II

Un excellent système pour ne pas revenir sur une détermination, est de

s'en ôter les moyens. Ainsi fit Hector: il brûla ses vaisseaux en

écrivant à son futur beau-père pour lui annoncer «que, fin septembre, il

irait lui rappeler un engagement cher à son coeur.»

Aussitôt il s'occupa sérieusement de son départ. Ce n'était pas une

petite besogne: il avait à mettre ordre à ses affaires et à liquider un

passé orageux.

Comptant ne revenir à Bordeaux qu'avec sa femme, il ne voulait rien

laisser en arrière qui pût trahir le secret des années écoulées. Il

redoutait le sort de certains maris que des spectres oubliés viennent

tirer par les pieds lorsqu'ils s'endorment dans la quiétude. Il prit des

précautions et voulut des garanties. Avant de jeter ses souvenirs à la

mer, il eut soin de les lester d'une bonne grosse pierre qui les

empêchât de revenir jamais flotter à la surface.

Le dernier acte de ce sacrifice fut l'inventaire de ses trophées de

séducteur. Il s'était enfermé avec un grand feu dans la cheminée pour

l'auto-da-fé. En fouillant à pleines mains dans le tiroir de son

secrétaire, il lui semblait qu'il remuait les cendres de son coeur.

C'était un retour sur lui-même, un examen de conscience qui plus d'une

fois le fit rougir.

Tout y passa sans pitié, sinon sans regrets: rubans fanés, bouquets

flétris, portraits microscopiques, bagues, boucles soyeuses brunes ou

blondes, billets parfumés de violette ou de verveine, tout, tout. A

chaque lettre cependant il s'arrêtait. Une nouvelle écriture, n'était-ce

pas un nouveau chapitre?

Il regardait en soupirant s'envoler la fumée, roulant dans ses spirales

des bluettes de papier où les lettres un instant apparaissaient en

traits de feu.

Cette fumée, n'était-ce pas sa jeunesse?

Et tandis qu'avec les pincettes il attisait la flamme, il se demandait

tout ce que représentaient au juste ces reliques de promesses oubliées,

de serments menteurs, d'illusions, d'amour vrai, de larmes ou de

remords.

Lorsqu'il n'y eut plus qu'un monceau de cendres au-dessus duquel

voltigeaient quelques débris, comme des papillons noirs, il poussa un

soupir de satisfaction.

--Allons! se dit-il, c'est fini, je suis libre, je suis un autre homme.

Le lendemain, il fit venir son tapissier. Il s'agissait, en son absence,

de changer tous les ameublements. Puis il livra son hôtel aux peintres,

qui, des caves aux greniers, devaient tout refaire, tout restaurer. Par

ce dernier acte de sa volonté, il se mettait bénévolement à la porte de

chez lui.

On était à la fin de juin, lorsque, ses dernières visites P. P. C.

faites, Hector quitta Bordeaux. Trois mois encore le séparaient de sa

première entrevue avec sa future. Il n'en était pas embarrassé. Il avait

pensé qu'un voyage en Suisse est la préface indispensable d'un mariage,

et il était parti.

C'était prendre le chemin des écoliers, mais tout chemin mène à Rome.

Hector se réjouissait d'avoir un peu de temps devant lui pour réfléchir

et se préparer convenablement. On n'entre pas dans une idée aussi

facilement que dans une paire de pantoufles, et il devait se

familiariser avec la sienne. Il s'exerçait au genre grave qui sied à

l'homme sur le point de devenir père de famille, et il trouvait que cet

air lui allait bien. Il avait commandé à son tailleur des vêtements

d'une coupe sérieuse, parce qu'il avait reconnu la vérité du vieux

proverbe: l'habit fait le moine.

Après moins d'un mois d'exercice, une véritable métamorphose s'était

accomplie en lui. Plusieurs fois il se surprit à croire qu'il était

réellement marié, et depuis plusieurs années; avait-il l'occasion de

causer avec une jeune femme, il prenait involontairement un ton

paternel.

Mais il eut beau se promener six semaines durant à travers la Suisse, il

avait des yeux pour ne pas voir, il ne regarda rien. Les plus beaux

paysages le trouvèrent indifférent, son esprit était ailleurs.

