Un excellent système pour ne pas revenir sur une détermination, est de
s'en ôter les moyens. Ainsi fit Hector: il brûla ses vaisseaux en
écrivant à son futur beau-père pour lui annoncer «que, fin septembre, il
irait lui rappeler un engagement cher à son coeur.»
Aussitôt il s'occupa sérieusement de son départ. Ce n'était pas une
petite besogne: il avait à mettre ordre à ses affaires et à liquider un
passé orageux.
Comptant ne revenir à Bordeaux qu'avec sa femme, il ne voulait rien
laisser en arrière qui pût trahir le secret des années écoulées. Il
redoutait le sort de certains maris que des spectres oubliés viennent
tirer par les pieds lorsqu'ils s'endorment dans la quiétude. Il prit des
précautions et voulut des garanties. Avant de jeter ses souvenirs à la
mer, il eut soin de les lester d'une bonne grosse pierre qui les
empêchât de revenir jamais flotter à la surface.
Le dernier acte de ce sacrifice fut l'inventaire de ses trophées de
séducteur. Il s'était enfermé avec un grand feu dans la cheminée pour
l'auto-da-fé. En fouillant à pleines mains dans le tiroir de son
secrétaire, il lui semblait qu'il remuait les cendres de son coeur.
C'était un retour sur lui-même, un examen de conscience qui plus d'une
fois le fit rougir.
Tout y passa sans pitié, sinon sans regrets: rubans fanés, bouquets
flétris, portraits microscopiques, bagues, boucles soyeuses brunes ou
blondes, billets parfumés de violette ou de verveine, tout, tout. A
chaque lettre cependant il s'arrêtait. Une nouvelle écriture, n'était-ce
pas un nouveau chapitre?
Il regardait en soupirant s'envoler la fumée, roulant dans ses spirales
des bluettes de papier où les lettres un instant apparaissaient en
traits de feu.
Cette fumée, n'était-ce pas sa jeunesse?
Et tandis qu'avec les pincettes il attisait la flamme, il se demandait
tout ce que représentaient au juste ces reliques de promesses oubliées,
de serments menteurs, d'illusions, d'amour vrai, de larmes ou de
remords.
Lorsqu'il n'y eut plus qu'un monceau de cendres au-dessus duquel
voltigeaient quelques débris, comme des papillons noirs, il poussa un
soupir de satisfaction.
--Allons! se dit-il, c'est fini, je suis libre, je suis un autre homme.
Le lendemain, il fit venir son tapissier. Il s'agissait, en son absence,
de changer tous les ameublements. Puis il livra son hôtel aux peintres,
qui, des caves aux greniers, devaient tout refaire, tout restaurer. Par
ce dernier acte de sa volonté, il se mettait bénévolement à la porte de
chez lui.
On était à la fin de juin, lorsque, ses dernières visites P. P. C.
faites, Hector quitta Bordeaux. Trois mois encore le séparaient de sa
première entrevue avec sa future. Il n'en était pas embarrassé. Il avait
pensé qu'un voyage en Suisse est la préface indispensable d'un mariage,
et il était parti.
C'était prendre le chemin des écoliers, mais tout chemin mène à Rome.
Hector se réjouissait d'avoir un peu de temps devant lui pour réfléchir
et se préparer convenablement. On n'entre pas dans une idée aussi
facilement que dans une paire de pantoufles, et il devait se
familiariser avec la sienne. Il s'exerçait au genre grave qui sied à
l'homme sur le point de devenir père de famille, et il trouvait que cet
air lui allait bien. Il avait commandé à son tailleur des vêtements
d'une coupe sérieuse, parce qu'il avait reconnu la vérité du vieux
proverbe: l'habit fait le moine.
Après moins d'un mois d'exercice, une véritable métamorphose s'était
accomplie en lui. Plusieurs fois il se surprit à croire qu'il était
réellement marié, et depuis plusieurs années; avait-il l'occasion de
causer avec une jeune femme, il prenait involontairement un ton
paternel.
Mais il eut beau se promener six semaines durant à travers la Suisse, il
avait des yeux pour ne pas voir, il ne regarda rien. Les plus beaux
paysages le trouvèrent indifférent, son esprit était ailleurs.
Peu à peu, sans s'en rendre compte, il était parvenu à se monter
l'imagination. Peu pressé d'arriver, au départ, voilà que tout à coup il
fut dévoré d'impatience. Il comptait les jours et même les heures. Le
miroitement de l'inconnu l'attirait invinciblement. Il lui arriva de
soupirer pour mademoiselle Aurélie, et, symptôme plus grave, il ne se
trouvait pas ridicule.
Tant et si bien qu'un mois avant l'époque fixée, il s'éveilla à Tours, à
six heures de Paris. Comment cela s'était-il fait? Il se le demanda
quand la raison lui revint.
Il brûlait d'arriver. Dans le lointain du calendrier, la maison de M.
Blandureau lui apparaissait comme la terre promise. Là régnait Aurélie.
Il n'avait qu'à se rendre à la gare, à prendre un billet, le soir même
il serait près d'elle. Quelle tentation!
Mais quoi! arriver ainsi à l'improviste, tomber dans une maison comme un
avis de démolition! N'y verrait-on pas une preuve de mauvais goût, une
défiance peu délicate, un sentiment d'infériorité? L'exactitude en
matière d'échéance consiste moins à être prêt quinze jours à l'avance
qu'à se trouver en mesure à l'heure juste. Il se fit violence et décida
qu'il attendrait.
Mais que faire, à Tours, seul, pendent quatre éternelles semaines?
Il avait à choisir entre ces deux alternatives: revenir sur ses pas, ou
mettre à profit ses dernières heures de liberté, en étudiant incognito
la vie parisienne.
Justement Hector ne connaissait pas Paris. Il y était venu tout enfant;
mais, depuis qu'il était en âge de raison, il n'avait jamais voulu y
remettre les pieds. Il redoutait les désenchantements du retour. Après
six mois du boulevard des Italiens, se contenterait-il des Fossés de
l'Intendance? Peut-être Bordeaux lui paraîtrait-il alors mesquin et
petit, il aurait des regrets. Il ne tenta pas l'aventure, ne voulant pas
quitter sa ville, où il avait une supériorité que ne consacrerait pas
Paris. Il aimait mieux être le premier dans la seconde ville de France,
que le second dans la première: du César tout pur.
Mais, à la veille d'un mariage, il eut peur de Paris et aussi de
lui-même. La conversion était trop fraîche. De fait, on aurait tort de
choisir la grande ville, pour y faire retraite avant ses noces. Toutes
les tentations de saint Antoine y paient leurs impositions et s'y
promènent en robes de soie. Hector se dit qu'une fois marié il aurait
tout le temps d'aller à la découverte. C'était un expédient à tenir en
réserve, une poire pour la soif future.
Cependant, continuer le métier d'amoureux errant lui souriait peu.
Il était à bout de délibérations et d'expédients, lorsque fort à point
il se souvint d'un de ses bons amis d'enfance, qui devait avoir planté
sa tente sur les bords de la Loire, quelque part, entre Blois et Tours.
Cet ami l'était venu voir souvent à Bordeaux, et à chaque fois l'avait
conjuré de lui rendre ses visites. Il avait promis, parce que les
promesses ne coûtent rien; il avait songé, qui plus est, à tenir sa
parole, mais toujours au dernier moment quelque empêchement était
survenu. Cependant il aimait beaucoup cet ancien camarade de collége, il
l'estimait, et il éprouvait à le revoir un extrême plaisir.
En ce moment, il s'accrocha à ce souvenir avec l'empressement que met
l'homme qui se noie à saisir une branche. Il s'habilla en toute hâte et
courut aux informations.
Tout le monde à Tours connaît M. Ferdinand Aubanel. Il habite, à cinq
petites lieues, une belle propriété, la Fresnaie. A l'éloge pompeux
qu'on lui fit de son ami, Hector conclut que la tente devait être un
château.
Il n'avait plus rien à apprendre. Il eut vite trouvé une calèche, et,
tout en roulant sur le chemin qui mène à la Fresnaie, il se répétait
qu'il est bon d'avoir des amis un peu partout.