Le véhicule avançait lentement, les chevaux, comme on dit, trottaient
sur place, le conducteur dormait à demi. Hector ne songeait pas à s'en
plaindre. Enfoncé dans une rêverie sans but, il se laissait aller au
balancement monotone de la voiture; son esprit se reposait à contempler
ces paysages si tranquilles de la Touraine.
La route était belle. Tantôt accrochée au flanc d'une colline ombreuse,
elle dominait le cours de la Loire; tantôt elle s'enfonçait dans quelque
fraîche vallée, avec mille sinuosités qui adoucissaient les pentes.
Bientôt on prit un chemin de traverse.
--Voici que nous avançons, dit le conducteur.
Et d'un coup de fouet, il éveilla ses maigres chevaux, dont l'allure ne
changea pourtant pas.
Déjà tout annonçait le voisinage de quelque riche habitation. L'oeil
du maître devait veiller par là. Les haies vives étaient bien
entretenues, alignées et sans espaces vides, les fossés relevés
soigneusement, les arbres taillés de façon à donner de l'ombre sans que
le chemin fût endommagé par l'humidité.
On dépassa deux fermes, tapies dans des massifs d'ormeaux comme des
nids; plus loin, c'était le toit pointu d'un pigeonnier qu'on apercevait
dominant les cimes. On coupait, dans une prairie, le regain un peu en
retard cette année, et l'odeur des foins embaumait l'air. Dans un enclos
soigneusement entouré de barrières, des chevaux de race paissaient. Au
bruit de la voiture, ils relevaient leurs têtes intelligentes; l'un
d'eux, le favori sans doute, s'avança jusqu'aux poteaux de la petite
porte, allongeant son col fin par-dessus les planches.
Puis l'habitation apparut, au loin, à l'extrémité d'une longue, longue
avenue de marronniers. Ce n'était pas un château à proprement parler,
mais une de ces bonnes grosses maisons bourgeoises sans prétention,
flanquées de deux ailes un peu en retour, commodes, hospitalières, avec
tout un étage consacré aux chambres d'amis.
Près de la grille un domestique était debout, comme en vedette, la main
devant les yeux, à cause du soleil; il semblait interroger la voiture,
probablement pour signaler plus vite le visiteur.
--On attend quelqu'un sans doute, se dit Hector; je n'ai pas de chance
en vérité, je serai peut-être importun.
Mais en avançant il reconnut le domestique pour l'avoir vu à Bordeaux
avec son ami. Lui semblait aussi reconnaître Hector, car il faisait des
signes avec son chapeau.
Lorsque la voiture s'arrêta dans la cour:
--Ah! monsieur, dit cet homme à Hector, enfin vous voici! mon maître se
mourait d'impatience en vous attendant.
--On m'attendait, moi?
Il ne put entendre la réponse, Ferdinand était accouru et le serrait
dans ses bras à l'étouffer.
--Ah! merci! lui disait-il, merci, c'est très bien ce que tu fais là. Tu
es un ami véritable, toi, et tu le prouves; je savais bien que tu
viendrais. Tu as reçu ma lettre et tu as tout quitté.
--Mon cher ami, depuis trois mois je suis absent de Bordeaux, le désir
de te voir m'a seul amené. Je n'ai pas reçu ta lettre, et le hasard...
--Soit! c'est le hasard, bénissons-le. Il a tout fait, mais je n'en suis
pas surpris; le hasard est à mes ordres désormais. Je suis l'homme le
plus heureux. Que désires-tu? Je vais le souhaiter pour toi, tu seras
exaucé. Mon bonheur me fait trembler; ce n'est pas naturel. Mais je te
tiens là, au milieu de la cour, je perds la tête, suis-moi. J'ai le plus
pressant besoin de tes conseils, viens; peut-être désires-tu te
rafraîchir?
Et Ferdinand, à pleine voix, appela ses domestiques pour leur donner des
ordres: toute la maison fut en l'air. Alors il entraîna son ami, mais il
ne lâchait toujours pas son bras, il le pressait sous le sien, autant
dans la crainte de le voir s'enfuir que pour s'assurer de la réalité de
sa présence.
