Est-ce pour fêter le retour de Vaneau dans sa ville natale que les
cloches sonnent si joyeusement? Transporté hors du temps et de l’espace
par cette nuit de commencement d’amour, il lui faut retrouver les mêmes
rues qui lui paraissent beaucoup moins larges encore avec leurs pavés
frustes. Il passe le front haut en Parisien qui sait ce que sont les
grands boulevards, en jeune homme qui n’en est plus à sa première
aventure. Il ne doute plus de rien. Avec Lucie, comme tout lui sera
facile!
Il n’a pas encore quitté son pardessus qu’il aurait dû déjà répondre à
beaucoup de questions. Son père et sa mère voudraient que la vie lui fût
moins dure qu’elle ne l’a été pour eux.
--Est-ce que tu es content là-bas? Tu travailles peut-être trop? Il ne
faut pas te fatiguer. Est-ce qu’ils te donnent à manger à ta suffisance?
Sinon il faudrait nous l’écrire. Et ton linge, c’est toujours Jeanne qui
s’en occupe? Il vaudrait peut-être mieux que tu nous l’envoies ici, une
fois par semaine, comme fait le Jean des Bide. Ça ne coûte pas cher; et
puis cet argent-là se retrouve parce qu’à Paris les blanchisseuses
brûlent tout. Est-ce que tu as assez d’argent? Je crois que tu peux te
retourner tout de même avec vingt francs que nous t’envoyons par mois.
Il ne répond que du bout des lèvres. Il voudrait être seul, pour écrire
à Lucie. Mais c’est jour de grand nettoyage dans toutes les maisons
comme si c’en était fini de la poussière que l’on fait en remuant les
cendres dans la cheminée, de la boue et de la neige que l’on rapportait
sur ses vêtements. La matinée n’y suffit pas.
Après le déjeuner Vaneau s’en va dans les bois où personne ne le
dérangera, muni d’une enveloppe et de quelques feuilles de papier à
lettres.
Quelle après-midi comme il n’y en a point à Paris! Ces bourgeons, ces
premières feuilles, ce soleil! La sève du monde circule jusqu’au bout
des branchettes les plus minces. Au pied d’un jeune chêne il s’assoit,
et tout de suite il écrit sans chercher les mots, tant ils se répandent
comme la sève de son âme.
Sa lettre finie il embrasse d’un seul regard les coins, l’horizon
familiers. Un étang luit dans un pré. Une ferme isolée avec ses volets
verts fermés entre un jardin et un pigeonnier, au bord d’un chemin rouge
de bruyères. Deux toits de tuiles sombres derrière des cimes d’arbres
claires. Des rochers aigus comme des cornes, comme des dents prêtes à
mordre. Des routes âpres, tortueuses, balayées en toute saison par le
vent qui ne s’égare jamais. De vieux souvenirs arrivent de loin. Retours
de vacances qui sentent la fumée des pipes et des cigarettes dans les
gares et, tout le long du parcours, la fumée de la locomotive;
promenades du jeudi dans les sentiers boueux ou gelés, quand on se
précipite sur les haies pour s’y disputer les branches les plus chargées
de prunelles aigres, nuits d’été dans les dortoirs où il fait si chaud
que l’on boit l’eau tiède des cuvettes... Mais ils s’en vont vite et
peut-être pour toujours, comme chassés par lui qui ne veut plus penser
qu’à Lucie. Elle sera son Elvire. Un peu plus loin à l’horizon, derrière
un mamelon bleuâtre au sommet duquel se profilait la silhouette d’une
chapelle, un grand lac sur les bords duquel aurait pu rêver Lamartine
s’étendait entouré de joncs, de rochers, de genêts, de sapins et de
bouleaux. Dès le retour de l’automne les brumes du ciel doublaient son
visage mélancolique, et l’on aurait pu longer ses rives incertaines en
songeant à des amours à jamais irréalisables. Sur la mousse jaunie, au
pied d’un arbre dont les feuilles partent l’une après l’autre, une jeune
fille à qui la vie eût pesé serait venue s’asseoir, attendant que sur la
route un nuage de poussière lui annonçât l’approche du héros désiré.
Elle joindrait les mains. Elle, c’était Lucie. Et Vaneau se magnifiant
lui-même s’imaginait traversant des contrées au galop d’un coursier plus
rapide que le vent.
