«A côté de tant de spectacles, dont s’attriste justement la conscience
publique, il est doux et reposant parfois d’arrêter un instant ses
regards sur quelque bel exemple de courage, de désintéressement et de
sacrifice. C’est à nous de le révéler, de le propager; il ne faut pas
qu’il soit dit que le mal seul a droit à la réclame. Le bien, il est
vrai, ne fait pas de bruit, le véritable héros n’est pas tapageur, et
c’est pourquoi on a peine souvent à le découvrir.
«Le hasard, cette fois, a voulu soulever le voile dont s’enveloppe
ordinairement sa modestie. On a lu, hier, dans nos colonnes, le rapport
si émouvant du commandant de la _Guyenne_ sur la catastrophe de
l’_Eldorado_.
«Certes, tous ceux qui vécurent ces jours horribles, éprouvèrent de
telles angoisses, séparés du reste de l’humanité, perdus au milieu de
l’océan, méritent les plus grands éloges, car tous firent preuve de
sang-froid, de solidarité et de la plus rare énergie. Mais, parmi eux,
une figure se dresse, celle d’un héros véritable, digne de toute notre
admiration. Il se nomme Marzouk.
«A lui seul, il sauva plus de vingt personnes, hommes, femmes et
enfants, parvint à arrêter la panique, maintint l’ordre, organisa la
distribution des vivres, soutint l’espoir et la vaillance de tous, en
l’absence du commandant et des officiers du navire, qui avaient péri
dans l’incendie.
«Marzouk est un géant, un bon géant, grand par le cœur comme par la
taille. Il mesure près de deux mètres de haut, il est doué d’une force
herculéenne qui, seule, l’avait distingué jusqu’à ce jour. Nous avons pu
le voir et le féliciter nous-même, mais nos félicitations ont paru le
gêner: «Je n’ai fait que mon devoir», nous a-t-il répondu. Il se dérobe
aux ovations.
«Marzouk, ce nom n’est pas ignoré de tous. Plusieurs peut-être s’en
souviennent. Il figura, en effet, un moment, sur les affiches du Casino
de Paris et des Folies-Bergère, au temps, déjà un peu lointain, où ces
établissements nous offrirent le spectacle des luttes à main plate.
Marzouk y terrassa ses adversaires et fut déclaré champion de France...
Où diable la vertu va-t-elle se loger? pourrait-on s’écrier après
Molière.
«Mais, direz-vous, il n’est pas de sot métier. Chacun gagne sa vie comme
il peut, et il serait injuste, j’allais écrire démoralisant, que
l’héroïsme ne fût pas récompensé partout où il se rencontre. Et qui
devrait-on encourager, si de tels actes, qui consolent un peu des mille
turpitudes de la vie courante, ne l’étaient point?
«Un de nos confrères réclamait pour ce héros la médaille de sauvetage...
Eh bien, non, ce n’est pas assez, c’est une dérision, et tout le monde,
je pense, sera de mon avis. Le gouvernement de la République, qui
proclame l’égalité des citoyens, s’honorerait en faisant davantage, et
nul, cette fois, n’y trouverait à redire: tous applaudiraient.
«Combien portent la croix des braves qui ne sauvèrent pas une seule vie?
Combien de rubans rouges ne sont dûs qu’à l’intrigue et à la faveur? Et
pourquoi ne décorerait-on pas Marzouk? Quoi donc s’y oppose? Sa
condition? Tous les hommes n’auraient donc pas les mêmes droits dans
notre démocratie?
«Toutefois, il existe des précédents. N’a-t-on pas, en effet, il y a
quelques années, promu au grade de chevalier de la Légion d’honneur un
simple sergent de ville qui avait arrêté un anarchiste; et ne fut-il pas
sérieusement question, une autre fois, d’accorder la même récompense à
un cocher de fiacre qui s’était distingué par sa bravoure dans
l’incendie du bazar de la Charité?
«En vérité, notre héros n’a-t-il pas fait bien davantage? Qu’on le
décore... Si, cependant, on y voyait un obstacle dans la profession
qu’il exerça, il serait aisé de lui trouver un emploi compatible avec sa
nouvelle dignité. Honorons la vaillance, le dévouement et la vertu.»
Le dithyrambe fut cité, reproduit, approuvé. Oui, il fallait décorer ce
brave, réhabiliter le ruban rouge, vendu, prostitué, accordé à des
épiciers enrichis, à des anarchistes, à des littérateurs ignorant la
syntaxe. Question de principes et de morale, simplement. La Légion
d’honneur, Napoléon l’avait créée pour récompenser l’héroïsme.
La politique s’en mêla. Pour la première fois, tous les partis furent
d’accord. Marzouk devint populaire. Grâce à sa haute taille, on le
reconnaissait dans la foule, qu’il dépassait de toute la tête. Les
passants s’arrêtaient, les voyous l’acclamaient. Lui, très droit, très
digne, avançait lentement dans cette apothéose.
--Je n’ai fait que mon devoir, répétait-il invariablement.
Sa photographie figurait aux vitrines des grands magasins, parmi les
célébrités contemporaines: artistes, savants, hommes d’État. Les
journaux l’exposèrent dans leur salle des dépêches. Elle orna les cartes
postales. Des industriels exploitaient la gloire du héros. Un roman en
livraisons à dix centimes fut lancé sur la voix publique: _Les Mémoires
de Marzouk_.
La morale, cette fois, prenait sa revanche. A la bonne heure! On avait
assez fait de publicité à des forçats libérés, à des Gabrielle Bompard.
