Depuis deux mois, la disparition de l’_Eldorado_ occupait toute la
presse française, angoissait l’opinion. On avait fini par croire le
navire perdu, sombré dans quelque terrible cyclone, en plein océan, ou
échoué sur quelque côte déserte de l’Afrique occidentale, et pillé par
des nègres. Le premier paquebot envoyé à sa recherche était rentré à
Bordeaux, après avoir en vain sillonné l’Atlantique. Et l’on commençait
à s’inquiéter du second, la _Guyenne_, de la même compagnie, parti avec
la même mission et dont on ne savait rien, depuis près de cinq semaines.
Tout à coup, la grande nouvelle souleva d’émotion la France entière: la
_Guyenne_ venait d’arriver, ayant à son bord les cinq cents naufragés de
l’_Eldorado_. Il n’y manquait que le commandant Lagorce, deux
lieutenants et cinq matelots, héroïques victimes du devoir. Le reste
était sain et sauf.
A défaut d’une actualité passionnante, l’événement prit une importance
extraordinaire. Les journaux de Paris et de province abondèrent en
détails, en interviews émouvantes, dramatiques, racontant le sinistre,
l’incendie, l’échouage, les effroyables jours de détresse où tous
avaient fait preuve d’un courage et d’un stoïcisme étonnants.
Aucun des naufragés n’avait soufflé mot de la panique et de la folie,
des aberrations et des promiscuités, des nombreux adultères, des
débauches et des hontes. La solidarité du silence s’était faite
naturellement, sans entente, chacun ayant quelque méfait sur la
conscience.
Les reporters citaient des traits admirables de sang-froid, de bravoure,
de dévouement. Les chroniqueurs moralistes et psychologues s’étonnaient
de ce que peut la nature humaine, en certaines circonstances. Une
légende héroïque se créait sur le naufrage de l’_Eldorado_.
Ce fut, d’abord, de l’attendrissement, puis un grand élan de générosité.
Partout, des souscriptions s’ouvrirent au bénéfice des émigrants dont la
plupart se trouvaient dans un dénûment extrême. Danglar et Conseil
triomphaient à Paris. Une conférence de l’illustre écrivain attira un
public frémissant. A Bordeaux, les salons s’arrachaient les époux
Avelard, qui ne s’étaient jamais vus à pareille fête, car ils
appartenaient à la petite bourgeoisie, reléguée de la haute société
provinciale. On se disputait également, dans le grand monde, les
Gallerand, Mmes Chabert, Bineau, Garigues et Larderet. Celle-ci y
recevait des compliments sur sa santé. Oui, il semblait qu’elle avait
engraissé. L’air de la mer sans doute lui avait été favorable.
Chacun, objet de curiosité et d’admiration, offert en spectacle aux
invités, reprenait chaque soir, devant une galerie stupéfaite, le
tragique récit du naufrage. Plus de grand dîner sans l’un d’eux. Enfin
tous des héros. Eux-mêmes maintenant, ayant fini par se prendre à leurs
propres mensonges, en étaient convaincus.
Mais l’enthousiasme redoubla, quand un grand quotidien de Paris eut
publié le rapport du commandant de la _Guyenne_. Marzouk y était cité.
Le lendemain, en tête du _Petit Journal_, paraissait l’article suivant: