M. Gerbeau commençait à être un peu honteux de son emportement.

--Il ne s'agit pas de tout cela, dit-il avec humeur. Vous avez osé mêler

le nom de ma fille à vos tripotages malpropres, c'est ce que je ne puis

souffrir. Je ne sortirai pas d'ici avant d'avoir déchiré de ma main la

page où vous avez écrit le nom de ma fille. Je vous défends, désormais,

de vous occuper d'elle. Il me faut votre promesse et des garanties.

--Soit, répondit l'ambassadeur; veuillez, monsieur, me suivre dans mon

cabinet, nous nous expliquerons.

Une explication, commencée si vivement, devait être longue. Elle fut

interminable. Et pourtant, jamais le célèbre négociateur n'avait été si

beau, si touchant, si pathétique. Oubliant le désordre de sa toilette,

qui dans un autre moment l'eût rempli de confusion et eût paralysé ses

moyens, il entassait raisons sur raisons, non pour se disculper, mais

pour convaincre son adversaire.

En dépit des difficultés, il espérait encore renouer ce mariage rompu;

un si beau mariage, si merveilleusement assorti! il le savait mieux que

personne.

Il attaqua tout d'abord les préjugés de M. Gerbeau. Pour s'assurer les

susceptibilités de ce négociant, l'ambassadeur ne craignit pas de

déchirer à ses yeux le voile mystérieux qui pour le profane environne

ses opérations. Il mit à nu les rouages ingénieux de sa maison. Il vanta

ensuite la grandeur de sa mission, les bienfaits de son intermédiaire.

N'est-elle pas, cette profession, un progrès heureux de notre

civilisation, tout comme la vapeur, le gaz, les vêtements confectionnés,

les omnibus et le télégraphe électrique?

Mais il atteignit réellement au sublime, lorsqu'il parla de Pascal,

lorsqu'il énuméra les belles qualités de ce jeune ingénieur, si riche,

si économe, véritable merle blanc des gendres. Même, emporté par son

sujet, il lui arriva d'enfreindre son voeu de discrétion, et, pour

disculper Pascal, lâchement calomnié et accusé d'avoir été renvoyé de

l'École, il raconta l'histoire de ce qui l'avait fait renoncer à son

brevet.

L'ambassadeur prêchait dans le désert. M. Gerbeau restait plus froid que

marbre; il se bornait à élever la voix de temps à autre, pour rappeler

le but de sa visite. Enfin, voyant que l'éloquence de M. de Saint-Roch

ne tarissait pas:

--Brisons là-dessus, dit-il, je ne crois pas un mot de tout ce que vous

me dites; je me trompe, je crois que vous avez un grand intérêt à marier

M. Divorne.

--Eh! monsieur, les notaires aussi ont intérêt à marier leurs clients...

--Oui, mais ils sont officiers ministériels; on sait qu'on peut se fier

à eux; leur probité et leur discrétion...

L'ambassadeur vit jour à porter, croyait-il, un coup décisif.

--Leur discrétion! s'écria-t-il, ah! je vois bien, monsieur, que vous ne

connaissez pas la mienne; j'ai cependant dépensé plus de cent mille

francs pour l'annoncer au monde entier. Un secret est chez moi plus en

sûreté que votre argent à la Banque de France. Ma maison est le

confessionnal de l'univers, le tombeau des secrets du monde entier. Rien

ne transpirera jamais des mystères dont je suis le confident. La mort

même ne me fera rien révéler. A ma mort, tout doit me suivre au

cercueil, tout, cabinet, titres, mémoires. Je n'ai jamais formé d'élève.

Quant à mes registres, vous pouvez les ouvrir. Jetez les yeux sur cette

nomenclature de toutes les héritières des cinq parties du monde, vous ne

comprendrez rien aux caractères hiéroglyphiques que seul je puis

déchiffrer...

Le bruit d'un timbre, qui résonna dans le lointain des appartements,

coupa brusquement la parole au négociateur. Il prêta l'oreille et compta

cinq coups.

--Peste soit de l'importun! murmura-t-il, c'est une visite, au salon

bleu-ciel.

Presque aussitôt un domestique entrebâilla une des portes du cabinet et

fit un signe à M. de Saint-Roch.

--Mille pardons! dit l'ambassadeur à M. Gerbeau, je suis à vous à

l'instant. Et il s'approcha du domestique.

--Monsieur, dit celui-ci à voix basse, il y a un monsieur dans le salon

bleu.

--Je le sais, j'ai entendu, il était inutile de me déranger.

--C'est que monsieur ne sait pas que ce monsieur paraît furieux. Il ne

voulait pas attendre et menaçait de tout casser.

--Diable! quelle espèce d'homme est-ce?

--Un grand qui a des lunettes d'or; assez vieux, bien mis, l'air de

province, il m'a donné sa carte.

M. de Saint-Roch prit la carte, y jeta les yeux et poussa une

exclamation de joie; il avait lu:

Mariages d'aventure · 第 15 / 34 题