Et le long des corridors, dans l'escalier, il continuait, s'essoufflant
à parler:
--Si je t'ai écrit d'accourir, c'est que je veux ta signature à mon
contrat, tu es mon témoin, je me marie, cher Hector, après-demain. Une
jeune fille, non, un ange, et belle, belle... Mais tu la verras: je
l'aime, ou plutôt je l'adore. Et dire qu'après-demain elle sera à moi, à
moi tout seul, pour toujours; tiens, cette idée me rend fou. Je tremble
que ce ne soit un rêve; si tu es mon ami, ne m'éveille pas.
Après-demain... mais que c'est long! c'est une éternité, vivrai-je
jusque-là? Les jours ont vingt-quatre heures et les heures soixante
minutes: j'aurai des cheveux blancs d'ici là. Et elle m'aime, oui, mon
ami, elle m'aime, elle me l'a dit, elle te le répétera si tu veux, elle
s'appelle Herminie. Tout à l'heure nous monterons au grenier, je te
montrerai sa maison; elle, tu la verras ce soir; mais viens, viens.
--C'est une rage, pensa Hector, tout le monde se marie; j'ai bien fait
de me décider, je n'aurais plus trouvé de femme si j'avais attendu. Sois
béni, ô mon père, de ta sage prévoyance!
On était au premier étage. Ferdinand ouvrit une porte, et s'effaçant
devant son ami:
--Entre, lui dit-il, entre, c'est ma chambre, ma chambre de garçon; je
ne l'habiterai pas longtemps, nous en aurons une autre, ici, à côté; les
tapissiers y mettent la dernière main. C'est un chef-d'oeuvre, un nid
de satin... Mais pardon, cher Hector, attends, prends garde, je vais te
trouver une chaise.
Il y parvint, non sans peine. Le chaos avait élu domicile dans la
chambre de garçon, la confusion y tenait cour plénière. Les objets les
plus disparates y avaient été entassés comme à plaisir, lit, table,
commode, chaises; tout était encombré. Le parquet même n'était pas
libre, ni sans danger; deux caisses à peine éventrées étaient placées en
travers; à côté gisaient des débris, des planches avec leurs clous en
l'air, des tenailles, un marteau, un ciseau de menuisier.
Près de la fenêtre, un monsieur bien mis se tenait debout. Il s'inclina
respectueusement lorsqu'entrèrent les deux amis. Il tenait à la main une
petite bande de toile cirée, avec des chiffres en or, son mètre enfin.
--C'est mon tailleur, dit Ferdinand à son ami, il arrive de Paris avec
ces deux caisses qui sont pleines d'habits. Depuis un mois il ne
travaille que pour moi.
--Et tu prétends essayer tout cela?
--Sans aucun doute, tu vas bien le voir. Au surplus, tu seras juge.
Voilà où tes conseils me deviennent indispensables; n'es-tu pas le roi
de la mode, ou plutôt la mode en personne? Rien qu'à regarder un gilet,
tu dois lui donner bonne façon.
Il parlait ainsi, tout en se déshabillant. Le tailleur, d'un air grave,
présentait les vêtements que Ferdinand endossait les uns après les
autres. Il ne se lassait pas, il n'en trouvait aucun à son gré.
--Hélas! gémissait-il, ma tournure est piteuse, je m'en aperçois
aujourd'hui; j'avais des illusions. Regarde, Hector, regarde, suis-je
assez commun, assez balourd? tu me trouves grotesque, n'est-il pas vrai?
Mon cher tailleur, vos habits vont abominablement; ce pantalon est trop
court, ce gilet trop long: l'un me grossit outre mesure, l'autre
m'écrase la poitrine.
Le tailleur se donnait beaucoup de mal. Tout allait au mieux et
«avantageait monsieur.» Jamais il n'avait vu plus charmante tournure ni
trouvé plus difficile client.
Et on essayait encore.
--Aussi, c'est vrai, dit Ferdinand, vit-on jamais modes plus ridicules
que les nôtres! Le chapeau tuyau de poêle a tué l'héroïsme. Soyez donc
beau, noble, poétique avec cette loque qu'on appelle un habit noir!
L'humanité entière a l'air de sortir du même moule! Apollon du Belvédère
aurait aujourd'hui l'air d'un coiffeur. La galanterie a disparu avec les
bas à coins, l'esprit s'est enfui avec la poudre.
--Levez un peu le bras, monsieur, disait le tailleur; bien, ainsi.
Maintenant, tournez la tête, c'est cela.
--Avec tes idées, reprenait Hector, il fallait te marier en carnaval, tu
aurais pu choisir un costume à ton gré, prendre la cuirasse des
croisades, les souliers à la poulaine, les bottes Louis XIII, le chapeau
galonné d'or, le justaucorps à brevet, et la cravate des merveilleux. Tu
avais pour faire ton choix le magasin aux costumes de la
Porte-Saint-Martin.
--Tu crois rire, mon ami, et tu viens d'émettre une grande et fructueuse
idée. Mais là, sérieusement, vois... suis-je digne d'elle, d'elle, si
belle, si gracieuse, si poétique? Non, je suis affreux, je voudrais
avoir une marraine pour fée; comme Peau-d'Ane, j'aurais un pantalon fait
d'un pan de la nue, un gilet couleur soleil, et un habit taillé dans
l'aile d'un papillon.
--Monsieur est très bien ainsi, affirma le tailleur; si monsieur veut
marcher un peu.
Ferdinand fit quelques pas.
--Très bien! insista Hector.
Il était temps, les caisses étaient vides. Restait à régler la façon de
porter l'habit noir.
Ferdinand le voulait boutonné jusqu'au col, à la manière de M. de
Girardin.
Hector tenait pour l'habit ouvert; c'est plus cérémonie.
Le tailleur insistait pour qu'il fût maintenu par «un double bouton;» il
en avait apporté exprès. Il cita sept ou huit de ses clients, tous plus
nobles les uns que les autres, qui ont adopté cette mode.
On discuta, mais on ne décida rien. Ferdinand déclara qu'il s'en
remettait à l'inspiration qui vient toujours au moment suprême.
Le tailleur fut libre, mais non Hector. Il avait à dire son avis sur la
corbeille.
Elle avait été déposée dans le grand salon, sur la table à thé.
C'était un meuble d'un goût exquis, comme il en sort quelquefois de chez
Tahan, le travail était d'une délicatesse infinie. C'était un grand
coffre ovale, en bois de rose avec des incrustations. Les poignées et
les serrures d'argent avaient dû être ciselées par des fées.
Hector pensa qu'il achèterait la pareille pour mademoiselle Blandureau.
--Eh bien! qu'en dis-tu? demanda Ferdinand.
--Admirable.
--C'était mon avis. Ce qui me désole, c'est qu'elle sera bien trop
petite, et alors comment faire?
Ce joli meuble paraissait à Hector d'une taille fort respectable. Mais,
en regardant autour du salon, il comprit les inquiétudes de son ami.
Sans doute il avait dévalisé les dix plus somptueux magasins de Paris
pour réunir toutes la merveilles qu'il voulait offrir à sa femme.
Hector admira sérieusement les cachemires et les dentelles, les
coffrets, les étoffes, les bijoux, les éventails. Il évalua le tout à
une somme considérable.
--Ma tante et moi avons couru quinze jours pour acheter tout cela, dit
Ferdinand.
--Eh bien, elle a prêté la main à de belles folies. As-tu par hasard
hérité d'un royaume, ou comptes-tu te ruiner?
--Me ruiner, moi! impossible. Je l'ai essayé trois fois, pour me
distraire, avant de connaître Herminie. Je n'ai pas réussi. Sitôt que
j'écornais mon capital, vlan! il me tombait un héritage. A ce train
j'aurais réduit ma famille à moi seul. Je me suis arrêté. Ceci ne me
coûte rien, c'est la succession d'un de mes oncles. Tout y a passé, mais
ce n'est pas trop payer un sourire d'Herminie. Pourvu que la corbeille
ne soit pas trop étroite. Enfin, c'est l'affaire de ma tante, elle sera
ici demain de bonne heure, car c'est demain que j'envoie la corbeille.
Allons dîner.
--Décidément, pensa Hector, la tête n'y est plus.
Au moins, l'estomac était toujours solide. Ferdinand le prouva bien à
table. Il mangea comme quatre, tout en parlant. Mais il avait à peine
avalé la dernière bouchée, qu'il se leva, et, bon gré mal gré, entraîna
Hector.
--Je vais faire ma visite à ma fiancée, lui dit-il, ce sera la troisième
aujourd'hui. Je dois te présenter, tu le comprends; n'es-tu pas mon
meilleur ami? J'ai souvent parlé de toi, on te connaît. C'est à une
demi-lieue d'ici; nous irons à pied, si tu le veux, j'ai besoin d'air et
de mouvement.
A mesure qu'ils avançaient sur la route qui mène de la Fresnaie à
Cormes-Ecluse qu'habitait la future famille de Ferdinand, Hector put
remarquer que la verve de son ami allait en s'éteignant. Lorsqu'il entra
au salon, toutes les couleurs de l'arc-en-ciel parurent tour à tour sur
sa figure, il balbutiait en présentant Hector.
--Diable, pensa celui-ci, il paraît que c'est très sérieux.
Et il observait du coin de l'oeil la contenance de mademoiselle
Herminie. Elle était devenue plus rouge qu'une pivoine. Elle s'était
levée pour faire une petite révérence, bien timide, mais presque
aussitôt elle s'était rassise. Une broderie qu'elle tenait paraissait
absorber toute son attention. Mais Hector remarqua que ses mains
tremblaient si fort, qu'à peine elle pouvait tenir son aiguille. Puis,
bien qu'elle eût la tête penchée sur son ouvrage et les yeux baissés, il
put voir le regard qu'elle adressa à Ferdinand.
Toute son âme avait passé dans ce regard humide et doux, plein d'aveux
naïfs et de candides promesses.
--Elle l'aime, se dit-il, eh bien! tant mieux! c'est un brave garçon, il
le mérite.
Et tandis que Ferdinand s'approchait de sa fiancée, il resta près des
parents; il parlait de choses indifférentes, de la Suisse qu'il n'avait
pas vue, de Bordeaux. Lorsqu'il s'arrêtait un instant, il entendait le
chuchotement des amoureux assis près de la table à ouvrage, si près que
leurs cheveux se confondaient.
Toute la maison était en mouvement. A côté, il y avait des couturières
qui achevaient le trousseau. A la cuisine, à l'office, on préparait le
grand dîner qui le lendemain devait précéder le contrat.
Il fallut aller voir les robes. Ferdinand sortit avec sa fiancée et sa
mère. Hector resta seul avec le père, qui profita de cette occasion pour
entamer l'éloge de son futur gendre. Il semblait ne pas devoir tarir.
Les deux amis revinrent le soir, par un sentier qui avait la réputation
de couper au plus court, et beaucoup plus long que la route en réalité.
Ferdinand allait le premier, éclairant la marche, il écartait les
clôtures à claire-voie qui séparent les champs et avertissait son ami
quand il y avait un fossé à sauter.
Sur le seuil de la chambre préparée pour le voyageur, ils se séparèrent
avec une dernière poignée de main, se souhaitant mutuellement bonne
nuit.
Hector reconnut une de ces bonnes grandes chambres, qui attendent le
visiteur aimé dans les maisons riches de la campagne, et s'entendent
avec les maîtres pour l'y retenir longtemps. Le confortable de la vie de
famille éclatait de toutes parts. Là, du moins, ni l'air ni l'espace
n'avaient été mesurés par un architecte complice de la sordide lésinerie
du propriétaire. Le plafond s'élevait à quatre mètres, on eût pu entrer
en voiture par les fenêtres. Dès votre entrée, un bon fauteuil vous
tendait les bras et vous invitait aux douceurs de la vie contemplative.
Hector eut un cri de joie, il se retrouvait comme chez lui. Et il y
avait deux mois qu'il essuyait la poussière des auberges, se brisant aux
durs fauteuils, se courbaturant à l'humidité des lits, doutant de tout,
même quelquefois de la scrupuleuse virginité du linge. Aussi, avec
quelles délices il respira le parfum d'iris des serviettes de fine
toile, comme il s'émerveillait de la blancheur des draps, éclatante
comme la neige.
Et il se déshabillait à la hâte, il promettait à son pauvre corps dix
heures de bon sommeil, ni plus ni moins, les poings fermés.
Il comptait sans son hôte.
Ses idées s'embrouillaient à peine, que Ferdinand entra en robe de
chambre; il s'assit sans façon sur le pied du lit.
Il avait mille choses de la plus haute importance à confier à son ami.
Et sous ce prétexte, il débita les extravagances les plus inouïes.