Il se lève. Il n’est plus l’enfant dont l’âme, lors des départs pour le
collège, se déchirait comme une étoffe trop mince, le jeune homme qui
marchait le front baissé, conscient de sa solitude. Il est depuis cette
nuit plus riche d’amour que le plus fortuné des hommes. Il n’est plus
seul au monde. Il a cherché longtemps. Bien des fois il a désespéré.
Enfin il l’a trouvée.
* * * * *
Il l’a trouvée? Pas encore. Il la crut à jamais perdue pour lui lorsque,
le surlendemain de son retour à Paris, il reçut cette lettre:
Cher monsieur Louis,
_Excusez je vous prie si je ne vous ai pas répondu plus tôt mais cela
m’a été impossible je vous adresse toutes mes félicitations pour votre
lettre elle est parfaite de lyrisme et de poésie surtout pour une
rencontre en chemin de fer vous vous emballez facilement je le vois
moi je dirai tout simplement que vous ne m’avez pas déplu ne vous
piquez pas surtout mais quant au moral si je dois en juger par votre
lettre vous avouerez qu’il n’est pas brillant sous les rapports de la
timidité vous êtes un peu trop positif pour un poète et légèrement
prétentieux pour vous figurer qu’à la première figure que je vois je
vais en tomber amoureuse oh! que non! je m’emballe difficilement je
vous l’avoue il faut pour me séduire un tout autre langage que celui
que vous employez excusez ma lettre si elle est un peu trop sévère
c’est pour vous apprendre à me connaître._
_Recevez mes meilleurs sentiments._
«Diable! se dit Vaneau, je suis allé trop loin, et j’ai fait fausse
route, et j’ai forcé la note. J’ai voulu fanfaronner de loin, moi qui
n’oserais pas l’effleurer du bout des doigts. J’y gagne qu’elle me
prenne pour une espèce de Don Juan qui n’en est plus à sa première
conquête et se croit irrésistible. Hélas! Mais expliquons-nous vite.»
En même temps il ne pouvait s’empêcher de juger l’écriture et le style
de Lucie. Hum! Il ne voyait plus en elle la jeune fille distinguée qu’il
avait cru trouver: ses doigts ne devaient pas être familiers avec le
porte-plume. Bah! Il suffisait à Vaneau qu’elle fût jolie.
Il avait plus d’un tour dans son sac. Le résultat ne se fit pas
attendre. Deux jours après il recevait de Lucie une autre lettre:
Monsieur Louis très-cher,
_Je vois avec plaisir que votre style a changé et j’ose vous le dire
je préfère de beaucoup celui-ci à l’autre précédent vous dites que ma
lettre vous a fait l’effet d’une douche un peu froide dame! vous ne
vouliez pas je suppose que je vous saute au cou comme vous me le
demandez je vous envoie ma photo peut-être vous rappellera-t-elle
l’original vous qui me trouviez le genre espagnol cette photo ne fera
que confirmer votre opinion et en échange m’enverrez-vous la vôtre je
serai heureuse de posséder votre image quant au mot _positif_ qui vous
choque je m’en aperçois je vais vous l’expliquer quoique cela soit
bien inutile car vous l’avez compris, je ne pouvais pas aller me jeter
dans vos bras surtout après une seule entrevue voilà ce qui vous
explique ce mot _positif_ car vous me dites que vous êtes épris
d’idéal et votre première lettre n’était guère idéale au point de vue
de _l’amour éthéré_ quant à vos vers ils sont charmants et j’ose vous
dire que j’adore la poésie surtout dans le genre de celle-là mes
compliments ils sont exquis et je serai bien heureuse de les relire
encore enfin monsieur l’accusé mon tribunal vous a entendu et ma
bouche de juge vous absout._
_Recevez mes amitiés sincères._
Il y avait un mieux sensible. «J’ai réparé ma maladresse!» pensa Vaneau.
