Ensuite la vie de Vaneau se composa de rendez-vous attendus avec
impatience et trop souvent manqués. Il ne pouvait pourtant pas de six à
sept heures du soir stationner devant l’entrée d’un immeuble sur un
trottoir fait pour faciliter la circulation. Il était obligé d’aller et
venir; lorsqu’il faisait trop chaud et qu’il pouvait disposer de vingt
centimes il prenait sur le zinc d’un bar ou d’un marchand de vins une
mominette avec un morceau de glace qu’on lui offrait par-dessus le
marché, ou de l’eau fraîche qui coule d’un long robinet nickelé. Mais
c’était assez d’un moment de distraction pour qu’il ne vît pas sortir
Lucie. Elle se hâtait alors de rentrer. Elle ne devait pas aimer
attendre ne fût-ce qu’une demi-minute. Il n’oserait jamais lui dire:
--Quand vous ne me voyez pas je ne suis pas loin. Vous n’attendriez pas
longtemps, allez!
Lucie savait que c’est le rôle des hommes, jeunes, mûrs, ou vieux. Ces
soirs-là Vaneau se mourait d’incertitude: que pensait-elle de lui? La
reverrait-il jamais? Ne s’était-elle pas moquée en lui donnant ce
rendez-vous? Comme il regrettait d’être rivé au travail de neuf heures
du matin à six heures du soir et de gagner seulement cinquante francs
par mois!
Mais pour qu’il reconquît sa joie il suffisait que le surlendemain,
qu’une semaine après il pût rester avec elle seulement un quart d’heure.
Elle avait beau ne pas être la jeune fille qu’il avait cru d’abord: il
marchait à ses côtés comme un serviteur près de sa reine. Comme on
venait d’entrer dans la morte-saison elle était une semaine ici une
semaine là. Gros embarras pour Vaneau qui devait continuellement
apprendre à connaître des rues et des maisons à entrées parfois
trompeuses si différentes les unes des autres. Quelquefois encore elle
restait chez elle et ne sortait que pour aller livrer.
Il fallait que Vaneau se contentât de ces entrevues si courtes que
vraiment l’on ne trouve rien à se dire. Elle lui écrivait:
--J’ai à vous parler.
Et Vaneau ne doutait point qu’il ne s’agît cette fois d’un aveu
définitif. Il attendait avec fièvre six heures du soir. Elle souriait
quand elle le voyait mais n’avait rien d’important à lui dire. Il
l’invitait à se reposer, à prendre quelque chose dans de tout petits
cafés où il pouvait espérer qu’il n’y eût pas de garçon, donc pas de
pourboire à donner. Mais elle était presque toujours pressée de rentrer.
Quand il y avait une horloge elle la regardait souvent. Elle parlait de
sa belle-mère qui devait se douter de quelque chose, qui lui disait
chaque soir qu’elle rentrait un peu plus tard que de coutume:
--D’où est-ce que tu viens donc encore, Lucie?
Elle ne voulait point que Vaneau l’accompagnât jusqu’à la rue Pavée; la
belle-mère aurait pu brusquement apparaître, les voir ensemble. Tout
aurait été perdu.
Des phrases qu’il risquait sur ses aspirations, ses projets littéraires
demeuraient à peu près sans écho. Sans autre volonté bien nette que
celle d’écrire quelque chose, n’importe quoi, qui le rehaussât aux yeux
de Lucie, il parlait tour à tour de se mettre à un drame en cinq actes
et en vers, à une pièce d’ombres pour un théâtre de Montmartre, même de
composer des chansons, élégiaques ou satiriques, pour des cabarets. Pour
se faire connaître il comptait même un peu sur elle. Elle était fière
que son père fût en relations avec quelques chansonniers et d’avoir avec
lui ses entrées libres le samedi soir au _Concert de l’Époque_,
boulevard Beaumarchais. En attendant il produisait sonnets sur sonnets
qu’il recopiait pour en faire hommage à Lucie. Peut-être ne
cherchait-elle même pas à trouver le temps de les lire. Il ne la
pressait point comme on peut le voir écrit dans des livres de devenir sa
maîtresse tant il tremblait à la seule pensée de toutes les brusques
décisions qu’il lui faudrait prendre. Il ne demandait qu’une chose:
pouvoir continuer ainsi des années à la voir, en se contentant de
l’embrasser.
Il croyait apprendre peu à peu quels étaient ses véritables sentiments.
Elle avait eu déjà des relations avec des jeunes gens. Elle ne s’en
cachait point. Elle s’en serait même vantée si elle n’eût deviné que ce
pouvait être douloureux pour lui.
Elle avait connu un sculpteur et un employé de grand magasin. Une jeune
fille quand elle n’est pas laide et qu’elle ne s’y refuse pas a vite
fait de nouer au restaurant à midi plus de relations qu’il n’en est
besoin; dans la rue aussi livrée au hasard de toutes les rencontres.
Lucie n’était pas de celles qui disent non. Le sculpteur était pauvre,
naturellement. L’employé gagnait bien sa vie. Elle n’avait connu l’un
qu’après l’autre. A combien de mois, d’années de distance, elle ne le
disait pas. Elle était allée une fois pour n’y rester que deux minutes
dans l’atelier du sculpteur. Elle retrouvait l’employé dans des bals
qu’elle fréquentait avec sa belle-mère. Mais celle-ci--par jalousie,
disait Lucie,--était intervenue, avait mis le holà.
Elle devait aimer tous les plaisirs de Paris, les soirées dans les
théâtres, les soupers après minuit, les promenades en voiture, sans
oublier les bals. Comment Vaneau eût-il pu lui offrir cela? Elle lisait
beaucoup de feuilletons, n’aimait point les crudités de Zola. Son père
bijoutier en chambre allait tous les ans, au mois d’août, à la mer. Elle
l’y accompagnait. Cette année elle ferait pour Vaneau le sacrifice de ce
voyage. Elle lui paraissait douce, gentille, pas exigeante, ne le
poussant point à la dépense. Peut-être était-ce le sculpteur qui l’y
avait habituée?
* * * * *
Certains soirs où il l’accompagnait elle était avec son amie Sidonie.
Pour de mystérieuses raisons de contraste parce que l’une était blonde
il fallait que l’autre fût brune. Lucie aurait pu naître dans l’Espagne
voluptueuse et chaude où les gitanes, sorties des fraîches cavernes,
dansent au rythme des castagnettes sèches et des bourdonnantes guitares.
Sidonie au contraire ne venait-elle pas des pays où la brume fait
paraître plus bleus et plus rêveurs les yeux des jeunes filles, des pays
où l’on fait de si jolies chansons sur les bouleaux et les pigeons?
Comme Lucie pourtant elle était née à Paris et vivait dans une chambre
au dernier étage d’une maison rue de Charenton. Elles allaient presque
toujours ensemble d’un atelier à l’autre et paraissaient unies par la
plus franche amitié.
Cet été fut délicieux pour Vaneau. Plus rien ne comptait pour lui que
ses rendez-vous avec Lucie. C’était en pensant à elle qu’il noircissait
d’une plume distraite du papier timbré.
Si les soirées en semaine étaient trop courtes, ils eurent quelques
après-midi de dimanches depuis deux heures jusqu’à la nuit. Nul orage ne
vint les assombrir, les gâter comme la première. Mais il faisait chaud.
C’étaient de ces après-midi où l’on se demande à quoi servent les
arroseurs municipaux: aussitôt mouillé le pavé est sec. Mais il faut que
tout le monde vive, les arroseurs comme les autres; c’est à cause de
quoi sans doute même les jours de pluie ils se répandent par les rues
avec leurs lances. On se demande à quoi servent les hautes maisons à six
étages: nulle part il n’y a d’ombre. C’est à croire que Paris est le
centre, non seulement de la France mais de la terre et qu’il se trouve
juste sous le soleil! On se demande ce que fait le vent. Tassés dans les
squares, alignés le long des boulevards, les arbres ne remuent pas plus
leurs feuilles que si elles étaient en zinc. Le vent doit être riche: il
ne reste pas à Paris l’été. Il doit aller passer la saison comme le père
de Lucie au bord de la mer. Ensemble ils s’assirent sur des bancs de
squares, sur des impériales d’omnibus. De nouveau ils allaient jeunes,
insouciants, heureux. De Paris elle connaissait tout. Une fois comme
aucune horloge n’était en vue elle dit:
--Il va être quatre heures.
--Où voyez-vous cela? demanda Vaneau.
--Mais à ces camelots qui crient _la Patrie_.
Minces détails mais devant lesquels un provincial comme Vaneau restait
bouche bée. Elle connaissait aussi pour y être allée avec son père
beaucoup de restaurants fameux, de jour et de nuit.
Une autre fois pour très peu d’argent grâce au tramway ils allèrent
jusqu’aux Lilas. Vaneau s’imaginait un village où les chaumières
n’auraient été que des prétextes, où le lilas eût régné de toute la
puissance de son parfum. Mais il retrouva presque les mêmes maisons, les
mêmes rues qu’à Paris. Sur une place deux manèges de chevaux de bois
munis de criards instruments de Barbarie tournaient peuplés de pâles
jeunes gens, de filles avec des fleurs qui n’étaient point du lilas,
dans les cheveux. On respirait surtout l’odeur des pommes de terre
frites. N’importe Vaneau était heureux, Lucie semblait plus joyeuse que
jamais. C’était la promenade que tous les amoureux ont rêvé de faire,
que toutes les romances ont chantée. Il y est question d’yeux bleus
comme les bleuets, de lèvres rouges comme les coquelicots que l’on voit
au milieu des blés jaunes. Sans doute il y avait d’autres endroits plus
charmants dans les environs de Paris où Ville-d’Avray, Meudon, Sèvres,
Clamart apparaissent comme au détour d’un couplet. C’est là que se
trouvent les bois, le fleuve avec ses guinguettes et ses fritures. Mais
y aller coûte trop cher. Et puis c’était si joli, ce nom: les Lilas!
Dans l’arrière-salle d’un café désert à bonne distance des manèges de
chevaux de bois où l’on n’entendait que bourdonner des mouches, ils
s’assirent l’un en face de l’autre. La patronne, une vieille femme à
cheveux blancs, faisait si peu de bruit en marchant qu’on eût dit
qu’elle allait pieds nus; elle les laissa quand elle eut déposé sur la
table une canette. Par les carreaux d’une porte qui ouvrait sur une cour
et sur un petit jardin, Vaneau voyait les feuilles d’un grand arbre. Il
se mit à penser aux arbres de son pays, dont les racines sont rivées
entre de la terre dure et de rochers plus durs encore, aux soirs de mai
où il respirait les parfums du lilas à l’heure où les jeunes filles
montent le soir à l’église pour le mois de Marie. Il prononça quelques
paroles: Lucie éclata de rire.
Il commença timidement par lui prendre la main. Puis il changea de place
pour être assis à côté d’elle. Tout à coup enhardi il se mit à
l’embrasser plusieurs fois de suite. Elle ne se défendait pas; elle
riait d’un rire énervé. Ses cheveux se défaisaient. L’heure venue elle
dut se recoiffer tant bien que mal.
Quand ils partirent ce fut comme s’ils allaient au-devant de leur
destin; du moins Vaneau le pressentait-il obscurément. Par des ruelles
chaudes ils s’en furent vers des champs pauvres d’herbe et d’ombre. Dans
la plaine on ne voyait pas un seul bois mais beaucoup de rangées
d’arbres, des cheminées d’usines; on devinait des trains aux fumées de
leurs locomotives. A l’ombre d’un talus ils s’étendirent. Elle dit:
--Maintenant, laissez-moi dormir.
Vaneau ne songea pas à lui désobéir.