Hector riait de ses folies, et de temps à autre essayait de le renvoyer.
Mais Ferdinand bravait le sommeil, et toujours il avait quelque chose à
ajouter.--«Tiens, écoute encore, je m'en vais après.»
Enfin sur le matin, comme cinq heures sonnaient, Hector réussit à le
mettre à la porte, à force de raisonnements, et aussi en le poussant un
peu par les épaules.
Mais c'est peine perdue de courir après le sommeil enfui. Hector le vit
bien. Déjà la maison s'emplissait de rumeurs matinales.
Dans la cour, on venait d'amener la voiture neuve, le carrosse des
noces; on ouvrait les portes de la remise, les garçons d'écurie
s'appelaient. Dans les corridors retentissaient les sabots bruyants des
servantes, le ban et l'arrière-ban des vassales avaient été convoqués
pour «prêter la main» en cette solennité. Le glacier de Tours arrivait,
avec ses ustensiles sonores, moules de cuivre ou de fer-blanc, seaux et
sabotières; on eût dit le carillon d'une église de village voyageant en
carriole. On déballait le tout à grand bruit. Les escaliers gémissaient,
ébranlés sous les pas d'un bataillon d'ouvriers. Les tapissiers
montaient des banquettes pour le bal; le long de la rampe ils hissaient
leurs échelles doubles. Tout le bâtiment tremblait au choc des marteaux,
tandis qu'à grand renfort de clous on montait les tentures.
Bientôt, dominant le tumulte, la voix de Ferdinand retentit, il appelait
tout le monde à la fois, hommes et femmes, il criait tout le calendrier
par la fenêtre. Sa tante, la vieille demoiselle Aubanel, venait
d'arriver.
Hector prit un parti héroïque. Il se leva et descendit. Ferdinand
battait décidément la campagne; il le remplaça et se fit l'aide de camp
de la tante. Sous ses ordres il dirigea l'armée indisciplinée des
domestiques et des ouvriers. Il veilla à tout avec le sang-froid et la
présence d'esprit du capitaine de vaisseau un jour de tempête.
Ferdinand avait disparu.
--Tu ferais bien, mon neveu, lui avait dit sa tante, d'aller rendre
visite à ta future.
Il ne se l'était pas fait répéter deux fois.
Enfin, tout fut terminé, ou à peu près. Il manque toujours quelque
chose, mais on doit savoir s'arrêter: le mieux est ennemi du bien. A
peine restait-il le temps de courir au dîner, éloigné d'une demi-lieue
en ne prenant pas le plus court.
C'était un dîner en cinq points, long et plantureux, un repas comme on
les ordonne en Touraine; Gamache, s'il revenait sur terre, choisirait ce
pays pour ses noces. La table ployait sous le faix des bouteilles et des
verres, la lumière étincelait sur la facette des cristaux. Il y avait
trente-huit personnes autour de la table, et deux plats au moins par
convive. Tous se connaissaient et même étaient un peu parents. Hector
aurait semblé étranger, mais Ferdinand avait parlé, beaucoup parlé. On
vit leur intimité, les regards reconnaissants de la tante à son aide de
camp, et il fut traité comme de la famille. Un vieux cousin s'écria: «Il
n'y a qu'un parent de plus.» On rit. Ce soir-là on riait de tout et de
rien. Hector eut de l'esprit, et parut spirituel, ce qui est mieux, quoi
qu'on dise. Le futur était fier de son ami, encore un peu et il en eût
paré sa boutonnière. Par instants il cessait de regarder sa fiancée pour
lui sourire des yeux et le remercier d'avoir apporté sa part d'entrain
et de gaîté.
Mais voilà que, sur la fin, deux messieurs tout de noir habillés, le col
tendu par l'empois d'une cravate blanche, se levèrent et silencieusement
passèrent dans le salon.
--Ces messieurs sont les notaires, dit à Hector une de ses voisines.
On les suivit. Les chaises, dans le salon, avaient été préparées à
l'avance, en cercle. On prit place. Au milieu, sur la table, des plumes
de cygne, immaculées, attendaient pour la signature, près d'une grosse
écritoire de vermeil.
Le plus vieux des deux notaires était debout, il avait mis ses lunettes,
il tenait le contrat à la main. Le silence s'établit, profond. En
prêtant l'oreille, on eût entendu battre le coeur du futur.
