, m'être cruellement trompé sur le sens de certaines

de vos paroles; alors je ne dirai pas cela. Non, je dirai.... je

dirai... je... Eh! par ma foi! je ne sais pas ce que je dirai; mais je

parlerai, je m'expliquerai. Dans tous les cas je sortirai de cette

affreuse incertitude qui me tue. Je ne puis supporter l'incertitude,

c'est pour moi comme une rage de dents. Et quand une dent m'empêche de

dormir, je n'hésite pas... je la fais arracher.

Et il sortit, laissant ses amis dans un nouvel accès de gaîté.

--Parbleu! s'écria Ferdinand, d'un ton suffisant, le pauvre garçon a

perdu la cervelle; je n'étais certes pas plus fou la veille de mes

noces.

--Eh bien! monsieur? dit gaîment madame Aubanel en menaçant son mari du

doigt...

--Je serai fou très longtemps encore, rassure-toi. Mais sérieusement, je

voudrais bien que ce mariage d'Hector réussît, nous fonderions ici une

colonie d'amis. A-t-il des chances, au moins?...

--J'ai de bonnes raisons pour croire que Louise ne dira pas non.

--C'est déjà quelque chose.

--Malheureusement, je suis au moins aussi sûre d'une vive résistance de

la part de madame d'Ambleçay.

--Bast! quand on se sent aimé on est bien fort; je jure pour ma part que

si tes parents s'étaient opposés à notre mariage...

--Chut!... le voici.

Hector reparut, plus grave qu'un député le jour du vote de l'Adresse,

tout de noir vêtu comme un notaire où un maître d'hôtel. Il achevait de

mettre ses gants paille.

--Je pars pour le château d'Ambleçay, dit-il d'un ton résolu.

Ses amis essayèrent quelques représentations des plus justes, mais tous

leurs efforts échouèrent contre son obstination.

--Je veux être fixé, répondit-il; je me sens en veine de courage, j'en

profite, le sort en est jeté. La voiture doit être attelée, adieu;

souhaitez-moi bonne chance.

Lorsque Hector fut parti, madame Aubanel conjura son mari de courir

après cet imprudent, qui par une démarche inconsidérée allait

certainement tout compromettre.

--Je ne me dérangerai certes pas, répondit Ferdinand; crois-tu donc,

chère amie, qu'il ira chez la baronne? que nenni. Le château est à près

d'une heure d'ici, il aura le temps de la réflexion, et nous allons le

voir revenir tout penaud.

V

Une fois seul, en voiture, sur la route du château de la baronne, Hector

réfléchit en effet.

Quelle aventure courait-il? n'était-ce pas une folie? Aller ainsi, seul,

de but en blanc, demander à madame d'Ambleçay la main de sa fille,

c'était marcher au-devant d'un refus. Qui le forçait à risquer ainsi,

sur une seule carte, le bonheur de toute sa vie? Il pouvait attendre, se

faire mieux apprécier de la mère de Louise, intéresser ses amis à son

succès...

Il se dit tout cela. Mais il n'en poursuivit pas moins sa route. Ce

n'est pas qu'il redoutât les railleries de Ferdinand, mais il obéissait

à une voix secrète, inexplicable pressentiment qui lui conseillait de

poursuivre.

En chemin il rencontra un pauvre, et vida sa bourse entre les mains du

mendiant, surpris d'une semblable générosité. S'il était passé devant

une église, il y serait entré pour faire brûler un cierge. Le bruit de

la voiture ayant effrayé des pies en train de picoter au milieu de la

route, il remarqua avec satisfaction qu'elles étaient trois et qu'elles

avaient pris leur vol à droite. Cet augure est infaillible.

Dans la cour du château, un gros dogue assez laid et passablement

malpropre vint à lui, le flaira, et se mit à lui lécher les mains. Il le

flatta doucement. Les caresses de ce chien lui semblaient encore un

heureux présage. L'inquiétude et l'attente doivent avoir donné naissance

à la superstition.

Comme il traversait le jardin, il crut apercevoir derrière les massifs

une robe blanche qui fuyait. Il reconnut ou plutôt devina Louise.

Enfin, on l'introduisit dans le salon, en le priant d'attendre. On était

allé prévenir madame d'Ambleçay. Il eut ainsi le temps de se remettre un

peu. Il en avait besoin. Sa démarche en ce moment lui apparaissait comme

un acte de démence insigne. Pour un peu il se serait enfui comme un

voleur, lorsque la baronne entra.