Il fut envahi par une joie folle. Son Elvire était retrouvée. Quel
dommage qu’ils fussent séparés par plus de cinquante lieues! Et les
lettres succédèrent aux lettres, lui la pressant de revenir, elle
faisant la sourde oreille: _Je ne sais pas au juste quand je rentrerai à
Paris car comme je ne m’ennuie pas ici j’ai prolongé mes vacances de
huit jours._ «Quelle idée, soupirait Vaneau, de prendre ses vacances à
cette époque de l’année! Il est vrai que c’est ce qui m’a valu de la
rencontrer.» _Ce sera sans doute la semaine prochaine en tout cas je
vous écrirai le jour de mon départ en attendant vous pouvez continuer de
m’écrire ici comme je vais être heureuse de vous revoir car j’espère
qu’étant à Paris tous les deux nous nous verrons._ «Voyons! A quoi
pense-t-elle? se demandait Vaneau. Mais évidemment!» _Dites, voulez-vous
me faire un plaisir allez donc chez Chamberlin vous faire photographier
et vous m’enverrez votre photo avant que je m’en aille dites faites-moi
ce plaisir je vous ai bien donné la mienne moi et je voudrais du moins
si je ne vous vois pas avoir votre photo c’est un désir bien naturel je
suppose._ Certes et Vaneau en était infiniment ému; mais il n’osait pas
écrire à Lucie que pour lui c’eût été une trop forte dépense: à son tour
de faire la sourde oreille.
Quatre jours après: _Vous me demandez quand je rentre à Paris cela ne
va pas tarder du moins je le pense aujourd’hui je vais à
Saint-Germain-des-Champs à côté de Chastellux chez une jeune fille qui
m’a invitée à passer la journée du Dimanche avec elle cher Louis, vous
avez l’air de m’attendre avec impatience je ne vous ai pas encore dit
quel était mon métier je suis fleuriste et plumassière pour la mode vous
voilà renseigné._ «Tant pis! se dit Vaneau. Mais cela m’est bien égal!
J’admire néanmoins qu’elle me jette cela au tournant d’une phrase comme
un renseignement d’importance nulle. Au fond elle doit s’imaginer que je
suis riche, fils de bourgeois cossus d’une petite ville. Clerc d’avoué,
ce doit être à ses yeux une belle position. Peut-être même songe-t-elle
au mariage; c’est à cause de quoi elle juge bon de me prévenir sans
avoir l’air d’y toucher qu’elle n’est qu’une ouvrière, afin que nous
n’allions pas plus loin si j’estime que nos situations sociales ne
cadrent pas. Elle m’a rappelé au respect des convenances. Je me l’étais
imaginée d’après mes rêves sensible au charme de la poésie et prête à se
donner tout de suite à qui lui lirait un sonnet d’amour: cette deuxième
illusion elle me l’a fait perdre, mais elle m’affirme qu’elle aime les
vers, en tout cas les miens. Jamais Jeanne ne m’en a dit autant.»
_J’espère que vous attendrez patiemment mon retour à Paris sinon
écrivez-moi le comme cela je n’y penserai plus puisque vous en ferez
autant donc écrivez-moi si je puis compter sur votre foi ou sur votre
amour._ «Mais, sur les deux!» _J’attends une lettre lundi matin car je
serai rentrée de Saint-Germain en attendant le bonheur de vous voir
recevez de celle qui vous est fidèle de loin le meilleur baiser qu’elle
puisse vous donner en ce moment._ Qu’aurait pu faire Vaneau, sinon
d’être ravi au septième ciel? A distance il suivait avec une émotion
infinie la mystérieuse croissance d’un sentiment dont il se flattait
d’avoir jeté le germe dans une âme de jeune fille. Pour la première fois
il recevait un baiser d’amour. Par la poste sans doute, mais que lui
importait la réalité! Lucie lui écrivait encore: _Quelles bonnes
promenades nous ferons lorsque nous serons réunis!_ Et pourtant il
semblait bien qu’elle prît plaisir à retarder l’instant de la réunion.
Des soirs passèrent et des dimanches où il erra de nouveau, allant et
venant d’un bout à l’autre de la rue Pavée: peut-être était-elle rentrée
sans avoir eu le temps de le prévenir? Mais en vain il levait les yeux:
dans quelle maison et à quel étage habitait-elle? Deux jours après
c’était une autre lettre: _Comme vous avez peu de patience vraiment vous
ne pensez qu’à une chose c’est mon retour à Paris croyez bien que moi
aussi j’y pense allons soyez content je serai sans doute la semaine
prochaine à Paris je pense partir cette semaine patientez encore
quelques jours seulement._ Mais quelques jours ajoutés à quelques autres
formèrent un mois. Vaneau commençait à se demander: «Avec ses baisers,
ses promenades, ne se moquerait-elle pas de moi? Ne ferais-je pas mieux
de rompre dès maintenant?»