La lecture commença.
Le vieux notaire, d'un ton monotone, énumérait les clauses et
conditions, les noms et prénoms «des conjoints;» il hésitait de temps à
autre, lorsqu'il trouvait un mot difficile, et même il ânonnait. Il
bredouillait toutes les fois qu'il arrivait à ces passages techniques,
aussi obligatoires qu'inutiles, qui sont comme le cadre de tous les
actes. A la fin de chaque phrase, il élevait la voix et reprenait
haleine; il faisait des «tenues» en tournant les feuillets. Les phrases
étaient si longues, si longues, qu'il lui fallait s'y reprendre à trois
fois, et, entortillées qu'elles étaient, et hérissées de mots barbares,
des nids de procès devaient se cacher dans leurs replis.
Le vieux cousin, de tempérament apoplectique, grommelait entre ses
dents. Une pareille lecture, après un de ces dîners qui font un labeur
de la digestion, lui paraissait comme un guet-apens. Hector se sentait
pris d'un invincible sommeil. Ferdinand s'agitait sur sa chaise comme
Guatimozin sur son gril, il n'était pas sur un lit de roses.
Enfin il s'acheva, ce contrat interminable; le notaire lut d'un ton
joyeux les dernières phrases, chacun se leva pour signer.
Hector, à demi éveillé, avait fait comme tout le monde.
Debout, il attendait son tour, le notaire avait d'abord «passé la plume
aux dames.» Son regard errait insoucieusement autour du salon, se
complaisant aux figures satisfaites, lorsque par hasard ses yeux
s'arrêtèrent sur la table.
Il vit alors, tenant la plume, une main si mignonne, si délicate, si
parfaite, qu'il en eut comme un éblouissement.
Elle avait, cette petite main, une grâce indicible; les doigts étaient
longs et fuselés, légèrement infléchis à la première phalange et
coquettement retroussés; les ongles étaient roses et étroits, avec des
reflets nacrés à la racine; ils se détachaient nettement sur la peau
d'une blancheur ferme et vive; elle avait une carnation d'enfant, aux
lumières elle semblait transparente, et sous le tissu souple de la peau
on suivait les sinuosités bleues des veines, comme si le sang eût coulé
à ciel ouvert. Un poignet d'une pureté divine, d'une délicatesse
infinie, rattachait cette main au bras blanc, à demi perdu sous la
dentelle des manches.
Hector s'émerveillait à ces détails charmants. Par un mouvement
instinctif il se rapprocha, écartant les hommes debout devant lui, et
qui lui cachaient celle à qui appartenait cette main d'une si magnifique
perfection.
--Malheureusement, se disait-il, une femme d'au moins trente-cinq ans
peut seule avoir une main pareille.
Il se trompait. C'était la main d'une toute jeune fille, de dix-huit ans
à peine, belle comme un rêve, poétique à faire éclore des sonnets dans
le cerveau d'un agent de change. Elle avait les cheveux d'un admirable
blond, lumineux, avec ces teintes chaudes qui font l'orgueil des belles
Vénitiennes. Tordus sans art par le poignet vigoureux d'une rustique
camériste, ils étaient retenus par un peigne qui disparaissait
entièrement sous les flots dorés; si souples, si abondants, qu'à tout
instant on pouvait craindre ou espérer de les voir briser le lien qui
les retenait, et s'épandre, comme un manteau d'or, sur des épaules dont
on devinait les contours exquis sous une petite guimpe à la vierge,
fermée au col par une ruche de dentelles.
--Où donc avais-je les yeux? se demandait Hector. Quoi! je n'avais pas
remarqué encore cette rayonnante beauté.
Et il oubliait de prendre la plume, bien que son tour fût venu et que le
notaire l'eût appelé trois fois.
Puis on partit pour la mairie du bourg, distante de quelques centaines
de pas à peine. Hector avait offert son bras à la vieille demoiselle
Aubanel, il l'entraînait, vite, trop vite; il avait hâte de retrouver
la jeune fille blonde.