Quand il fallut reprendre le tramway, quelque peu avant la tombée du
crépuscule, elle était moins gaie que tout à l’heure; ce devait être la
faute de cette heure trouble, énervante. Vaneau était satisfait. Il ne
doutait plus que Lucie ne l’aimât vraiment.
* * * * *
Mais tous ses dimanches ne se ressemblaient pas. Il y en eut où il
fallut qu’il allât bon gré mal gré dans ces bois qui lui paraissaient
vides puisqu’il ne pouvait s’y promener avec Lucie. Mais comme on lui
payait son voyage il lui était impossible de toujours refuser. C’était
plutôt un parc coupé en rectangles par de nombreuses avenues qui dans
cent ans seront toutes bordées de cabanes à lapins, de toits à poules et
de villas. Déjà de-ci, de-là s’élevaient des bicoques en planches qui
commandaient des portions de terrain encloses dans des treillages de fil
de fer. Là des Parisiens passaient tous leurs dimanches de printemps et
d’été, en bras de chemise, à arracher des souches, à bêcher, à semer.
Ils prenaient l’apéritif sur des guéridons de fortune et fumaient force
pipes et cigarettes. Les promeneurs le long des avenues ne se hâtaient
pas. Ils n’avaient qu’à se fier aux écriteaux munis de flèches
indicatrices pour arriver au restaurant du _Pas-de-la-Mule_ où de onze
heures du matin jusqu’à dix heures du soir ce n’étaient que joyeuses
chansons, que chocs de verres et, parfois, quand la société n’était pas
triée sur le volet, cris et bris de vaisselle. Lavaud ne se gênait pas
pour faire concurrence dans la limite de ses moyens au _Pas-de-la-Mule_.
Rien n’indiquait que dans cette maison qu’il avait louée on pût boire et
manger. Il se tenait sur le seuil et, tranquille et joyeux, invitait les
promeneurs à entrer comme s’il eût dit:
--Ne vous gênez pas: c’est moi qui régale aujourd’hui.
La tante, la bonne tante, disait à Jeanne et à Vaneau:
--Vous n’avez rien à faire ici, les enfants. Allez donc ramasser des
fleurs.
Ils s’en allaient le long des avenues jusques aux champs voisins,
beaucoup plus riches d’herbe, de bleuets et de coquelicots que les
champs et que la plaine des Lilas. Mais Vaneau s’ennuyait beaucoup plus
ici. Pourtant Jeanne était jolie aussi, mais Vaneau trouvait qu’il s’en
fallait de beaucoup qu’elle le fût autant que Lucie. Et puis il n’avait
rien à lui dire. Il devina plutôt qu’il ne l’entendit, une fois qu’ils
rentraient de la cueillette, que la bonne tante demandait à Jeanne:
--Il ne t’a rien dit?
Songeaient-ils donc à lui comme gendre possible? Il en souriait, ayant
d’autres projets plus magnifiques que d’épouser une petite bourgeoise.
Car il continuait de voir Lucie. Elle lui écrivit même:
_Je compte que vous viendrez ce soir car j’ai à vous parler mon père
part ce matin à Deauville je serai donc libre ce soir et pendant quatre
soirs de suite._
Quatre soirs seulement? Vaneau trouva d’abord que c’était peu, pour une
saison au bord de la mer. Mais il repartirait sans doute. En tout cas le
bonheur était là.
Ici il faudrait écrire: «La nuit était délicieuse. Le Génie des airs
secouait sa chevelure bleue...» Ils étaient au square du Temple par une
nuit d’Août; les étoiles se reflétaient en tremblant un peu dans l’eau
des vasques et les arbustes des massifs trop soignés retrouvaient les
mêmes frissons que les grands arbres sous le large clair de lune dans
les forêts sauvages. Non. Vaneau n’était plus à Paris. Il ne voyait pas
les maisons. Il n’entendait pas rouler les voitures. Il était assis tout
près de Lucie plus grave que de coutume parce que sur elle aussi devait
peser le rêve. Brusquement elle soupira, défaillant presque.