Il allait se replier sur lui-même pour mieux goûter la tristesse de
cette liaison d’une nuit, quand il reçut un samedi matin une courte
lettre:
_Deux mots seulement pour vous dire que si vous pouvez sortir dimanche
après-midi je serai libre venez demain à deux heures rue Pavée deux
heures précises je serai à la fenêtre au nº 20 je descendrai quand je
vous verrai je serai au premier étage._
V
Il était un peu plus de midi. Vaneau mettait les bouchées doubles. On le
servait d’ailleurs à souhait car le dimanche les clients n’abondent
point dans les petits restaurants du quartier Saint-Georges. Les
habitués restent chez eux, aux quatre coins de Paris, plusieurs dans la
banlieue qu’ils prennent pour de la campagne parce qu’ils y trouvent un
peu moins de poussière que Chaussée d’Antin et quelques arbres de plus
qu’au square de la Trinité. Vaneau tranquille avait toute une table pour
lui seul. Il était sorti dès neuf heures du matin pour respirer dans les
rues désencombrées sur les quais où circulait la fraîcheur du mois de
mai. Jeanne avait dû partir vers onze heures avec son père: Il
s’agissait d’une maison à louer dans une forêt des environs de Paris où
les promeneurs affluaient durant toute la belle saison. Il y aurait de
beaux bénéfices à réaliser pour qui voudrait y vendre le dimanche de la
viande froide, de la charcuterie, du pain, du vin, de la bière.
Il ne cessait point de regarder l’horloge suspendue au-dessus du
comptoir. Il partit, ne fit qu’un saut des boulevards aux Halles, suivit
la rue Rambuteau et ne se sentit rassuré que lorsqu’il se vit à l’entrée
de la rue des Francs-Bourgeois. Il tira sa montre: il allait être une
heure et quart!
--Je n’en ferai jamais d’autres! songea-t-il. Ce n’est pas moi qui
arriverai en retard à un rendez-vous.
Il marcha lentement. Mais ce trajet qui lorsqu’il avait peur d’être en
retard lui paraissait interminable, s’était prodigieusement raccourci.
En très peu de minutes il fut au coin de la rue Pavée. Par acquit de
conscience il leva les yeux vers la fenêtre du premier étage où Lucie
lui avait dit qu’elle se tiendrait. Si elle avait été elle aussi en
avance? Mais non. Il erra en regardant sa montre. Les aiguilles
n’avançaient plus. Tout à l’heure elles avaient marché trop vite:
maintenant elles se reposaient. A deux heures précises on le revit rue
Pavée. Il tressaillit. Cette fois elle était à la fenêtre, accoudée à la
barre d’appui son chapeau déjà mis. Elle lui fit signe de continuer vers
la rue Saint-Antoine. Elle le rejoignit un peu essoufflée.
--Dieu! s’écria-t-elle, que je suis étourdie! J’ai oublié mon
porte-monnaie. Je retourne.
Vaneau eut un geste dédaigneux qui signifiait:
--De quoi vous occupez-vous jeune fille de peu de foi?
Il lui serra une de ses mains qu’elle avait moite. Il dit:
--Je ne comptais plus sur vous. Mais je n’ai pas cessé d’y penser. J’ai
eu bien des heures d’insomnie.
Elle était plus jolie encore que pendant cette nuit mémorable. C’est
aujourd’hui que Vaneau s’il l’avait pu se serait jeté à ses genoux tant
elle était son vivant idéal. Elle lui répondit en riant:
--Vous êtes exigeant. D’abord je suis restée à Voutenay plus longtemps
que je ne pensais, et depuis mon retour je n’ai pas pu m’échapper une
minute. Ma belle-mère...
Vaneau l’interrogea du regard.
--Oui, celle que vous avez vue avec moi. Mon père s’est remarié il y a
cinq ans. Elle me surveille. Elle n’a guère qu’une trentaine d’années;
elle est jalouse de moi parce que quand nous sommes ensemble c’est
toujours moi que l’on regarde. J’ai dû attendre, pour vous écrire.
