_Avoué licencié_.
--Le père! pensa-t-il, l'avoué! c'est le ciel qui me l'envoie.
Et saisi d'une de ces inspirations sublimes qui décident des batailles,
il repoussa le domestique, et s'élança dans le corridor, laissant son
visiteur seul et stupéfait.
M. Divorne, le père, sortait précisément de chez maître Bertaud. Le
notaire lui avait donné sur la famille d'Antoinette des détails si
inespérés, des renseignements si brillants, qu'il regretta amèrement la
promesse faite à sa femme de rompre le mariage. Mais, esclave de sa
parole, il s'affermit dans sa résolution de refuser malgré tout son
consentement. S'il venait chez le négociateur, c'est qu'il voulait
passer un peu sa colère, et lui laver convenablement la tête.
C'est dire qu'il accueillit fort mal M. de Saint-Roch qui accourait.
Mais l'ambassadeur ne s'amusa pas à répondre, il prit le bras de
l'avoué, et le poussant presque devant lui:
--Dans mon cabinet, dit-il, dans mon cabinet.
Une fois entrés:
--Monsieur, prononça-t-il, en s'adressant à son premier visiteur, j'ai
l'honneur de vous présenter M. Pierre Divorne, avoué licencié près le
tribunal de Lannion, père de M. Pascal.
Puis, se retournant vers l'avoué:
--Je vous présente, monsieur, dit-il, M. Gerbeau, ancien fabricant à
Roubaix, père de mademoiselle Antoinette.
Les deux pères se saluèrent froidement, tandis que M. de Saint-Roch
allait s'asseoir derrière son bureau, en homme désormais parfaitement
désintéressé dans la question.
Il y eut un moment de silence assez long entre l'avoué et le fabricant.
Puis, ils commencèrent à parler ensemble, très vivement, chacun espérant
faire taire l'autre et le forcer à l'écouter.
M. Gerbeau, qui n'avait pas eu de renseignements et qui persistait à se
croire pris pour dupe, était le plus irrité. Il parlait de beaucoup le
plus haut; il reprenait sans discontinuer la même phrase:
--Je ne veux rien entendre, je refuse positivement votre fils...
Cette obstination injurieuse à refuser Pascal exaspéra M. Divorne, à la
fin.
--Allons chez maître Bertaud nous expliquer, proposa-t-il.
--Soit, dit M. Gerbeau.
Et ils sortirent,--par le couloir d'introduction, au risque de
rencontrer quelqu'un!--sans même saluer M. de Saint-Roch.
Mais cette impolitesse n'attrista pas le négociateur.
--Ils vont chez le notaire, se dit-il en se frottant joyeusement les
mains, c'est bon signe. Ça m'a donné du mal, mais l'affaire est dans le
sac: ici dix mille francs au moins, dont trois mille pour Jeuflas;
bénéfice net, sept mille livres.
Et s'asseyant à son bureau, il se remit à la confection de sa réclame,
qui se terminait ainsi:
«Ce qui distingue surtout M. de Saint-Roch, c'est que jamais
l'intérêt ne le guide. Moraliser l'espèce humaine, voilà son but;
faire fonctionner le mariage, tel est son moyen. Mystère et
désintéressement sont sa devise.»
L'illustre négociateur avait deviné juste. Tout s'arrangea dans l'étude
du notaire. Maître Bertaud savait mettre en pratique ces belles et
nobles paroles d'un tabellion à son successeur: «Souvenez-vous, jeune
homme, qu'un notaire est un tampon destiné à amortir le choc des
intérêts.» Il s'interposa habilement entre ces deux pères, entre M.
Gerbeau, qui ne voulait pas donner sa fille, et M. Divorne, qui
s'obstinait à vouloir cette fille, depuis qu'on la refusait à son fils.
Grâce à l'inépuisable patience de maître Bertaud, le plus patient et le
plus onctueux des notaires, on finit par s'entendre.
Après moins de cinq heures de pourparlers, le mariage fut arrêté,
décidé, conclu, presque signé.
Il y était stipulé, entre autres conditions, que M. Gerbeau donnait à sa
fille cent mille écus comptants. C'était au moins cinquante mille francs
de plus que n'aurait voulu l'ancien fabricant, mais il avait eu la main
forcée, tant par le notaire que par M. Divorne.
L'avoué, intraitable sur l'article dot, était bien loin de se douter
qu'il travaillait bien moins pour son fils que pour l'ambassadeur
matrimonial.
Enfin, la date du mariage fut fixée, et les deux pères, devenus les
meilleurs amis du monde, sortirent ensemble de l'étude de maître
Bertaud. M. Divorne avait hâte d'annoncer la bonne nouvelle à son fils.
La visite du chevalier de Jeuflas avait singulièrement rassuré Pascal,
mais il était bien loin de s'attendre à une solution si prompte.
Il faillit tomber à la renverse, en voyant entrer son père et M.
Gerbeau. Mais on n'est pas longtemps à revenir des commotions que donne
un bonheur inespéré.
Pascal fut vite mis au courant de ce qui s'était passé, tant chez le
propagateur-initiateur que chez le notaire, et bientôt il se trouva
qu'il était le moins surpris des trois.
--Qui jamais se serait attendu à cela? répétait M. Divorne.
Et dans le fait, l'avoué eût été bien embarrassé d'expliquer comment,
tout à coup, il avait oublié les serments faits à sa femme.
--Ce que je ne comprendrai jamais, disait M. Gerbeau, c'est que ce cher
Pascal ait eu l'idée incroyable, impossible, de s'adresser à ce M. de
Saint-Roch.
--Oh! pour cela, répondit Pascal, je jure bien que je croyais simplement
faire une très innocente plaisanterie.
--Comme si on plaisantait avec le mariage, dit gravement M. Divorne:
c'est jouer avec le feu.
--Et encore, continua Pascal, qui jamais se serait douté du rôle de mon
ambassadeur, sans un de mes amis qui s'est empressé de vous écrire? Le
malheureux croyait me nuire, il m'a rendu le plus grand des services.
Mais je voudrais bien savoir qui je dois remercier.
--Il faudrait voir l'écriture, dit M. Gerbeau; voici ma lettre.
--Et la mienne, fit M. Divorne.
Mais l'écriture, habilement contrefaite, n'apprenait rien à Pascal. Il
tournait et retournait les deux lettres anonymes, tout en se creusant la
tête à chercher le mobile de leur auteur, lorsqu'il aperçut ses
initiales à lui, un P et un D en relief, aux angles des deux feuilles de
papier.
--Morbleu! dit-il, ces lettres ont été écrites chez moi.
--Mais par qui? demandèrent ensemble M. Gerbeau et l'avoué.
--Ah! voilà, répondit Pascal; il vient beaucoup d'amis chez moi.
Mais en même temps le jeune homme se disait que, seuls, Lorilleux ou
Jean Lantier avaient pu s'emparer du billet de M. de Saint-Roch. Le
doute à cet égard n'était pas possible.
C'est alors que Pascal se souvint de la pâleur de son ami, la dernière
fois qu'il l'avait vu. Il se rappela encore que le médecin était resté
seul, ce soir-là, dans son cabinet, pour y écrire, disait-il, une
lettre.
Évidemment Lorilleux était le coupable.
Cette trahison si lâche d'un ami d'enfance accabla Pascal. Les
déceptions en amitié sont plus cruelles qu'en amour, parce qu'elles sont
plus inattendues. Cependant il se garda bien de dire tout haut ce nom
qu'il venait de deviner. Indigné contre le médecin, il sentait qu'il
l'aimait encore et qu'il répugnait à livrer au mépris le nom d'un ancien
camarade de collége; il avait honte d'avouer qu'il avait été dupe
d'apparences trompeuses.
Aussi, lorsque M. Gerbeau, après un assez long silence, lui demanda:
--Eh bien! devinez-vous? êtes-vous sur la trace?
--Non, répondit-il. Je n'ai pas même un soupçon.
--Il faut faire une enquête, proposa l'avoué. Si tu restes dans
l'incertitude, te voilà condamné à te défier de tous tes amis.
--J'aime mieux ne plus penser à cette infamie, dit résolûment Pascal.
Et il froissa les lettres et les jeta dans un coin, se réservant bien de
les reprendre plus tard, pour confondre et accabler le traître
Lorilleux.
--Soit! s'écria M. Gerbeau, n'y pensons plus, non plus qu'au Saint-Roch
et à son acolyte Jeuflas. Pardon universel. Et moi, je vais, de ce pas,
consoler ma pauvre fille, que j'avais laissée dans les larmes, je puis
le dire maintenant.
Pascal ne fut pas désolé d'apprendre que mademoiselle Antoinette avait
beaucoup pleuré; et, sans doute pour remercier son futur beau-père de
l'aveu, il l'embrassa de bon coeur.
X
A l'exemple des mineurs prudents, qui s'éloignent bien vite lorsque, la
mine chargée, ils ont mis le feu à la mèche, Lorilleux s'était tenu à
l'écart en attendant l'explosion de ses bombes anonymes.
Il ne reparut que le lendemain de ce jour si rempli où le mariage de
Pascal avait été décidé. Le médecin dissimulait assez bien ses graves
inquiétudes sous un air agréablement badin.
--Quoi de neuf? demanda-t-il en s'installant dans le fauteuil de son
ami. Moi, je suis accablé de besogne: tous mes clients se sont donné le
mot pour tomber malades le même jour. Et ton mariage, à propos?
--Je me marie toujours avec mademoiselle Gerbeau.
--Ah! fit le médecin, qui pâlit. Et ton père?
--Il est ici depuis hier matin.
--Il consent?
--Qui l'en empêcherait?