Maladroitement il l’embrassa sur la joue bien plus par convenance que
par désir. Puis s’estimant aussitôt ridicule et sachant bien qu’il
n’aurait pas pu comme les amants romantiques prononcer les paroles ni
faire les gestes qu’il eût fallu, il se croisa les bras en regardant le
ciel. Il pensait avec délices à Atala, et être assis à côté de Lucie
dans un square désert devenait pour lui un supplice.
Tout a une fin. Les trois autres soirs Vaneau ne la vit pas. En vain il
l’attendit. Mais deux semaines après elle lui écrivit:
_Excusez-moi si je ne vous ai pas écrit plus tôt mais il m’est
impossible de faire un pas sans être épiée mon père est rentré à une
heure du matin juste le soir que j’étais sortie jusqu’à minuit avec
vous..._
Il la revit tantôt seule, tantôt avec Sidonie. Mais on aurait dit
qu’elle avait changé. Elle semblait plus lointaine, regardant, écoutant
autour d’elle remuer la vie de Paris qui recommençait avec les premiers
jours de l’automne.
* * * * *
Ce soir-là comme les autres soirs, vers le moment où les horloges
allaient à peu près s’entendre pour marquer sept heures, Vaneau
tressaillit d’angoisse. Enveloppé de brouillard, glissant parfois sur le
trottoir humide il faisait les cent pas devant une maison de la rue
Réaumur, non loin de ce square du Temple où les étoiles avaient cessé de
trembler dans l’eau, les arbustes de frissonner. Il levait les yeux vers
un troisième étage composé de deux fenêtres sans rideaux violemment
éclairées par une lampe que l’on devinait sans abat-jour; c’était un
atelier de _Fleurs et plumes_. Allait-elle venir? Veillait-elle?
N’était-elle point encore partie avant l’heure? N’avait-elle point passé
près de lui distraite, sans le voir? Avec ce brouillard tout était
possible. Pendant qu’il marchait vers la rue Saint-Martin ne s’en
était-elle pas allée du côté de la Bastille? Il s’affolait, torturé par
ces doutes successifs. Sans pardessus en cette fin d’Octobre, il
tremblait aussi de froid.
Du moins eut-il une certitude quand il vit sortir de l’étroit couloir,
non pas Lucie qu’il attendait, mais Sidonie. Elle aussi l’avait vu,
venait à lui.
--Est-elle déjà partie? demanda Vaneau. Ou bien vous suit-elle?
--Elle s’en est allée à cinq heures! répondit Sidonie.
--Ah? murmura Vaneau. Pourtant l’autre jour si vous vous en souvenez
elle m’avait promis de descendre à six heures et demie.
--Oui! fit Sidonie du bout des lèvres. Que voulez-vous!...
Ils n’avaient pas encore quitté le trottoir où des passants les
bousculaient. Ainsi elle était partie? Elle l’avait fait exprès sans nul
doute. Désemparé, désespéré, Vaneau fût resté là des heures sans bouger.
Quand Sidonie lui tendit la main pour le quitter il lui dit:
--Est-ce que cela vous ennuierait que je vous accompagne un peu?
Il pourrait au moins parler de Lucie. On n’est pas pour rien camarades
d’atelier: Sidonie ne pourrait pas rester muette.
Elle ne lui répondit pas en riant:
--Mais non, au contraire!
Elle dit seulement un peu indifférente:
--Ce sera comme vous voudrez. Cela ne me gêne pas.
Par des rues tortueuses qui semblaient hésiter sur le chemin qu’elles
avaient à suivre parmi des groupes d’hommes et de femmes, ils s’en
allèrent. Pour la première fois il se trouvait seul avec Sidonie.
Presque tout de suite il eut l’idée de lui demander:
--Mais votre ami vous attend peut-être?
--Oh! non, dit-elle. Soyez tranquille.
