Il rentra plus tôt que de coutume, étouffant.
--Te voilà déjà? lui dit-on. Ça tombe bien. Justement M. Malissard a à
te parler.
Lucie aussi naguère avait à lui parler!
Plusieurs fois chez les Lavaud Vaneau avait vu «M. Malissard», comme ils
disaient avec une nuance de respect. Malissard avait été de leurs
clients à l’époque où--il s’en vantait encore--, il était «dans la
basoche». Veuf il s’était épris de leur bonne, et l’ayant épousée avait
cessé depuis nombre d’années de prendre ses repas chez eux. Il
continuait pourtant de les voir de temps à autre quand ses affaires
l’appelaient dans le quartier Saint-Georges; car il était maintenant
représentant de commerce. La vie sédentaire ne lui convenait pas. Passer
ses journées à battre le pavé de Paris c’était sa santé; ce l’était
aussi de boire d’innombrables verres et Lavaud avait un vin blanc que
Malissard goûtait particulièrement. Il consacrait plus de temps à se
désaltérer qu’à tâcher de placer sa marchandise. Laquelle? On ne savait
pas au juste. L’essentiel était que sa femme tînt une loge de concierge
boulevard Magenta: la vie sédentaire lui convenait-elle? Malissard ne le
lui avait pas demandé. C’était un homme de haute taille, aux larges
épaules, chauve, qui ne doutait de rien. C’était l’homme qui jadis clerc
d’huissier, avait sans un serrement de cœur pénétré dans de misérables
logis pour y saisir quelques meubles et des hardes, l’homme que n’avait
jamais ému la misère des hommes. Il en faut bien pour tous les métiers,
n’est-ce pas? Les chasseurs assassinent les chevreuils doux, les bons
lièvres et les gentilles perdrix; les hurlements du porc qu’il saigne
sont agréables à l’oreille du paysan.
De sa première femme Malissard avait eu un fils, un des deux
saute-ruisseau qui travaillaient chez l’avoué et ce n’était pas un autre
que Malissard qui avait trouvé à Vaneau cette place de troisième clerc.
Ce soir-là selon son habitude Malissard fut net. Un huissier de
Saint-Denis avait besoin d’un clerc: cent vingt francs par mois pour
commencer, plus des indemnités de déplacements et de saisies. N’était-ce
pas merveilleux? Cette fois c’était beaucoup plus que le pied à
l’étrier. Vaneau pourtant n’en éprouva aucune joie. Que lui importait ce
commencement de fortune puisque avec Lucie tout était fini? A peine
put-il articuler quelques paroles de consentement.
--Qu’est-ce que tu as donc ce soir? Tu es malade? lui demanda Lavaud
enchanté à la pensée que son neveu gagnant davantage allait lui donner
un peu plus d’argent. Et il pensait: «Ce serait du joli juste au moment
où on lui déniche une situation convenable!» Sur la table il y avait une
bouteille de vin blanc.
--Je ne sais pas, répondit Vaneau. Je ne me sens pas bien. Je ne dînerai
pas; j’aime mieux me coucher tout de suite.
--Allons, allons! dit la bonne tante. Tu n’es pas mort encore, va! Tu es
solide. Tu auras sans doute pris froid.
Pour la forme il but un grog. A chaque instant l’un ou l’autre pénétrait
dans son cabinet. Il faisait semblant de dormir pour n’être pas obligé
de répondre à leurs questions. N’allaient-ils pas bientôt vider les
lieux pour qu’il pût pleurer à son aise?
Le lendemain il donna sa démission chez l’avoué qui n’insista pas du
tout pour le retenir: il ne rendait pas de services exceptionnels. Le
premier venu pourrait le remplacer. Le surlendemain à sept heures du
matin il prit à la Trinité le tramway pour Saint-Denis. Il vit des pays
qu’il ne connaissait pas encore: Saint-Ouen avec ses cabanes et ses
masures, la Plaine avec ses champs semés de détritus et ses usines dont
les cheminées montaient le plus haut possible pour cracher à la face du
ciel des flocons de fumée grise. Partout du brouillard, comme si au nord
de Paris on avait été déjà vraiment dans le Nord de la France. Derrière
des vitres de buvettes bâties en planches luisaient des lampes sans
abat-jour posées sur le comptoir.
