Assis à son bureau, devant les fameux cartons verts qui renferment tant
et de si terribles secrets, devant ses registres en caractères
hiéroglyphiques, M. de Saint-Roch, l'oeil illuminé par l'inspiration,
travaillait au bonheur de l'humanité.
L'apôtre du mariage rédigeait une réclame, une de ces réclames superbes
qui, placées à la quatrième page, font quelquefois de l'_Ami de la
Religion_ un journal amusant.
La tâche était pénible et le travail hérissé de difficultés. On le
voyait au papier couvert de ratures et de surcharges. C'est que
l'annonce est le côté sérieux de la mission de l'illustre ambassadeur:
chaque ligne lui coûte gros, et les marchands de publicité ont un petit
instrument pour mesurer l'espace; aussi faut-il dire beaucoup en peu de
mots.
C'est ce que s'efforçait de faire le propagateur-initiateur. Sa réclame,
destinée à faire battre la chamade à tous les coeurs célibataires,
s'adressait plus spécialement qu'à l'ordinaire aux pères de famille:
«Pères prudents, disait-il, je suis la sauvegarde de l'honneur des
familles. C'est moi, Saint-Roch,--pas de succursales,--qui ai inventé le
mariage il y a quarante ans. Mon laboratoire est l'antichambre de la
mairie, ma bienveillance vaut presque le sacrement. Vos demoiselles vous
embarrassent-elles, adressez-les à moi, je leur trouverai un placement
avantageux. Ecrivez-moi--lisiblement,--je viens de recevoir un
assortiment complet de princes souverains à marier, de la plus belle
qualité. Pères de famille, vous me bénirez, moi, Saint-Roch, car...»
Six coups frappés sur un timbre firent tressaillir l'ambassadeur.
--Oh! dit-il, un client dans le salon gris-perle.
Aussitôt il cacha son prospectus dans un tiroir, et ouvrant une armoire,
il en tira un habit bleu barbeau, exactement semblable à celui qu'il
avait sur lui, à cette seule différence près que le premier était fort
râpé, et le second tout flamboyant de neuf.
Ce changement à vue, si important pour une négociation matrimoniale,
terminé, il s'approcha de la glace pour donner un coup d'oeil sur sa
toilette.
Il tira ses manchettes de malines, rajusta son jabot, disposa
gracieusement les cataractes de ses chaînes de montres, frotta les
pierreries de ses bagues pour leur donner plus d'éclat, et enfin, d'un
geste coquet de la tête, imprima à sa blonde chevelure bouclée un tour
plus gracieux.
Alors, il s'adressa dans la glace un dernier et charmant sourire et se
dirigea vers le salon gris-perle, où sans doute «la pratique»
s'impatientait.
Il entra. Suivant sa noble et affable habitude, il salua gracieusement
le nouveau client, en trois temps, ainsi que le prescrivent les
professeurs de maintien de la bonne école, les talons sur la même ligne,
la pointe du pied en dehors, le buste légèrement incliné, le coude
arrondi, la main à la hauteur de la poitrine...
Il exécutait le deuxième temps de son salut, il préparait déjà le
troisième, lorsque le client lui sauta à la gorge, sans pitié pour le
jabot, en l'appelant: Misérable!
Ce pauvre M. de Saint-Roch eut une terrible frayeur. Il fit un bond de
côté, cherchant à mettre la table entre lui et ce visiteur peu
parlementaire.
Ce rapide mouvement de retraite lui réussit; mais, dans son évolution,
il heurta la table et entraîna sept à huit ex-voto de porcelaine, qui
tombèrent et se brisèrent avec éclat.
--Bon, pensait l'ambassadeur, ce doit être quelque nouveau marié qui
n'est pas content. Je connais ça.
Ce n'était pas un nouveau marié, mais bien M. Gerbeau en personne. La
lettre anonyme de Lorilleux produisait son petit effet. Ce n'était plus
l'honnête et digne négociant qu'on connaît, c'était un tigre déchaîné.
Savoir le nom de sa fille sur les registres de M. de Saint-Roch l'avait
jeté hors de ses gonds. Il s'était promis de donner des coups de canne à
l'ambassadeur, et il venait à la seule fin de tenir sa promesse.
Cependant, l'inventeur du mariage, retranché derrière sa table, avait
repris un peu de courage.
--Je vous préviens, dit-il à son adversaire, que si vous usez encore de
violence, j'appelle mes domestiques. Maintenant, si vous voulez causer,
causons, mais doucement. Qui êtes-vous et que...
--Qui je suis, coquin, répondit l'ex-fabricant, un père dont tu as
failli compromettre la fille, infâme tripoteur! Je suis monsieur
Gerbeau, à qui tu voulais donner pour gendre un homme taré, vil
brocanteur! un certain Pascal Divorne, renvoyé honteusement de l'École.
--Taisez-vous, cria M. de Saint-Roch, et n'insultez pas un jeune homme
qui vaut mieux dans son petit doigt que vous dans toute votre personne.
--Ah! tu m'insultes, coquin! reprit M. Gerbeau. Attends, attends!
Et il tournait autour de la table pour tâcher de saisir le négociateur.
Mais M. de Saint-Roch n'était pas moins leste que lui; la discussion
cependant continuait.
--Qui t'a permis de te mêler du mariage de ma fille?
--Je n'ai pas de comptes à rendre.
--Je m'adresserai aux tribunaux.
--Je m'en soucie peu, j'ai des arrêts qui sanctionnent mon honorable
profession.
De guerre lasse, essoufflés, n'en pouvant plus, les deux adversaires
s'arrêtèrent. Mais quel désordre, justes dieux! dans la toilette si bien
ordonnée de M. de Saint-Roch! Les chaînes d'or battaient au hasard sa
poitrine, le jabot pendait comme une loque, une des manchettes était
arrachée à demi; et la belle chevelure blonde qui s'était déplacée!
Il n'avait pas cependant, cet illustre ambassadeur, perdu sa faconde si
brillante; il entreprit, à force d'éloquence, de dompter le farouche M.
Gerbeau.
--Vous avez parlé de tribunaux, monsieur, s'écria-t-il, mais n'aurais-je
pas le droit de me plaindre moi-même de vos transports? Vous avez
insulté la plus noble des professions, vous calomniez mon sacerdoce.
--Gredin! répétait M. Gerbeau entre ses dents.
--D'autres aussi ont essayé de me ternir aux yeux de mes contemporains
et de la postérité: j'en ai obtenu justice. Connaissez-vous les arrêts
en ma faveur?
--Je m'en moque.
--Avez-vous lu la plaidoirie de mes avocats?
--Je m'en soucie!
--Enfin, une consultation imprimée à mes frais?