Il était dix heures du matin. Au loin, sous le ciel clair, les côtes de
France commençaient à se dessiner dans un flamboiement de soleil.
Marzouk, plein d’entrain, les entrailles tumultueuses, s’apprêtait à
quelques expériences éoliennes, mais il se contint, impressionné
soudain, en voyant s’avancer vers lui le commandant de la _Guyenne_.
C’était à lui qu’il en voulait. Un bourgeois devait avoir bavardé,
quelqu’un l’avait trahi.
--C’est bien vous Marzouk? questionna le commandant.
Le colosse se découvrit respectueusement.
--Oui, mon commandant, c’est moi.
--Je vous félicite, mon garçon. Il paraît que vous vous êtes
admirablement conduit sur l’_Eldorado_.
Marzouk, croyant à de l’ironie, se disposait à plaider les circonstances
atténuantes.
--On était comme fou, on ne se rendait plus compte, balbutia-t-il.
--Vous n’en avez que plus de mérite, repartit le commandant. Au dire des
matelots et des émigrants, vous auriez arrêté la panique, rétabli
l’ordre, réglé la distribution des vivres et sauvé plusieurs personnes
pendant l’incendie. J’ai consigné tout cela dans mon rapport.
Marzouk se redressa.
--Je n’ai fait que mon devoir, déclara-t-il.
--C’est bien, dit le commandant.
Et il lui serra la main.
C’était, à bord, le brouhaha qui précède l’arrivée. Des appels et des
ordres retentissaient d’un bout à l’autre du pont. On approchait. Armand
Reboul, pensif, regardait l’horizon où les côtes apparaissaient plus
nettement, avec des teintes infiniment variées et délicates. Il se
retourna en entendant la voix de Mme Rolande.
--Venez, j’ai à vous parler.
Il fut surpris de son air grave, fier et résolu.
--Parlez, dit-il, je vous écoute.
--Non, pas ici. Il faut que nous soyons seuls... Suivez-moi.
Ils descendirent, longèrent le couloir des premières. Devant sa cabine,
Armand s’arrêta.
--Voulez-vous que nous entrions là? demanda-t-il.
--Non, dit-elle simplement.
Elle l’entraîna au fond d’une sorte d’impasse où le jour pénétrait à
peine.
--Armand, écoutez-moi, je n’abuserai pas de votre patience... Mais
l’heure est venue de nous expliquer honnêtement et loyalement... Armand,
vous ne m’aimez plus!
Il eut un geste qui protestait.
--Oh! je ne vous reproche rien, reprit-elle. En me jurant un amour
éternel, vous aviez promis plus que vous ne pouviez tenir. Il faut avoir
beaucoup souffert et connaître bien la vie pour manier avec délicatesse
ces félicités fragiles, si vite brisées par la plupart des hommes...
Pourtant je vous avais prévenu, pourquoi ne m’avez-vous pas crue? Hélas!
je ne croyais pas moi-même avoir si tôt raison.
--Comme vous me parlez! murmura-t-il, confondu par cette franchise
hautaine, humilié d’apparaître et de se sentir un raté du cœur.
--Je ne vous en veux pas, dit-elle. Vous étiez sincère et vous vous êtes
trompé. Le cœur aussi a droit à l’erreur... Mon ami, je vous rends votre
liberté, en faisant des vœux pour que le souci de ma destinée ne vous
trouble pas désormais.
Sa voix trembla un peu en ajoutant:
--Quand vous aurez trouvé votre joie de vivre, ne vous inquiétez pas de
ce que je serai devenue.
Il répliqua d’une voix ardente:
--Je ne vous abandonnerai pas, je suis un honnête homme, je vous ai
donné ma parole.
--Je vous en délie, dit-elle avec douceur. Je ne veux pas être la chaîne
de votre existence, mon ami, ni renouveler avec vous le triste roman
d’Adolphe et d’Élénore. Vous avez éprouvé déjà de la déception. Vous
vous consolerez loin de moi, vous aimerez encore... Le cœur de l’homme
est comme l’habit du pauvre, c’est à l’endroit où il est raccommodé
qu’il est le plus fort.