Comme celle de l’avoué l’étude de l’huissier était située au fond d’une
cour, rue de Paris; mais elle était plus sommairement meublée et ses
bureaux n’étaient que des tables en bois blanc. Tout de suite Vaneau
regretta «son» premier clerc quand il se trouva en présence d’un homme
qui, ressemblant à s’y méprendre à Malissard, mais encore plus grand et
plus chauve, eût sans doute mieux employé ses forces à rouler des
barriques pleines. Cet homme regarda de haut--c’est le cas de le
dire,--Vaneau, le conduisit dans une pièce obscure puis regagnant le
cabinet qu’il occupait ferma sa porte. Vaneau découvrit dans l’ombre un
être velu et roux, à crâne pointu, qui lui dit avec un fort accent
alsacien:
--C’est vous, le nouveau quatrième clerc? Vous sortez de chez un avoué?
On n’y fait pas de bon travail, d’habitude.
Il se leva pour le mettre au courant. Vaneau vit qu’il était chaussé de
galoches couvertes de boue, vêtu d’un pantalon graisseux, d’un paletot
sans forme appréciable et d’un gilet de laine jadis brun.
--Vous avez raison, Kauffer! appuya avec un fort accent parisien un
grand dadais dégingandé d’environ dix-huit ans, tiré à quatre épingles
mais comme un ouvrier endimanché. Il avait cette pâleur particulière aux
voyous des quartiers excentriques et de la banlieue. Il portait des
bottines, un complet veston noir et une chemise dont le col mou était
rabattu sur une de ces cravates cordelettes qui se terminent sur la
poitrine par deux houppes.
«Que suis-je venu faire dans cette galère!» se dit Vaneau. Sa détresse
n’en fut que plus grande. Mais il se mit à barbouiller du papier timbré.
Il passa là sept jours affreux. Du coin où opérait Kauffer,--derrière
un amoncellement de dossiers et de paperasses de toutes
formes,--s’échappait une odeur indéfinissable. Vaneau sut bientôt à quoi
s’en tenir quand il eut appris que l’être roux et velu était marchand
d’habits--sans doute n’avait-il pas pu vendre le sien,--et de ferraille,
rue de Flandre: bien entendu c’était sa femme qui en son absence faisait
marcher «le petit commerce». Il venait de Paris et y rentrait à pied
pour économiser quelques sous de transport apportant chaque matin sa
nourriture dans un vieux panier rafistolé qu’il remportait le soir,
lourd de tous les croûtons de pain et de tous les déchets qu’il
ramassait sur la route et dans les rues. L’autre, Grenier, venait de
Puteaux par des combinaisons de tramways. Moins avare que Kauffer il
allait déjeuner au restaurant. Désorienté, Vaneau lui avait humblement
demandé la permission de l’y accompagner. De telle façon que de huit
heures du matin à six heures du soir il n’avait pas une minute de vraie
solitude. Mais peut-être valait-il mieux qu’il en fût ainsi. Toute la
journée, c’étaient «l’accent alsacien» et «l’accent parisien» qui
parlaient affaires: commandements, assignations. Ils spéculaient tout
naturellement sur la misère humaine. Reniflant de loin les saisies, les
ventes aux enchères, ils se frottaient les mains, comme les corbeaux
croassent autour des bêtes qui n’ont plus qu’un souffle de vie.
Entre eux deux Vaneau se sentait mal à son aise, et ce n’était pas
seulement à cause de l’odeur de Kauffer ni de leur inconscience. Il y
avait autour de lui une atmosphère où il étouffait. C’était bien la
lumière grise des pays du Nord qui pénétrait ici par la fenêtre. Les
carillons qu’il entendait ajoutaient encore à son angoisse. Et il lui
semblait impossible que Saint-Denis, l’automne venu, ne fût qu’à
quelques kilomètres de distance de Paris. Quand il voyait aux environs
de midi tout près des rues les plus fréquentées et autour de la
basilique ces vieilles petites maisons aux façades suintantes
d’humidité, ces espèces d’auberges où l’on vendait plus de cidre et de
bière que de vin, ces noms flamands peints sur les devantures, ce morne
canal qui ne servait qu’à refléter la désolation du ciel, il se faisait
à lui même l’effet d’un exilé qui jamais ne rentrera dans sa patrie.