C'est une femme d'une quarantaine d'années, mais jamais on ne lui

donnerait cet âge. Le calme et la quiétude de sa vie lui ont laissé

cette fleur de jeunesse que dès la vingtième année perdent les femmes de

la ville. On ne se douterait jamais de ses souffrances passées, sans ses

cheveux blancs, qui forment avec sa figure juvénile le contraste le plus

étrange, et attestent la profondeur de ses chagrins. Sa voix est douce,

un peu traînante, son geste affable et digne. Toute sa personne est

empreinte de cette distinction suprême que la fortune ne donnera jamais.

Ses yeux, fort beaux, trahirent, en apercevant Hector, une légère

surprise. Mais ce ne fut qu'un éclair. Elle pensa que sans doute il

quittait la Fresnaie et venait lui faire une visite d'adieu. D'un geste

gracieux, elle indiqua un fauteuil à son visiteur, et prit place

elle-même sur une causeuse.

Hector était fort pâle à ce moment, comme un homme qui s'est jeté à

l'étourdie dans un grand péril et s'aperçoit qu'il ne peut plus reculer.

Son mariage à cette heure pouvait n'être plus qu'une question

d'habileté. Il le comprit, et parvint à dominer un peu son angoisse.

«Pas de phrases entortillées, pensa-t-il, droit au but; je m'expliquerai

après.» Sa voix était fort tremblante, mais très distincte pourtant.

--Madame, dit-il, je n'ai pu voir sans l'aimer mademoiselle votre fille.

Si j'avais le bonheur d'être par vous jugé digne d'elle, je n'aurais pas

assez de toute ma vie pour payer la dette de ma reconnaissance.

Madame d'Ambleçay se leva brusquement, en portant la main à son front.

Une foule de circonstances qui lui avaient échappé ou lui avaient paru

insignifiantes, se présentaient tout à coup à son esprit comme un

faisceau lumineux. Elle s'accusa d'imprévoyance et d'aveuglement.

--Imprudente! murmura-t-elle en reprenant sa place, imprudente...

--Pardonnez-moi, madame, continua Hector avec un geste suppliant,

pardonnez-moi la singularité, l'inconvenance même de ma démarche. J'ai

obéi à un sentiment dont je ne suis plus le maître. D'ordinaire, dans le

monde, un ami, un parent, se chargent de la demande que j'ai osé vous

faire moi-même. Mais, hélas! je n'ai plus de parents, je suis seul,

isolé. Vous me connaissez à peine, je le sais, mais toute une ville, le

jour où vous le voudrez, se lèvera pour témoigner de l'honneur de ma

famille. Pour moi, madame, demandez-moi, si vous le voulez, des années

d'épreuves...

Le regard froid et sévère de la baronne glaça les paroles sur les

lèvres d'Hector; il y eut un moment de silence aussi embarrassant pour

l'un que pour l'autre.

--Croyez, monsieur, dit enfin madame d'Ambleçay, mal remise encore de

son émotion et de sa surprise, croyez que je me tiens pour très honorée

de votre démarche. Mieux eût valu, pourtant, me la faire pressentir;

prévenue, je vous aurais épargné la douleur d'un refus, car il m'est

impossible d'accueillir votre demande...

--Oh! madame! s'écria douloureusement Hector...

--Impossible! monsieur.

Un cri étouffé, qui semblait venir de la pièce voisine, répondit à ce

mot, prononcé d'un ton ferme qui annonçait une inébranlable résolution.

--Écoutez... dit la baronne avec inquiétude, imposant silence à Hector.

Presque aussitôt on entendit comme le bruit sourd d'un corps qui

s'affaisse sur lui-même, et madame d'Ambleçay s'élança vers une des

portes du salon.

Elle écarta la tapisserie, ouvrit vivement la porte, embrassa d'un coup

d'oeil l'appartement, et se retournant vers Hector qui l'avait suivie:

--Je vous prie de m'attendre, dit-elle.

La porte se referma sur la baronne, et le jeune homme demeura seul.

Qui avait poussé ce cri? mademoiselle d'Ambleçay, évidemment. Elle

écoutait donc aux portes!...