Lorilleux, fort décontenancé, se demandait anxieusement s'il ne s'était
pas trompé en écrivant les adresses, lorsque Pascal, qui s'était levé
fort tranquillement, lui tendit les lettres anonymes en lui disant d'un
ton fort calme:
--Tiens, mon ami, voici deux lettres qui ont failli faire échouer mon
mariage; reprends-les, et surtout aie soin de les brûler. Que personne
ne se doute que tu es capable d'une semblable action.
En venant chez son ami, le médecin était préparé à tout, à tout, excepté
à cela. Il balbutia quelques paroles d'excuse; il voulut essayer de
nier, il n'en eut pas la force. La honte, l'émotion le suffoquaient.
Il se leva, cachant sa figure entre ses mains, et se dirigea vers la
porte en chancelant comme un homme ivre.
Pascal l'arrêta.
--Je n'oublie pas ainsi, lui dit-il, vingt années d'une amitié dévouée;
Lorilleux, je te pardonne.
--Ah! s'écria l'infortuné docteur, que les larmes gagnaient, c'est grand
ce que tu fais là, car tu ne sais pas quelles pensées me guidaient.
--Je ne veux pas le savoir.
--Il serait généreux de m'entendre; de grâce, écoute-moi. Ton mariage,
mon ami, est le coup le plus rude que puisse me porter la destinée. C'en
est fait des rêves de ma vie.
--Quoi! parce que j'épouse mademoiselle Gerbeau?
--Oui! je voulais te donner une femme. Cette femme, c'est ma soeur.
Seul, tu me semblais digne d'elle. Je croyais ainsi assurer ton bonheur
et le sien. Voilà plus de quinze ans que je désire ce mariage...
--Eh! que ne l'as-tu dit plus tôt. J'aurais peut-être déjà quatre
enfants à cette heure...
--J'ai voulu attendre.
--Mon cher ami, je te l'ai répété vingt fois, les gens qui attendent
toujours que la poire soit mûre, finissent par n'en jamais manger.
--Accable-moi, soupira le médecin, je le mérite, mais, au nom du ciel,
ne me raille pas.
--Je n'ai jamais été plus sérieux, reprit Pascal; mais vois la vanité
des projets: tu voulais me marier avec ta soeur, ma mère élevait
exprès pour moi une héritière, Lantier me destinait une de ses filles...
Folies. Je me marie, et c'est par hasard. Vois-tu bien, mon cher, on
n'épouse jamais avec préméditation.
Lorilleux était trop accablé pour répondre.
--Écoute, continua Pascal, veux-tu, veux-tu faire une fois en ta vie une
action sensée? Accepte, mais là, tout à coup, les yeux fermés, une
proposition que je vais te faire, et qui te prouvera que je t'avais déjà
pardonné.
--Je suis prêt à faire tout ce qu'il te plaira.
--Lantier voulait me donner une de ses filles, l'aînée, avec deux cent
mille francs de dot. Je déclare la jeune personne charmante; mais
Lantier ne m'a prévenu que ce matin, il était trop tard, j'en aime une
autre. Seulement, pour calmer le chagrin de ce père, je lui ai proposé
un autre gendre; et cet autre, c'est toi. Tu lui conviens, acceptes-tu?
est-ce dit?
--Au moins, laisse-moi quelques jours de réflexion.
--Pas une heure. Oui ou non, sur-le-champ.
Incertain, éperdu, presque fou d'avoir à prendre ainsi subitement une
décision si grave, Lorilleux ferma les yeux, comme le voyageur ébloui
qui tout à coup, sous ses pas, entrevoit un abîme béant. Lui qui
mûrissait ses actions les plus indifférentes, se résoudre ainsi à l'acte
le plus important de la vie, quelle épreuve! Mais enfin, triomphant des
habitudes de toute son existence:
--Soit, dit-il, j'accepte.
Et tout bas, il ajouta: La fortune de ma femme rejaillira sur ma
soeur.
--Ainsi, reprit Pascal, je puis prévenir Lantier.
--Oui, j'ai toujours été malheureux, peut-être la chance me
viendra-t-elle par ton entremise.
--Eh! cher ami, pour que le bonheur entre dans une maison, il faut lui
tenir la porte ouverte.
* * * * *
Le soir même, pour prévenir toute occasion de chagrin à venir, Pascal,
après bien des hésitations, osa,--contre l'avis de M. Divorne et même de
M. Gerbeau,--instruire mademoiselle Antoinette de tout ce qui s'était
passé; il lui dit le rôle joué par l'ambassadeur matrimonial et le
chevalier de Jeuflas Pour toute réponse, la jeune fille lui tendit la
main, comme je souhaite, ami lecteur, que te la tende la femme que tu
aimes, lorsque tu auras quelque requête à lui présenter.
Cependant le chevalier de Jeuflas ne fut point invité à la noce, qui eut
lieu quinze jours plus tard.