Elle le regarda longuement, comme si elle eût voulu fixer dans ses
prunelles l’image de son dernier amour, puis ajouta:
--Voici l’instant de nous séparer... Armand, adieu!... Je vous permets
de m’embrasser, une dernière fois.
Il ne répondit pas, se sentant coupable et petit, près de tant de
noblesse. S’il ne l’aimait plus, il ne pouvait se défendre de tenir à
son estime; y renoncer l’eût amoindri à ses propres yeux. Cette estime
même avait porté atteinte à sa passion, où la sensualité avait pris plus
de place que le sentiment, et maintenu entre elle et lui cet éloignement
moral, ce respect qui glace la communion des corps, comme si, pour
éprouver la volupté entière de la possession, il était nécessaire de
mépriser un peu. Il eût désiré qu’elle gardât de lui un bon souvenir et
s’attristait de ne pas trouver une phrase qui révélât quelque grandeur
d’âme.
Alors, indulgente, elle lui prit la main et, l’attirant vers elle, le
baisa au front, comme un grand enfant qu’on console. Pour elle, elle
était arrivée à ce point où le malheur se passe de consolation. C’était
un déchirement de tout son être. Sa poitrine se gonflait de toutes les
larmes dont ses yeux étaient taris, car il n’est que les petites
douleurs qui pleurent; les grandes ne montent jamais à la surface.
Elle continuait à l’embrasser, sans plus pouvoir rien dire. Lui,
cependant, reprenait conscience et lui rendait ses baisers. Un peu de
remords lui venait de cette existence dont il achevait la destinée, et
il balbutia:
--Xanie, j’étais indigne de vous, mon cœur était trop faible pour un si
grand amour, pardonnez-moi... Mais que puis-je maintenant pour réparer
le mal que j’ai causé?
--Rien, dit-elle, puisque je n’ai pas réussi à vous rendre heureux...
Mais que cette triste expérience vous soit utile. Désormais, bornez-vous
aux désirs, sans souhaiter qu’ils se réalisent, car les montagnes, mon
ami, ne sont bleues que de loin.
Ils se quittèrent sans prononcer le mot d’adieu, sentant que cette fois
c’était l’adieu définitif, celui qu’on ne dit pas.
Mme Rolande s’éloigna lentement. Son intelligence errait dans un
pessimisme vague; elle pensait à sa vie gâtée, à l’éternel avortement
humain, et en arrivait au désintéressement d’elle-même. Elle eût voulu
n’avoir jamais été, ou être la chose insensible, la feuille que le vent
emporte et qui ne saigne pas.
En s’engageant dans un couloir, elle eut brusquement la sensation d’être
suivie. Sans se retourner, elle continua son chemin. Derrière elle,
cependant, les pas résonnaient plus fort, semblaient se rapprocher et
l’atteindre. Un souffle lui effleura la nuque. Elle fit volte-face, vit
un homme immobile et triste devant elle.
C’était M. Rolande. Il était méconnaissable, blanchi, vieilli de
plusieurs années en quelques semaines.
Ils se regardèrent un moment, sans une parole, sans un geste, elle,
comme étonnée de se retrouver en présence de cet homme, lui, debout,
très grand, avec son air morne et silencieux de fantôme.
--Que me voulez-vous? dit enfin Mme Rolande.
--Êtes-vous disposée à m’entendre? demanda-t-il... J’aurais beaucoup de
choses à vous dire, mais qui peuvent se résumer d’un mot, si vous êtes
impatiente, si je vous suis devenu odieux au point que le son de ma voix
vous soit intolérable... Xanie, je vous pardonne.
Mme Rolande tressaillit. Il eut un mouvement comme pour se retirer.
--Restez, dit-elle... Quelle parole ai-je entendue?... Qui me parle
ainsi?... O mon Dieu! qu’ai-je fait? qu’ai-je fait?