Allons! Plaignez-vous encore! C’est que vous me disiez de très jolies
choses dans vos lettres!
Ils allaient, jeunes, insouciants, heureux. Il écoutait le frou-frou de
sa jupe. Les pointes de ses bottines avaient l’air de jouer à
cache-cache. Elles se couvraient peu à peu de poussière. Pour la
première fois de sa vie Vaneau se promenait avec une jeune fille dont il
était profondément amoureux.
Dans les rues, de Montmartre à Montrouge, d’Auteuil à Ménilmontant,
d’autres jeunes gens par ce dimanche de soleil et de liberté s’en
allaient. Mais la chaleur devenait anormale. Lucie signala de gros
nuages.
Ils arrivèrent sur les quais. Les platanes font ce qu’ils peuvent pour
être des arbres comme les autres: ils poussent la bonne volonté jusqu’à
avoir des feuilles. La Seine est un fleuve important à cause de tous les
petits bateaux qu’elle fait vivre et des boîtes en bon alignement où
l’on peut acheter beaucoup de livres pour pas cher. Ils entrèrent dans
un petit café. Assis à côté d’elle il lui prit la main. Puis le patron
tournant le dos, Vaneau brusquement se pencha vers Lucie et l’embrassa.
--C’est du joli! dit-elle. N’y revenez pas, ou vous aurez affaire à moi!
--Mais c’est ce que je demande! riposta-t-il.
Il essayait de plaisanter. Mais il n’avait pas l’habitude de dire aux
jeunes filles les mots qui les font éclater de rire. Il sentait qu’il
n’aurait pas osé prononcer une seule des belles phrases dans lesquelles
se résume toute une vie sentimentale. Il aurait eu peur que pour le coup
Lucie n’éclatât de rire. Il avait fallu pour qu’il se décidât à ce geste
si simple qu’il fît appel à tout son courage. Jamais il ne pourrait
aller plus loin.
La bière était fraîche. Elle moussait délicieusement. Chaque fois
qu’elle en buvait Lucie gardait un instant au coin des lèvres comme un
peu de moustache.
Le Luxembourg leur offrit ses allées ombreuses, ses terrasses
ensoleillées. Il en était à se représenter le Quartier Latin comme un
centre où ne fréquentent que des artistes. Certains dimanches il y avait
rencontré des jeunes gens qui, pipe aux lèvres, gourdin au poing, drapés
dans une cape, abritaient sous de longs cheveux et des feutres pointus
tout leur génie. Nul doute qu’ils ne fussent des privilégiés à qui de
vieux parents du fond des provinces envoient chaque mois l’argent
nécessaire pour qu’ils aient le temps de ne penser qu’à la poésie.
Elle lui raconta qu’elle s’était ennuyée là-bas quinze jours durant. Il
avait plu. Le ciel restait tout gris. Elle avait hâte de rentrer à
Paris. Elle répétait comme si d’autres eussent été moins fortunés que
Vaneau consciente de la beauté de son visage:
--Vous en avez de la chance!
Certes, oui! Jamais il n’eût rêvé cette aventure. Mais qu’il regrettait
de n’avoir pas à ce moment été près d’elle! Ensemble ils seraient allés
sur des routes mornes; ils se seraient assis dans un champ à l’abri
derrière une haie. Il lui aurait récité des vers mélancoliques. Elle
soudain pâmée se serait appuyée sur sa poitrine, et dans ses yeux il
aurait vu se penchant sur elle courir les nuages grisâtres d’un ciel
romantique.
La chaleur augmentait encore. Les nuages se rassemblaient. Lucie cette
fois affirma:
--Il va faire de l’orage!
Ils écoutèrent une musique militaire. En même temps que les bugles et
les saxophones Lucie fredonnait l’air de valse.
A l’heure de l’apéritif il la mena par hasard à la taverne du Panthéon
presque déserte, presque silencieuse. On y vivait un peu dans
l’autrefois grâce au plafond où des peintures essayaient de résumer la
vie des «artistes» d’hier: ceintures rouges, pantalons bouffants, chacun
sa grisette! On s’y souvenait de Tholomyès et de Blachevelle, surtout de
Schaunard, Colline et Rodolphe de _la Vie de bohème_, des jeunes filles
aux cheveux blonds serrés au-dessus de la nuque par un ruban bleu, de la
délicieuse Musette que Vaneau s’imaginait à la ressemblance de Lucie.