Il ne put la rejoindre que dans la salle de la mairie. Elle s'appuyait
sur le bras du vieux cousin, insoucieuse, ignorante de son admirable
beauté. Il parlait, et elle souriait en l'écoutant. Une innocente malice
pétillait dans ses grands yeux bleus. A quelque plaisanterie plus
amusante que les autres, elle éclatait de rire; alors ses lèvres roses
découvraient ses dents, fines et brillantes comme des perles.
--On n'est pas plus belle, murmurait Hector en regagnant la maison de
son ami.
Il s'enferma dans sa chambre, et lorsque Ferdinand, comme la veille,
voulut entrer, il refusa énergiquement d'ouvrir, jurant qu'il dormait,
et qu'il ne se lèverait pas même pour éteindre le feu s'il prenait à la
maison.
Mais une douce vision le tint longtemps éveillé.
--Si mademoiselle Aurélie pouvait lui ressembler!
Le lendemain, c'était le grand jour. Longtemps encore le mariage à la
mairie ne sera qu'une formalité ennuyeuse, un acte par devant un gros
monsieur qu'on connaît souvent trop, et auquel l'écharpe tricolore ne
prête aucune majesté.
A onze heures,--on se marie en plein soleil, en Touraine,--une douzaine
de grandes voitures découvertes vinrent prendre les invités. Il faisait
le plus beau temps du monde, le ciel se mettait de la fête. Jamais on ne
vit noce plus gaie, plus souriante. C'était comme une de ces belles
matinées qui promettent un jour radieux.
Il y avait des fleurs partout; les cochers avaient de gros bouquets à
leur poitrine, avec des flots de rubans blancs; les chevaux étaient plus
enguirlandés qu'un mouton de procession de la Saint-Jean. Le long des
sentiers s'arrêtaient des groupes de paysans et de paysannes. Les hommes
agitaient leurs chapeaux, les femmes poussaient de joyeux vivats.
Les voitures roulaient doucement sur le sable des allées, au milieu de
ces beaux paysages de la Loire qui inspirent le désir de se faire
laboureur, par des routes charmantes qui réduisent les promeneurs à
envier le sort du facteur rural qui les parcourt tous les jours.
Après la cérémonie, sous le porche, Hector retrouva la jeune fille de la
veille. Son ami passait, il l'appela.
--Quelle est, je t'en prie, lui demanda-t-il, cette délicieuse
personne?
--Une de nos voisines, fit l'autre négligemment.
Et, allongeant le bras dans la direction de l'horizon:
--Tiens, sa mère habite ce petit château, que tu vois là-bas à mi-côte,
comme un point blanc au milieu des arbres.
Elle était demoiselle d'honneur de la mariée, et l'usage faisait Hector
son cavalier servant.
Tout le reste du jour, rieuse, babilleuse comme les libres oiseaux qui
gazouillaient dans les ormes du parc, elle se suspendit à son bras. Ils
allaient, tous deux, suivant les groupes amis dans les grandes allées du
jardin et le long des charmilles.
Il fallut qu'il lui contât l'histoire de son amitié avec Ferdinand, et
comment il s'était décidé à venir. Ses questions avaient cette superbe
assurance d'une candeur qui ignore tout. Une ou deux fois, Hector fut si
surpris, qu'il le laissa voir. Alors elle arrêtait sur lui ses grands
yeux tremblants. Mais bientôt elle reprenait sa sérénité insouciante. Et
lui bénissait le thème facile de causerie qu'elle lui donnait, car
vraiment il n'eût su que lui dire. Près d'elle il était à court, même de
ces frivoles niaiseries, de ces platitudes élégantes, qui sont la
fausse monnaie d'une conversation spirituelle qu'échangent des
inconnus.
Parfois, tout en écoutant, elle se baissait pour saisir au vol une
fleur, qu'elle effeuillait machinalement. Elle s'appuyait alors plus
fortement sur le bras d'Hector pour ne pas tomber, et il admirait
l'élégante souplesse de sa taille; ou bien, c'était une branche qui
s'embarrassait dans les plis de sa robe de crêpe blanc, et qu'elle
arrachait en riant. Elle se piquait les doigts et vivement les portait à
sa bouche, et les mordillait du bout de ses petites dents blanches.
Surpris, ravi, Hector s'abandonnait doucement à cette irrésistible
séduction de l'innocence. Tant de grâces pudiques et naïves le tenaient
si bien sous le charme, qu'il n'essayait même pas d'analyser les
sensations nouvelles qui l'enivraient.