Il attendait avec impatience six heures du soir mais il n’arrivait pas à
Paris avant huit heures. Ce papier timbré qu’il avait passé sa journée à
noircir, il fallait qu’il le distribuât. La Courneuve, Aubervilliers,
Pantin, Saint-Ouen, tout cela était soi-disant sur son chemin. Grenier
«faisait» Asnières, Clichy, Colombes, Courbevoie. Kauffer avait hâte, en
ce qui le concernait, de rentrer rue de Flandre. Du moins de ces
localités où il semait l’inquiétude ou la désolation Grenier
connaissait-il de longue date toutes les rues, toutes les venelles,
toutes les impasses. Mais Vaneau! Il lui fallait s’avancer à tâtons dans
la nuit noire sans même une canne, butant contre des pierres, courant le
risque de tomber dans des fossés, dans des trous, marchant trois fois
plus qu’il n’eût été nécessaire vu son ignorance des topographies
locales, frappant pour demander son chemin à des portes qui ne
s’ouvraient pas toujours, allumant un journal en guise de torche pour
lire dans le quartier des chiffonniers à Saint-Ouen un numéro sur une
porte au fond d’une ruelle obscure, déposant son enveloppe sur le zinc
d’un bistro de la rue La Fontaine et se hâtant de fuir parce que trois
rôdeurs attablés et jouant aux cartes l’avaient dévisagé et que la mine
du patron n’était guère plus rassurante que la leur, courant le risque
encore d’être attaqué, blessé, tué peut-être, et ne réussissant jamais à
se défaire de tous ses papiers! Invariablement il en rapportait le
lendemain matin. Quand il disait: «Je n’ai pas pu trouver», ou bien: «Il
n’y avait personne», Kauffer haussait les épaules en baragouinant, et
Grenier, à qui pourtant Vaneau offrait un petit verre à midi pour se
concilier sa bienveillance, ricanait de plaisir: il ne rapportait jamais
rien, lui. Qu’est-ce qu’on apprend donc, chez les avoués? Le sosie de
Malissard, qui consentait quelquefois à sortir de sa retraite, regardait
Vaneau d’un air qui n’était pas plus rassurant que celui du «patron» de
la rue La Fontaine.
A peine cependant si Vaneau y prenait garde. Il ne faisait que penser à
Lucie. Il se disait: «Je récolte ce que d’autres ont semé pour eux sans
savoir de quelle amertume ce serait pour moi. Si j’avais eu de l’argent
et cette audace que donnent la richesse et la confiance en soi-même je
n’aurais pas agi avec elle comme j’ai fait. Elle a voulu se débarrasser
de moi et c’est ma très grande faute. Si du moins je pouvais encore
essayer de la revoir!» Malgré lui il ne pouvait se résigner à croire que
Sidonie lui eût dit la vérité. Peut-être une entrevue avec Lucie lui
eût-elle permis de la reconquérir; mais le moyen, quand il était pris
par la vie jusqu’à huit heures du soir? Le dimanche précédent il avait
rôdé toute l’après-midi dans le Marais. Plus de dix fois il avait
traversé la rue Pavée, ayant soin de changer de trottoir pour que les
curieux, s’il y en avait, eussent moins de chances de le reconnaître:
inutile promenade. Il n’avait aperçu Lucie ni à sa fenêtre ni dehors.
Sept jours durant il se morfondit, commettant bévue sur bévue, si bien
que le samedi à quatre heures le sosie de Malissard le fit comparaître,
lui aligna vingt-huit francs sur le coin de son bureau,--par exception
ce n’était pas une table en bois blanc,--et lui annonça qu’à dater de
cet instant il cessait d’être quatrième clerc en l’étude de Maître
Rouchon. Quelle joie ce fut d’abord pour Vaneau! Par acquit de
conscience--pour acquit d’autre sorte il signa un reçu,--il s’en fut
serrer les mains du marchand d’habits et du jeune dadais. Il leur
abandonna généreusement ses fournitures de bureau et partit sans même se
retourner pour un adieu à la ville du Nord. Il ne se disait pas: «Me
voici sur le pavé. Qu’est-ce que je vais devenir?» mais: «Je suis libre,
maintenant. Je pourrai revoir Lucie». Pourtant par esprit d’économie
comme Kauffer et parce qu’il avait deux heures devant lui il regagna
Paris à pied. Il fit les cent pas devant la maison de la rue Réaumur. Il
vit sortir les ouvrières. Il ne reconnut ni Sidonie ni Lucie. N’importe:
être revenu là lui avait fait du bien. Il lui semblait qu’il se fût de
nouveau rapproché d’elle.