Certains dimanches d’hiver c’était là qu’il avait souffert à voir tant
de jolies femmes dont pas une ne faisait attention à lui. Aujourd’hui
lui-même était assis à côté de Lucie qui regardait dehors inquiète. Il
faisait sombre, presque nuit. Tout à coup la lumière jaillit des
ampoules dissimulées dans les feuillages artificiels des chapiteaux. De
larges gouttes de pluie s’écrasèrent sur le boulevard en même temps
qu’au-dessus de son absinthe Vaneau arrosait les deux traditionnels
morceaux de sucre.
--Qu’est-ce que je vous avais dit! s’écria Lucie.
Ennuyée qu’il fît de l’orage elle était heureuse d’avoir deviné juste.
--Ce ne sera rien! dit Vaneau. Dans cinq minutes il fera soleil.
En attendant, la pluie tombait à torrents. Irrités d’être déchirés par
les éclairs les nuages tantôt grondaient sourdement, tantôt laissaient
dans toute sa force éclater leur colère. En un clin d’œil la taverne fut
remplie d’hommes qui n’avaient que des cannes, de femmes qui n’avaient
que des ombrelles. Qui peut prévoir qu’il fera de l’orage un troisième
dimanche de mai? D’abord Lucie s’amusa de ce sauve-qui-peut. Puis comme
il pleuvait toujours elle s’énerva.
--Comment vais-je faire pour rentrer? dit-elle. Je dois être à sept
heures à la maison. Je ne peux pas m’en aller à pied. Ils croient que je
suis chez mon amie Sidonie. Dire que j’ai été surprise par l’orage? Ils
me répondront: «Mais tu n’avais qu’à demander de l’argent à Sidonie pour
prendre un fiacre!»
Vaneau tressaillit. Était-ce un appel indirect à son porte-monnaie?
Mieux valait ne rien répondre.
Les aiguilles de la petite horloge tournaient. La pluie tombait. Lucie
le regardait de travers avec une moue des lèvres comme pour lui dire:
--Mais enfin décidez-vous donc!
Vaneau commençait à être inquiet. Est-ce que l’orage n’aurait pas pu
attendre? Il allait l’apéritif payé lui rester deux francs. Et puis
jamais encore il n’avait pris de voiture. Seuls les riches pouvaient se
passer cette fantaisie. Lucie devait être riche, habituée aux fiacres.
Une angoisse l’étreignit. Il n’avait pas assez d’argent pour sortir avec
une de ces jeunes filles de Paris qui ne sont pas embarrassées pour
trouver des messieurs élégants qui sur les tables jettent des louis
comme lui pose une pièce de cinquante centimes.
A la fin Lucie fit mine de se lever pour partir, le front plissé. Il
souffrit d’une autre angoisse à songer que jamais plus il ne la
reverrait. Il se leva pour de bon, paya. Du seuil de la taverne il
arrêta tant bien que mal un cocher qui passait, ruisselant sous
l’averse. Tout de suite elle se rasséréna et dit très vite:
--Au coin de la rue Saint-Antoine et de la rue Pavée.
Vaneau assis tout près d’elle se souvint du fiacre où prennent place Mme
Bovary et Léon. Mais il n’avait pas l’assurance de Léon. Il sentait
Lucie contre lui. Quelquefois un cahot les jetait presque l’un sur
l’autre. Tout de suite il se relevait. L’idée de la «note à payer» lui
gâtait sa joie. Lucie était tout à fait heureuse.
--Quel dommage, dit-elle, que je sois obligée de rentrer! On se
promènerait longtemps ainsi.
Vaneau frémissant se garda d’insister. D’un gentil mouvement elle se
pencha pour lui offrir ses lèvres. Vaneau oublia tout. La voiture
s’arrêta. Elle descendit en disant:
--Je vous écrirai pour vous donner rendez-vous.
Elle disparut. Il descendit à son tour, laissa au cocher les deux francs
qui lui restaient. Sous la pluie il marcha trois quarts d’heure pour
rentrer la bourse vide, l’âme pleine de joie.