En toute autre circonstance, Hector se serait beaucoup amusé de cette

situation à la fois triste et comique, et d'une vulgarité désolante.

Mais il n'avait pas le coeur à la raillerie. A peine osa-t-il se

réjouir de cet aveu si formel arraché à la jeune fille. Quelle serait

l'influence de cet aveu involontaire sur la décision de madame

d'Ambleçay? Là était pour lui toute la question.

Dévoré d'inquiétudes et d'angoisses, ne sachant s'il devait craindre ou

espérer encore, il se laissa tomber sur un fauteuil, prêtant l'oreille à

tous les bruits de la maison. Son sort se décidait en ce moment. Un mot

allait consommer son désespoir ou le faire renaître au bonheur.

Il était si profondément plongé dans ses sombres réflexions, qu'il

n'entendit pas la porte s'ouvrir et ne s'aperçut pas de la présence de

l'ancien précepteur de Louise. Il fallut que celui-ci lui touchât

légèrement le bras.

Hector tressaillit comme un dormeur éveillé par un seau d'eau froide. Sa

figure exprima un si naïf ébahissement, il roulait des yeux si effarés,

que l'abbé ne put s'empêcher de sourire.

--Monsieur, dit le prêtre, madame la baronne ne tardera pas sans doute à

revenir, mais elle a craint pour vous l'ennui, et m'envoie vous tenir

compagnie.

Le jeune homme s'inclina.

--Ce cher abbé, pensa-t-il, va, sans s'en douter, me raconter tout ce

qui se passe.

Folle présomption! En vain Hector se mit en frais de ruses et de

diplomatie. A toutes ses questions insidieuses ou directes, le spirituel

prêtre trouva moyen, tout en parlant beaucoup, de ne répondre absolument

rien. Si bien, qu'après une heure et plus de conversation, le triste

amoureux n'était pas plus avancé qu'auparavant. Il était fort

déconcerté, lorsqu'à sa grande satisfaction la baronne vint rompre le

tête-à-tête. L'abbé, presque aussitôt, s'esquiva discrètement.

La physionomie de madame d'Ambleçay accusait une douleur profonde. Il

était aisé de voir qu'elle avait pleuré; elle avait encore quelque peine

à retenir ses larmes. Hector aurait eu pitié de l'altération des traits

de la pauvre mère, si lui-même n'avait beaucoup souffert. La douleur est

égoïste.

--Avant tout, monsieur, dit la baronne avec des prières dans la voix,

jurez-moi, quoi qu'il puisse arriver, de ne jamais ouvrir la bouche sur

ce qui vient de se passer.

--Je vous le jure, madame.

L'accent inimitable de sincérité d'Hector dut rassurer madame

d'Ambleçay. Elle le remercia d'un seul regard, mais ce regard valait

toutes les actions de grâces de la terre.

--Tout à l'heure, monsieur, reprit-elle, à votre demande si imprévue,

j'ai répondu: impossible. Alors,--elle rougit en prononçant ces

mots,--alors, je n'avais pas consulté ma fille. Maintenant, c'est avec

son assentiment que je viens vous dire: Je ne crois pas qu'il me soit

possible de vous accorder jamais sa main.

Hector saisit parfaitement la nuance de cette seconde réponse. Pourtant

ce fut comme une seconde blessure. Ce n'était pas là ce qu'il attendait.

Il retombait rudement à terre, de toute la hauteur de ses espérances. La

baronne continua:

--Voici bien longtemps déjà que le mariage de ma fille est

inexorablement arrêté. Le baron d'Ambleçay, à son lit de mort, a désigné

lui-même l'époux qu'il destinait à sa fille. J'ai juré d'obéir à ses

volontés; on ne trahit pas un serment fait au chevet d'un mourant. Dût

mon coeur se briser, dût le coeur de Louise être brisé de même, nous

tiendrons une promesse sacrée. On n'est jamais complètement malheureux

lorsqu'on a la conscience d'avoir rempli son devoir.

--N'est-il donc plus d'espoir? murmura Hector accablé.