Placé près d'elle, à table, il maudissait ceux qui lui adressaient la
parole et le forçaient à répondre, mais il l'observait curieusement et
souriait lorsque, timidement, elle trempait sa lèvre au vin précieux
qu'on versait dans les verres de mousseline.
A six heures précises,--il faisait encore grand jour,--des violons
grincèrent. Le bal commençait sous la charmille, plus tard il devait
continuer dans le salon.
Aux premiers accords elle s'était levée, Hector l'avait suivie.
Toute la nuit il dansa, comme un collégien en vacances, s'essuyant le
front après chaque quadrille, tendant la main à tous les plateaux.
Valses, polkas, masurkes, il ne reculait devant rien. On eût pu le
prendre pour un de ces pauvres surnuméraires qui ont leur nomination
dans leurs escarpins. Mademoiselle Aubanel ne put s'empêcher de lui
faire compliment. Il ne l'entendit pas. Un reste de prudence murmurait à
son oreille:
--Tu peux au plus l'inviter une fois sur cinq.
Et il invitait toutes les femmes, jeunes, laides, vieilles, jolies, et
pour toutes, il avait des attentions charmantes, des phrases
spirituellement flatteuses.
De sa vie il n'avait été aussi satisfait. Il se souciait bien du monde
vraiment, en ce moment; il jouissait pour lui; même il espérait
probablement que le bal durerait toujours, jusqu'au jugement dernier,
puisqu'il avait fait des invitations pour la trente-septième
contredanse.
Mais voici que, tout à coup, sur les trois heures du matin, on n'aperçut
plus la mariée. La mariée avait disparu.--Qu'est devenue la mariée?
Ce fut le signal de la retraite, qui bientôt se changea en déroute,
malgré les efforts du vieux cousin, qui essayait d'organiser un cotillon
et menaçait du garde champêtre les danseuses qui s'enfuyaient. Il
invoquait à grands cris l'assistance d'Hector.
Hector venait d'offrir son bras à la charmante blonde et la reconduisait
avec sa mère jusqu'à leur voiture. Le vestibule était encombré; on
cherchait les châles et les manteaux.
Elle faisait une petite moue mutine.
--Comme nous partons de bonne heure, maman, disait-elle.
--Et vite, vite, ma fille, disait la mère, couvre bien ton cou, et tes
épaules, et tes bras; l'air est froid au dehors, les fluxions de
poitrine courent les chemins, guettant les imprudentes, et vite, vite,
ce châle, et cette sortie de bal, et cette écharpe, et ce bon gros
manteau, et encore ce foulard sur ta tête.
Et la jeune fille grelottait et riait. Embarrassée dans les étoffes,
comme une momie dans ses bandelettes, elle pouvait à peine marcher.
Hector la soutint ou plutôt la porta jusqu'à la voiture; il aida ensuite
la mère à étendre sur elle une grande couverture de voyage; toutes deux
le remerciaient.
Le cocher fouetta les chevaux.
Hector resta seul sur le perron, surpris, triste, comme le rêveur qui
voit s'envoler un rêve heureux, comme l'enfant qui regarde à terre les
débris de son jouet favori.
Il avait remarqué que la voiture avait des lanternes plus brillantes que
les autres: tant qu'il le put, il suivit leurs lueurs à travers les
sinuosités de la route; elles se montraient ou disparaissaient suivant
les pentes, comme des feux follets dans la campagne.
Il les perdit de vue, mais il espéra les revoir encore des fenêtres du
salon. Il remonta très vite, et, le front contre la vitre, il les
chercha longtemps à travers les arbres, dans l'ombre.
Le salon était vide. Au loin, on entendait le roulement des dernières
voitures qui se perdaient dans la nuit. Les domestiques, fatigués,
allaient et venaient d'un pas traînant. Ils éteignaient les lampes et
soufflaient les bougies.
Hector se résignait à regagner sa chambre, lorsque Ferdinand, l'air
effaré, traversa le salon comme un ouragan.
Il l'arrêta par le bras, malgré lui, presque de force.
--Comment s'appelle-t-elle? demanda-t-il.
--Elle, qui? ma femme? Herminie.
--Eh! il s'agit bien de ta femme!
Mais Ferdinand avait réussi à se dégager, il était déjà loin.