--Je vous pardonne, répéta-t-il. N’en soyez pas surprise, car si un peu
de malheur donne de l’amertume, beaucoup porte à la bonté qui n’est
qu’une plus grande justice... Pendant vingt ans que nous avons vécu
ensemble, vous avez été une honnête femme; vous l’êtes encore, à mes
yeux, car une faute ne saurait effacer un long passé de vertu. La
fatalité seule est coupable; et le cœur a des exigences qu’il est
impossible de ne satisfaire jamais. Quand on est altéré d’idéal,
c’est jusque dans la boue qu’on irait puiser la goutte d’eau
rafraîchissante... Ma pauvre amie, nous revenons tous deux de très loin,
vous, des chimères décevantes, moi, des vanités et des préjugés qui
rendent la plupart des hommes si ridicules et si misérables. Nous
pouvons nous réconcilier, à cette heure, car nous voici plus près l’un
de l’autre que nous n’avons jamais été... Aussi bien, il est trop tard
pour recommencer, chacun de notre côté, l’existence; on n’a plus de
chance, à notre âge... Il ne nous reste plus qu’à accepter avec patience
et humilité la dure condition humaine qui veut qu’on se résigne, après
avoir éprouvé la défaite des illusions et l’inutilité de la révolte.
Une accalmie s’était faite. La machine avait ralenti. Le navire
s’engageait dans l’embouchure de la Gironde.
Mme Rolande était tombée aux pieds de son mari.
--Relevez-vous, dit-il, et prenez mon bras. Il faut nous préparer à
débarquer... Venez m’aider à boucler nos valises.
Ils croisèrent, sans y prendre garde, Mme Larderet qui sanglotait auprès
de Marzouk. La veuve, jadis vénérée, maintenant tenue à l’écart et
considérée comme une prostituée, avait acquis la conviction qu’elle
était enceinte des œuvres du lutteur. Lui, très paternel, la consolait,
à sa façon:
--Ben, si ça y est, ça y est. Il y a pas de quoi chialer. C’est gentil,
un gosse... Ça te fera une compagnie pour plus tard.
Mais il l’avait rejoint dans une autre intention et attendait le moment
de placer sa phrase. Comme elle ne cessait de geindre, il se décida:
--Dis donc, c’est pas tout ça... Moi, je suis sans le sou, raide comme
un piquet... Toi, tu es riche. Faut que tu m’avances cinq cents francs.
C’est raisonnable, c’est pas exigeant... Je te revaudrai ça, quand je
serai installé.
Mme Larderet sanglotait plus fort.
--C’est pas cinq cents francs de moins qui pourraient te gêner, insista
Marzouk. Et puis, je ne suis pas ingrat... Si tu me rendais ce service,
bien sûr que je n’irais pas raconter ce qui s’est passé entre nous. Je
garderais le secret... Moi, j’ai l’habitude d’être délicat avec les gens
qui me veulent du bien.
Cette fois, la veuve releva la tête. Elle avait compris.
--C’est bien, vous les aurez, dit-elle.
--Quand ça?
--Les voici.
Marzouk compta les billets de banque. Il avait son compte.
--Faut s’entr’aider, affirma-t-il... Merci et au revoir.
Mais il se retourna pour dire:
--Quand il naîtra, tu l’appelleras François. C’est mon petit nom.
Puis, il réfléchit. Il y avait encore d’autres personnes susceptibles de
s’intéresser à son avenir et à sa discrétion: toutes les bourgeoises
cossues dont il avait obtenu les faveurs. A cette heure, son silence
valait de l’or; il s’en ferait des rentes. Plus d’une avait le masque,
et déjà des ventres commençaient à poindre. Le principal auteur de ce
bel ouvrage, c’était lui. On ne pouvait pas laisser un père de famille
dans la misère. En comptant bien, quatorze femmes, y compris Mmes
Larderet, Chabert et Bineau portaient le fruit de ses œuvres. Un moment,
ce calcul l’obséda. A la fin, ses entrailles de père s’émurent, il tonna
avec tant de puissance que les cloisons en tremblèrent et qu’un Anglais,
très digne, qui passait derrière, fit un bond de côté, en s’écriant:
«Shocking! shocking! shocking!»