--Je vous en fais juge, monsieur, écoutez-moi: A la Révolution, le

grand-père de mon mari émigra avec toute sa famille, sa femme et ses

cinq enfants. Tous ses biens furent mis en séquestre, et il ne tarda pas

à tomber dans une détresse profonde. C'est à Londres qu'il s'était

réfugié. Lui et les siens faillirent périr de misère, de froid et de

faim, dans cette ville où ils ne connaissaient personne. Pour donner un

peu de pain à ses enfants, il se plaça comme homme de peine chez un

riche fabricant, et sa femme, une Cinq-Cygne, fit des ménages dans le

voisinage. Mais que pouvaient leurs efforts!... La femme tomba

dangereusement malade. Un propriétaire inexorable allait, faute de

paiement, jeter toute la malheureuse famille dans la rue, c'en était

fait d'eux, lorsque la Providence, dont il ne faut jamais désespérer,

leur envoya un sauveur. Un riche baronnet recueillit le grand-père de

mon mari et lui offrit, ainsi qu'à tous les siens, la plus noble des

hospitalités. Et cela, non pour quelques jours, pour quelques mois, mais

pour des années. Les d'Ambleçay doivent leur salut à cet homme si

généreux, à cet ami des jours malheureux. Et plus tard, lorsque la

tempête révolutionnaire fut calmée, c'est grâce à lui qu'ils purent

regagner la France et recouvrer une partie de leurs biens. Le souvenir

de ce bienfait s'est transmis comme héritage dans notre famille,

monsieur.

--Je le comprends, répondit faiblement Hector.

--Eh bien, monsieur, nous pouvons aujourd'hui acquitter cette dette. A

son tour, la famille de ce noble Anglais a connu le malheur; son fils a

été ruiné. Plusieurs fois mon mari est allé mettre à ses pieds toute

notre fortune; jamais il n'a voulu accepter une obole de ceux qui

devaient plus que la vie à son père. Il aurait pu travailler,

entreprendre quelque chose, tenter de relever sa fortune; mais vous

savez l'horreur profonde, insurmontable, de la noblesse anglaise pour

tout ce qui touche au commerce. Le baronnet, enfermé dans le château de

ses pères, refusa toutes les propositions, préférant sa médiocrité,

héroïquement supportée, à toutes les jouissances de richesses acquises

au prix de ce qu'il appelait son honneur. Enfin, il est mort, ne

léguant à son fils que sa pauvreté et un nom sans tache.

C'est ce fils, monsieur, qui doit être le mari de Louise.

--Ah! s'écria Hector, emporté par son désespoir, l'Anglais n'avait fait

que partager sa fortune, et vous, madame, vous sacrifiez votre fille.

--Cette union, monsieur, dit sévèrement la baronne, a été arrêtée entre

le père de ce jeune homme et mon mari. Nous n'avions aucun autre moyen

de venir en aide à une famille cruellement éprouvée, trop fière pour

accepter la restitution d'une aumône.--Car ils ont fait l'aumône aux

d'Ambleçay. Depuis longtemps le jeune baronnet est prévenu, il connaît

nos conventions, il sait que ma fille lui est destinée, l'époque fixée

pour ce mariage approche, et enfin, pour tout vous dire...

La pâleur livide d'Hector effraya la baronne; aussi hésita-t-elle une

minute après ces dernières paroles.

Elle s'arma cependant de courage, et détournant la tête:

--Nous l'attendons, dit-elle d'une voix faible.

--Vous êtes cruelle! madame, répondit Hector avec amertume, il ne

fallait pas revenir sur votre refus...

--Je suis revenue sur mes premières paroles, parce que j'étais contre

vous avant d'avoir parlé à Louise; maintenant je suis pour vous.

J'aurais tout fait pour hâter la conclusion de ce mariage, désormais je

ne ferai rien...

--Qu'espérez-vous alors?...

--J'espère en Dieu, monsieur. Le fiancé de ma fille peut oublier sa

promesse, Louise peut lui déplaire... que sais-je?...

Hector secoua tristement la tête.

--Si encore on pouvait aider à cet oubli. Ah! si je le connaissais,

j'irais lui dire...

--Vous ne lui diriez rien, monsieur. Si seulement vous prononciez le nom

de ma fille devant lui, vous auriez alors moins de chances

qu'aujourd'hui.

--Mais je suis riche. Si la moitié de ma fortune...

--Si c'était une question d'argent, elle serait déjà résolue.

--Oh! murmura Hector, arrêter ainsi par avance des mariages! fatale

imprudence. Mon père aussi, madame, reprit-il plus haut, avait décidé

que j'épouserais la fille d'un de ses amis. Il m'attend, cet ami...