Tout était pourri, la noblesse et la bourgeoisie. Il n’y avait encore de
la vertu, de la générosité, du désintéressement que dans le peuple, dont
sortait Marzouk.
A la fin, le gouvernement céda. Marzouk eut la croix et obtint du même
coup une bonne sinécure: la garde d’un jardin public.
D’abord, un peu déconcerté, il avait vite repris son assurance. Sa
célébrité ne l’étonnait pas. Elle lui semblait légitime. C’était vrai,
après tout, ce que les journaux avaient raconté de lui: il avait rétabli
l’ordre, partagé les vivres et rendu la confiance aux naufragés.
Peut-être même avait-il sauvé du monde; il ne se souvenait plus bien,
mais ce devait être aussi la vérité, puisque tout le monde le disait.
Son ruban rouge le faisait loucher. Il le portait large comme la main,
et tel était son respect pour ce glorieux insigne qu’il le retirait un
moment de sa poitrine, chaque fois que, par une habitude malheureuse
dont il ne parvenait pas à se défaire complètement, il éprouvait le
besoin de soulager ses entrailles enflées d’un ouragan. La Légion
d’honneur, ça lui bouchait positivement le derrière; il fallait à toute
force qu’il l’enlevât, quand ça le prenait, et vite il gagnait un
bosquet solitaire pour que personne n’entendît. Car, s’il respectait sa
décoration, il se respectait aussi lui-même maintenant, comme le public,
la société tout entière.
Enfin, un homme absolument métamorphosé, grave, silencieux, ne parlant
plus que de devoir, de morale, d’honneur et de patrie, faisant la leçon
aux pochards, prêchant partout le bon exemple. Le symbole même de la
vertu récompensée.
Cependant, une ardente polémique venait de s’engager entre les
Libertaires et ceux qui les traitaient d’utopistes, au sujet du naufrage
de l’_Eldorado_. Les Libertaires chantaient victoire, triomphaient
bruyamment. La société libre, affranchie des lois, avait fait ses
preuves. L’expérience était décisive. Pendant deux mois, à bord d’un
navire échoué au milieu de l’océan, sur un rocher désert, alors qu’il
n’y avait plus ni commandant, ni officier, ni autorité d’aucune sorte,
l’accord le plus parfait, la solidarité la plus touchante avaient régné,
entre ouvriers, bourgeois, matelots, prolétaires, tous devenus égaux et
frères, réalisant l’idéal de l’état anarchique. Et qui donc maintenant
oserait dresser l’épouvantail des égoïsmes, des passions et des vices
déchaînés par la liberté absolue? L’argument imbécile et de mauvaise foi
tombait de lui-même. A bas les codes! A bas les frontières! A bas les
gendarmes, les juges, les prisons et les patries! Les hommes de tous les
pays et de toutes les races ne demandaient qu’à vivre en frères. Vive
l’anarchie! Mort à la société bourgeoise, unique cause de toutes les
corruptions, de toutes les iniquités, de tous les maux!
Un journal catholique, _La Croix_ de Bordeaux, éleva soudain la
discussion à des hauteurs inaccessibles. C’était Dieu, Dieu seul qu’il
fallait remercier de son infinie bonté, Dieu qui avait encore fait ce
miracle, pour éblouir le monde, de sauver cinq cents naufragés
considérés comme perdus. Mais il était juste aussi de féliciter ces
derniers de n’avoir pas désespéré de la clémence céleste. Ils avaient
été de bons chrétiens, convaincus que rien n’est impossible à Dieu, et
c’est pourquoi le ciel les avait exaucés. Malheur aux incrédules, quand
l’Auteur des choses donnait de tels signes de sa puissance et de sa
souveraine miséricorde!
L’article était intitulé: _Un miracle_, et conviait en terminant les
naufragés au saint office qui serait célébré, le lendemain, à la
cathédrale, pour rendre grâces au divin Sauveur.
Ce fut une cérémonie magnifique, à laquelle assista toute la société
chrétienne de Bordeaux, le préfet lui-même entouré des hauts
fonctionnaires. On avait réservé une place, dans le chœur même de la
basilique, à ceux que Dieu avait choisis pour attester son omnipotence
et offrir aux fidèles assemblés le témoignage vivant d’un miracle. Ils
n’étaient qu’une vingtaine, la plupart ayant déjà quitté la ville. Mais
les présents compensaient par leur qualité la quantité d’absents. Au
premier rang, agenouillées, très recueillies, la tête basse, les mains
jointes, Mmes Larderet, Gallerand, Chabert, Bineau, Garigues et Avelard,
murmuraient des prières. Les messieurs, debout, suivaient pieusement la
messe, une grande messe chantée, qui fut interrompue par un sermon, si
long, si long que ces dames ne voyaient plus venir le moment tant désiré
où elles pourraient enfin s’approcher de la sainte table et recevoir la
communion.
Mais le prédicateur dut s’interrompre un instant. Un murmure s’était
élevé au fond de la nef, près du portail, et toutes les têtes se
retournèrent. Qui troublait la majesté du saint lieu? Plusieurs _chut!
chut!_ indignés se firent entendre, et aussitôt le silence se rétablit.
Le bedeau avait chassé Lola qui s’était réfugiée dans l’église,
cherchant un abri contre le froid qui pinçait dur, ce matin de décembre.
Et elle sortit, sans protester, confuse d’être tombée au milieu de cette
grande cérémonie à laquelle elle ne s’attendait pas. La maison du bon
Dieu n’était point faite pour recueillir les créatures comme elle, sans
pain et sans toit, celles dont le groupe éploré consolait, du haut du
calvaire, les regards de Jésus crucifié.