Mais quand il annonça chez les Lavaud que demain il n’irait pas à
Saint-Denis parce que le sosie de Malissard l’avait remercié avec
vingt-huit francs à l’appui, Vaneau en entendit! «Eh bien, c’est du
joli! Si nous nous attendions à cela de toi! Qu’est-ce que tu as donc
fait? Si tes parents venaient à apprendre que tu es sans place!... Que
vas-tu devenir?...» A la caisse, la cousine Jeanne fronçait les
sourcils. L’employé de Mossamédès,--un Suisse barbu comme Kauffer, mais
noir,--le seul du petit groupe qui fût resté fidèle aux Lavaud, riait
silencieusement: ce Vaneau qui avait pensé se faire une brillante
situation et peut-être pouvoir se payer un jour des dîners de deux
francs! Le neveu d’un marchand de soupe, je vous demande un peu!
Maintenant il courbait la tête, et sa pensée se détournait du pays de
l’amour pour s’orienter vers le pays de la misère. Oui: qu’allait-il
devenir? Pourquoi n’avait-il pas fait tout son possible pour que Maître
Rouchon fût content de ses services? Resterait-il à la charge des Lavaud
qui avaient toutes les peines du monde à joindre les deux bouts?
L’occasion était belle de leur dire:
--J’ai ma dignité. Je vais prendre ma malle et vider votre cabinet. Avec
mes vingt-huit francs je me louerai une chambre d’hôtel, et vous
n’entendrez plus parler de moi. N’ayez crainte: je m’arrangerai.
Mais Lavaud ne voudrait rien entendre. Car Vaneau avec sa manie de
s’analyser en même temps qu’il prononçait une phrase de vive voix ou
mentalement songeait à toutes les réponses que pouvait lui faire son
interlocuteur. Et son gros homme d’oncle n’eût pas manqué de lui dire:
--Ta, ta ta! Tu vas commencer par rester ici! Si tes parents t’ont
confié à nous, ce n’est bien sûr pas pour que tu t’en ailles au moment
où tu es dans l’embarras.
Et Vaneau voyait comme dans un rêve défiler devant lui l’armée
innombrable des sans-travail: mendiants avec leurs besaces et leurs
bâtons; femmes parfois proprement mises qui s’arrêtent une seconde pour
demander l’aumône et n’osent pas se retourner quand on ne leur a rien
donné; pauvres chanteuses des rues et des cours qui ne savent qu’une
chanson: elles tiennent un petit sur leurs bras, et d’autres, accrochés
à leurs jupes, se précipitent pour ramasser un sou quand il en tombe;
hommes chaussés de savates avec un veston boutonné jusqu’au cou, coiffés
de melons bosselés et poussiéreux, qui courent longtemps derrière un
fiacre chargé de malles et à qui l’on fait signe quand la voiture s’est
arrêtée qu’on n’a pas besoin d’eux; tous ceux contre qui s’acharne la
vie comme un chien qui mord aux jambes le bétail qui ne va pas assez
vite vers l’abattoir. Ils se pressaient comme un troupeau dans la brume
et quelques-uns, n’y voyant plus clair et croyant marcher encore sur la
berge du fleuve, faisaient un pas de trop. Vaneau eut un frisson. Il se
reprit vite.
«J’aurai toujours la ressource, pensa-t-il, de retourner chez nous.»
Mais ce ne fut que pour se répondre aussitôt à lui-même:
«Non. Qu’y deviendrais-je? J’ai été remplacé chez M. Auribault, comme
chez l’avoué, comme chez l’huissier. Nulle part je ne suis
indispensable. Je m’en vais et personne ne me regrette. Je suis à Paris:
j’y resterai. Ne me dois-je pas à la littérature? Et puis je ne veux
pas, je ne peux pas m’éloigner de Lucie.»
Dès le lendemain il partit à la recherche d’une situation. Il traversa
des cours encombrées de ballots, de caisses que clouaient des ouvriers.