--C'est encore un obstacle dont vous ne parliez pas.

--S'il n'y avait que celui-là! ajouta-t-il étourdiment.

--Je vous excuse, monsieur, reprit madame d'Ambleçay avec dignité, ce

n'est pas votre raison qui parle. Sachez même que si le baronnet venait

à oublier la parole de son père, je ne vous accorderais pas la main de

Louise avant le mariage de votre fiancée..... Mais permettez-moi d'aller

rejoindre ma fille, et reposez-vous sur la Providence. J'aurai cependant

encore un service à réclamer de vous...

Hector arrêta du geste madame d'Ambleçay.

--Je vous comprends, madame, dit-il; ce soir même j'aurai quitté la

Fresnaie.

Et, prenant congé de la baronne, il se retira désespéré, la tête vide,

le coeur gonflé de sanglots. Il sentait qu'il laissait son âme dans ce

petit château de Touraine.

Comme il traversait lentement la cour pour regagner sa voiture,

cherchant à deviner laquelle de toutes ces fenêtres était celle de

Louise, il fut rejoint par l'abbé. Il salua tristement ce prêtre dont il

enviait le bonheur.

Ne vivait-il pas presque de la même vie que mademoiselle d'Ambleçay? il

la voyait tous les jours, il pouvait lui parler à toute heure.

--Cher monsieur, lui dit le vieux précepteur, excusez-moi de courir

ainsi après vous, mais ne m'avez-vous pas dit tantôt que vous comptiez

partir prochainement pour Paris?

--J'y serai demain, répondit Hector avec un soupir.

--Ma foi! cela tombe bien. Je vous serais fort obligé s'il vous

convenait de vous charger pour moi d'une petite commission...

--Je suis tout à votre service, monsieur...

--Oh! c'est simplement une lettre à remettre de ma part au fiancé de

mademoiselle Louise, sir James Wellesley, qui habite pour le moment la

capitale, rue de Rivoli, hôtel des Etrangers.

Hector prit la lettre en tremblant de plaisir, et l'abbé qui se

confondait en remercîments le reconduisit jusqu'à sa voiture.

--Que veut dire ceci? pensait Hector, lorsqu'il se trouva seul; madame

d'Ambleçay ne m'avait pas dit le nom de cet Anglais de malheur;

prendrait-elle ce moyen détourné? M'autorise-t-elle tacitement ainsi à

faire tous mes efforts pour amener une rupture? Non, ce n'est pas

probable. Est-ce Louise qui... Oh! non, non, impossible, l'idée doit

venir de l'abbé, je le soupçonne très fin, avec son air bonhomme. Le

chagrin de son élève m'aura valu sa protection. Il sait le proverbe:

«Aide-toi, le ciel t'aidera,» et il me conseille, c'est évident, de

donner un coup de main à la Providence. Il m'en fournit les moyens. A

bon entendeur, salut! Je ne parlerai jamais de madame d'Ambleçay à M.

Wellesley; mais que je perde l'amour de Louise s'il vient jamais en

Touraine!

Hector trouva ses amis de la Fresnaie fort inquiets de sa longue

absence, et sa figure bouleversée ne les rassura pas.

--Vous avez échoué? lui demanda madame Aubanel.

--Hélas, oui!... il me reste bien peu d'espoir.

Strict observateur de sa parole, Hector ne parla pas de la scène du

salon, mais en peu de mots il résuma sa conversation avec la mère de

Louise. Lorsqu'il en arriva à la lettre dont il était chargé par l'abbé,

madame Aubanel partagea son avis.

--C'est une branche de salut qu'il vous tend, dit-elle, mais soyez

circonspect. Je connais la baronne depuis mon enfance, jamais je ne l'ai

vue revenir sur une décision. Pas un mot de Louise à sir James. Si je

suis surprise d'une chose, c'est qu'elle ne vous ait pas repoussé

absolument. Il y a pour moi là-dessous un mystère que je pénétrerai. Je

dois vous avouer que je connaissais l'histoire de la famille d'Ambleçay,

et l'échange des paroles...

--Et je n'en savais rien, moi! s'écria Ferdinand; ma femme a des

secrets, c'est une trahison. Mais toi, pauvre ami, que vas-tu faire?

--D'abord, partir ce soir même; puis, j'agirai selon les circonstances.