L’ami de Sidonie! Que de fois depuis quelque temps il en avait été
question! Lucie ne tarissait pas d’éloges sur son compte et, chose
étrange, Sidonie n’en parlait jamais. C’était un jeune homme de famille
riche dont les poches n’étaient jamais dépourvues d’or. Avec lui Sidonie
n’avait pas le temps de s’ennuyer. Elle connaissait les nuits que l’on
passe dans la lumière, les parfums, la musique, et les dimanches où la
banlieue tout entière offre ses guinguettes comme des paradis terrestres
et ses cabinets particuliers comme autant de nids délicieux. Lucie
disait:
--Sidonie? Mais il y a beau temps qu’elle aurait pu lâcher l’atelier!
Seulement ça la distrait de venir travailler. Ah! si j’étais à sa
place!...
Pour qu’elle y fût que Vaneau n’eût-il pas donné! Quand elle parlait de
l’ami de Sidonie il se faisait petit, il eût voulu rentrer sous terre.
Il songeait:
--Elle doit commencer à trouver que mon talent tarde à se manifester et
que je mets de l’obstination à ne pas m’enrichir!
Il ne se disait pas qu’elle avait pu se fatiguer surtout de l’amoureux
sentimental qu’il ne pouvait cesser d’être.
Il ne put se retenir de soupirer et dit:
--Elle ne tient plus à moi n’est-ce pas? Elle ne veut plus me voir?
Dites-moi la vérité.
--Elle ne me fait pas de confidences, répondit Sidonie.
Mais il entendit que cette phrase sonnait faux.
--Vous mentez mademoiselle Sidonie! riposta-t-il en la regardant bien en
face. Il vit ses yeux bleus comme ceux des jeunes filles dans les pays
où l’on fait de jolies chansons sur les pigeons et les bouleaux. Elle
fit un effort pour balbutier:
--Mais non, je vous assure... Je ne mens pas... Lucie ne m’a jamais rien
dit... Elle est partie ce soir à cinq heures...
Il tendit la main à Sidonie pour lui dire adieu. Tout à coup, elle se
décida:
--Eh bien, non! dit-elle. Lucie est une petite écervelée. Oh! elle est
bien gentille mais elle a ça dans le sang... Elle vous a raconté
n’est-ce pas l’histoire de son sculpteur, celle de son employé?... Sa
belle-mère n’y était pour rien. C’est elle qui s’est fatiguée d’eux.
Écoutez-moi: c’est elle qui a trouvé cette histoire de mon ami. Je vis
tranquille dans ma chambre; il y a des soirs où je m’ennuie toute seule
mais j’y suis habituée. Et c’est Lucie qui m’a dit: «Je commence à avoir
assez de lui. Alors, pour lui montrer que je vois qu’il n’a pas d’argent
je lui raconterai que tu as un ami riche qui te paye tout ce dont tu as
envie: des bijoux que tu gardes chez toi et des parties de plaisir.» Je
lui ai dit: «Tu ne feras pas cela. Tu vas le faire souffrir.» Mais j’ai
eu beau la sermonner: elle n’en a pas moins fait à sa tête. Quand nous
étions tous les trois ensemble et qu’elle parlait de mon ami j’avais
envie de pleurer... à cause de vous.
Vaneau l’écoutait. Il marchait machinalement. C’était la fin de tout, la
mort d’un rêve. La brume de l’automne s’épaississait autour de lui. La
vie était toute noire comme un sépulcre dont nul ange ne pourra soulever
la pierre. Pourquoi fallait-il que si vite Lucie eût oublié lettres,
baisers, promenades sous le soleil et sous le clair de lune! Selon son
habitude Vaneau tourna son œil en dedans et découvrit qu’il n’avait à
s’en prendre qu’à lui-même. Grâce à son ascendance d’hommes et de femmes
qui des siècles durant avaient peiné sur une terre ingrate, il n’avait
pas le sou et ignorait la façon de séduire et de retenir les jeunes
filles de Paris. Il dit:
--Mademoiselle Sidonie vous m’avez fait beaucoup de peine. Mais je vous
remercie.
Il lui tendit la main, cette fois pour de bon.
--Vous ne m’en voulez pas? dit-elle.
--Non! Non! Adieu.
Il voulut continuer:
--Quand vous la reverrez...
Mais il ne put pas en dire davantage.