Il vit des hommes qui se retranchaient derrière des bureaux surchargés
de papiers, de crayons et de porte-plumes; après avoir pris son nom et
son adresse, ils lui disaient: «Je vous écrirai», et ne lui écrivaient
pas. Il lut des journaux à la rubrique «Offres d’emplois» et il fallait
frapper ou sonner à des portes; mais ou bien il ne faisait pas
l’affaire, ou bien la place était déjà prise par quelqu’un qui s’était
présenté dès la première heure. Il vit un vieux prêtre de
Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle qui l’envoya chez les Dominicains
d’Arcueil; vaine démarche, ils n’avaient besoin de personne. Nulle part
ses capacités ni son diplôme ne l’imposaient; et il passait dans les
rues crotté jusqu’à l’échine avec plus que jamais la certitude d’être un
zéro parmi cette foule de trois millions d’hommes. L’automne fut
particulièrement pluvieux et sombre. Vaneau se rappelait celui de
l’année précédente où il s’impatientait déjà de n’avoir point rencontré
sa Muse. Hélas! Il avait suffi de quelques mois pour qu’elle se fût
éloignée de lui. Mais pas un soir il ne manqua le rendez-vous qu’elle ne
lui avait pas donné. Tantôt il revenait piétiner devant la maison de la
rue Réaumur, espérant contre toute espérance qu’elle avait pu ce jour-là
recommencer à travailler après avoir été malade; tantôt pris d’une
inspiration subite il se précipitait vers la rue Pavée, pensant qu’à
cette minute même elle pouvait rentrer. Pas plus ici que là il ne la
voyait. Il n’osait point stationner sur le trottoir en face de «sa»
maison: malgré la nuit la belle-mère aurait pu le reconnaître et
peut-être l’apostropher. Et si le père s’en était mêlé? Puis au bout
d’une semaine il cessa de venir avec fièvre comme à un rendez-vous qu’il
eût craint de manquer. Il se préoccupa moins de l’heure. Il faisait
maintenant des pèlerinages. Il pensait moins à Lucie et davantage à
lui-même. Du moins le croyait-il, car même à l’époque où il ne rêvait
que d’elle c’était pour sa propre joie et non pour celle de Lucie. Ce
quartier qu’il avait exploré avant de la connaître prenait un sens pour
lui. Avec elle il était entré dans ce café de la rue de Turenne, dans ce
bar de la rue des Francs-Bourgeois, chez ce marchand de vins de la rue
de Thorigny. Et il y rentrait de nouveau, seul, pour s’asseoir à la
table où il avait pris place avec elle. Et c’était d’une infiniment
douce mélancolie.
Aux heures de répit que lui laissaient ses courses il flânait comme
autrefois à Montmartre et sur les quais. Au square Saint-Pierre les
dernières feuilles mouillées tombaient des arbres. Les couvercles des
boîtes étaient aux trois quarts rabattus sur les livres à cause de la
pluie; et sur Paris tout entier pesait un couvercle de brume. Paris des
jours de semaine que Vaneau saisissait du dehors et qu’ignorent ceux qui
du matin au soir sont enfermés dans les boutiques, dans les ateliers,
dans les magasins, dans les bureaux, Paris secoué par les camions et les
voitures de livraison qui se reposent le dimanche, quartiers du travail
où dès trois heures de l’après-midi des centaines de fenêtres
s’illuminaient comme pour une fête à laquelle il ne lui était pas donné
de participer! Solitaire, assis sur un banc du square haut juché, il
n’en prenait pas moins plaisir à entendre siffler le vent et monter
jusqu’à lui la rumeur de la ville. Se croyant grandi d’avoir souffert,
il se répétait que les chants désespérés sont les chants les plus beaux;
il s’évertuait à paraphraser _la Nuit de Mai_ et _la Nuit d’Octobre_.
Enfin, cicatrisée la blessure qui à la honte du poète lyrique qu’il
croyait être n’avait jamais été bien profonde, la conscience
tranquille,--ne faisait-il pas démarche sur démarche? Si rien ne se
présentait, ce n’était pas sa faute,--il en arriva peu à peu à
s’abandonner au bonheur d’être libre. Il avait le vivre et le couvert
assurés. Il se mit à causer plus familièrement avec Jeanne bien qu’elle
fût toujours la même petite bourgeoise. Et un soir sans qu’il lui en
coûtât il s’abstint de son pèlerinage.