Peu à peu, sans s'en rendre compte, il était parvenu à se monter

l'imagination. Peu pressé d'arriver, au départ, voilà que tout à coup il

fut dévoré d'impatience. Il comptait les jours et même les heures. Le

miroitement de l'inconnu l'attirait invinciblement. Il lui arriva de

soupirer pour mademoiselle Aurélie, et, symptôme plus grave, il ne se

trouvait pas ridicule.

Tant et si bien qu'un mois avant l'époque fixée, il s'éveilla à Tours, à

six heures de Paris. Comment cela s'était-il fait? Il se le demanda

quand la raison lui revint.

Il brûlait d'arriver. Dans le lointain du calendrier, la maison de M.

Blandureau lui apparaissait comme la terre promise. Là régnait Aurélie.

Il n'avait qu'à se rendre à la gare, à prendre un billet, le soir même

il serait près d'elle. Quelle tentation!

Mais quoi! arriver ainsi à l'improviste, tomber dans une maison comme un

avis de démolition! N'y verrait-on pas une preuve de mauvais goût, une

défiance peu délicate, un sentiment d'infériorité? L'exactitude en

matière d'échéance consiste moins à être prêt quinze jours à l'avance

qu'à se trouver en mesure à l'heure juste. Il se fit violence et décida

qu'il attendrait.

Mais que faire, à Tours, seul, pendent quatre éternelles semaines?

Il avait à choisir entre ces deux alternatives: revenir sur ses pas, ou

mettre à profit ses dernières heures de liberté, en étudiant incognito

la vie parisienne.

Justement Hector ne connaissait pas Paris. Il y était venu tout enfant;

mais, depuis qu'il était en âge de raison, il n'avait jamais voulu y

remettre les pieds. Il redoutait les désenchantements du retour. Après

six mois du boulevard des Italiens, se contenterait-il des Fossés de

l'Intendance? Peut-être Bordeaux lui paraîtrait-il alors mesquin et

petit, il aurait des regrets. Il ne tenta pas l'aventure, ne voulant pas

quitter sa ville, où il avait une supériorité que ne consacrerait pas

Paris. Il aimait mieux être le premier dans la seconde ville de France,

que le second dans la première: du César tout pur.

Mais, à la veille d'un mariage, il eut peur de Paris et aussi de

lui-même. La conversion était trop fraîche. De fait, on aurait tort de

choisir la grande ville, pour y faire retraite avant ses noces. Toutes

les tentations de saint Antoine y paient leurs impositions et s'y

promènent en robes de soie. Hector se dit qu'une fois marié il aurait

tout le temps d'aller à la découverte. C'était un expédient à tenir en

réserve, une poire pour la soif future.

Cependant, continuer le métier d'amoureux errant lui souriait peu.

Il était à bout de délibérations et d'expédients, lorsque fort à point

il se souvint d'un de ses bons amis d'enfance, qui devait avoir planté

sa tente sur les bords de la Loire, quelque part, entre Blois et Tours.

Cet ami l'était venu voir souvent à Bordeaux, et à chaque fois l'avait

conjuré de lui rendre ses visites. Il avait promis, parce que les

promesses ne coûtent rien; il avait songé, qui plus est, à tenir sa

parole, mais toujours au dernier moment quelque empêchement était

survenu. Cependant il aimait beaucoup cet ancien camarade de collége, il

l'estimait, et il éprouvait à le revoir un extrême plaisir.

En ce moment, il s'accrocha à ce souvenir avec l'empressement que met

l'homme qui se noie à saisir une branche. Il s'habilla en toute hâte et

courut aux informations.

Tout le monde à Tours connaît M. Ferdinand Aubanel. Il habite, à cinq

petites lieues, une belle propriété, la Fresnaie. A l'éloge pompeux

qu'on lui fit de son ami, Hector conclut que la tente devait être un

château.

Il n'avait plus rien à apprendre. Il eut vite trouvé une calèche, et,

tout en roulant sur le chemin qui mène à la Fresnaie, il se répétait

qu'il est bon d'avoir des amis un peu partout.

Mariages d'aventure · 第 21 / 34 题