Toi-même, à ma place, que ferais-tu?

--Vrai, je n'en sais absolument rien. Tout ce que je puis dire, c'est

que si entre Herminie et moi j'avais aperçu un rival, un homme, un

Anglais surtout...

--Eh bien?

--Je l'aurais étranglé, net, sans remords. Moi, d'abord, je ne puis

souffrir les Anglais.

--Hélas! j'avais la faiblesse d'aimer ce peuple.

--Quel aveuglement!

--J'en reviens. C'est égal, ton moyen est violent.

--Surtout, conclut madame Aubanel, de la prudence, monsieur Hector, de

la prudence.

Quelques heures plus tard, Ferdinand conduisait son ami à la station de

chemin de fer la plus voisine, distante encore de trois lieues.

Hector expliquait à Ferdinand une combinaison ingénieuse et infaillible

qu'il venait d'imaginer.

--Vois-tu bien, cher ami, je vais trouver cet Anglais maudit, je

l'accable de prévenances, je lui ouvre mon coeur, ma maison, ma

bourse...

--C'est aimable de ta part.

--N'est-ce pas? Le voilà donc séduit. Il est mon ami, mon inséparable,

nous ne faisons plus qu'un, il ne voit que par mes yeux.

--Jusqu'ici, tout va bien; et après?

--Après, ami Ferdinand, j'inocule à ce fils de la perfide Albion le

virus de tous les vices de notre civilisation gangrenée. J'éveille en

lui toutes les passions qui ruinent le coeur, l'esprit, la santé et la

bourse. Je le fais joueur, ivrogne, libertin. Je le plonge au plus

profond du cloaque infect de la débauche. Je le veux, d'ici un an, perdu

d'honneur et de dettes, chauve, et sans un sou...

--Tais-toi, Hector, la passion te fait perdre le sens moral.

--Ce n'est rien encore. Il est ruiné, je viens à son secours; je lui

prête de l'argent, tant qu'il en veut, plus qu'il n'en veut. Je nourris

royalement ses vices. Je lui jette en pâture cent, deux cent, cinq cent

mille francs, s'il le faut... C'est bien le diable si madame d'Ambleçay

accepte un pareil gendre. J'admets pourtant qu'elle se résigne à

immoler sa fille à ce sacripant, alors j'use de mes droits. J'ai pris

mes précautions, l'Anglais m'a signé des lettres de change, je

l'exécute, et je l'envoie pourrir à Clichy...

--Diable! dit Ferdinand, tu es un ingénieux scélérat. Mon procédé était

brutal, le tien est plus doux, mais bien autrement abominable.

--Rassure-toi! cher ami; dès le lendemain de mon mariage avec

mademoiselle d'Ambleçay, je lui assure une rente perpétuelle de vingt

mille livres. Quant au reste, tant pis pour lui. De quoi s'avise-t-il,

cet intrigant, de vouloir épouser la femme que j'aime?

Les deux amis venaient d'entrer à la gare.

Hector avait pris son billet et faisait enregistrer ses bagages.

Ferdinand l'attira dans un coin.

--Écoute, dit-il mystérieusement, il est venu cet été à la Fresnaie un

photographe...

--Ah ça! que me chantes-tu là?

--Patience donc. Il n'était pas fort habile, cet artiste, cependant je

l'ai autorisé à faire le portrait de ma femme. Mademoiselle d'Ambleçay a

profité de l'occasion pour avoir le sien. Il en était resté une épreuve

à ma femme, je l'ai volée pour toi, la voici...

--Oh! donne, cher Ferdinand, donne vite, tu es le meilleur des amis.....

Te faut-il tout mon sang?

--Merci pour aujourd'hui. Il est assez laid, ce portrait; mais tu sais,

les blondes viennent mal. Allons, adieu! le train va partir, envoie-moi

ton adresse, nous te tiendrons au courant...

Hector monta en wagon, bénissant au fond du coeur l'abbé, madame

Aubanel, Ferdinand, la photographie et les photographes.

Il n'était pas seul dans son compartiment, ce qui le chagrina beaucoup.

Mais il profita du sommeil des autres voyageurs pour sortir plus de cent

fois de sa poche le portrait de mademoiselle Louise et lui dire les plus

jolies choses.

Mariages d'aventure · 第 23 / 34 题