Cependant, une vague rumeur montait vers le ciel pur. Dans quelques
minutes, on serait à Bordeaux. Tandis qu’André Laurel, radieux,
embrassait les mains de Myrrha, ce témoignage d’amour où il entre à la
fois de la tendresse, de l’humilité et de la reconnaissance, Armand
Reboul, en contemplant les rives du fleuve, méditait sur la triste fin
de son aventure. Ainsi, cette grande passion avait abouti à ce
dénouement banal et pacifique, la rupture sans fracas, sans regret, sans
larme, qui ne laisse au cœur qu’une mélancolie terne, une paresse de la
sensibilité, quelque chose comme la lassitude d’un ouvrier, sa journée
faite. Il lui semblait qu’il n’aurait plus jamais la force de
recommencer à aimer, tant le feu de son imagination avait tari en lui
les sources du désir, tant il avait été glouton au banquet de l’amour.
Est-ce que tout l’art de vivre ne consistait pas en ce précepte du sage
qui ordonnait de se lever de table avec un peu d’appétit? Son cœur avait
fait faillite, parce qu’il avait craint de mourir avant d’être rassasié.
L’intimité de tous les instants avait éteint sa passion. Sans doute
eût-il aimé Mme Rolande pendant des années encore, s’il n’avait pu la
voir qu’une fois par semaine. Hélas! pensa-t-il, rien ne résiste qu’à la
distance qui permet l’illusion; la nature fut prévoyante en créant ces
obstacles que nous nous efforçons à vaincre, et peut-être tous les
secrets qu’elle nous cache sont-ils autant de déceptions et de maux dont
elle a voulu nous préserver.
André dit à Myrrha:
--Nous allons nous marier, le plus tôt possible. Il ne faut pas que ça
traîne... Et tu mettras de la fleur d’oranger dans tes cheveux, Myrrha.
Ça ne coûte pas cher et ça fait bonne impression.
Elle le regarda, surprise et fâchée.
--Ce n’est pas gentil ce que tu dis là, André, et ce n’est pas très
spirituel. Tu m’as fait de la peine. Dispense-moi de ces plaisanteries
d’un goût douteux.
--Mais je ne plaisante pas, répliqua-t-il. C’est très sérieux, Myrrha,
je t’assure! Il faut que tu te maries avec de la fleur d’oranger. C’est
nécessaire.
--Pourquoi ce mensonge?
--Parce que le mensonge aussi est nécessaire. La société tout entière
repose sur lui, et sans lui, il n’est même pas de société possible. Mon
père me le répétait souvent, et cela m’indignait. Je vois maintenant
qu’il avait raison.
Comme elle semblait ne pas comprendre, il s’étendit:
--Voyons, Myrrha, est-ce que le vêtement lui-même, qui cache les
difformités du corps, n’est pas un mensonge? Est-ce qu’on se
fréquenterait si chacun disait tout ce qu’il pense? Si l’attitude et le
langage étaient toujours l’image des dispositions du cœur? La nature ne
ment-elle pas aussi, qui se pare et se farde sans cesse?... Vois-tu,
Myrrha, Dieu fit le monde et, le voyant si laid, il donna à l’homme
l’illusion, c’est-à-dire la faculté de se tromper et d’adorer, sous le
nom d’idéal ce que nous blasphémons sous le nom de mensonge. Les roses
de l’esprit naissent du fumier de la vie. Les conditions sociales mêmes
nous obligent tous, tant que nous sommes, à l’hypocrisie, et peut-être
ne faut-il pas s’en plaindre, Myrrha, après ce que nous venons de voir,
car le vice qui rend hommage à la vertu, en se parant de ses dehors, est
moins blâmable que celui qui étale cyniquement sa laideur et le mauvais
exemple... Voilà, ma chère Myrrha, les réflexions que je me suis faites,
en ces jours d’opprobre et d’épouvante où chacun de ces gens-là, si
dignes maintenant, avait déposé son masque.
Après un silence, il ajouta:
--Il y a trois personnages en nous: celui que nous sommes, celui que
nous croyons être et celui que nous voudrions être. A n’en pas douter,
c’est ce dernier qui vaut le mieux, puisqu’il tend à s’améliorer et à se
rapprocher d’un idéal.
--C’est bien, dit en riant Myrrha, je me marierai avec de la fleur
d’oranger.
--Soyons seulement sincères vis-à-vis de nous-mêmes, conclut André.
La machine venait de stopper. La _Guyenne_ glissait lentement, avec
précaution, le long des quais. Puis ce furent de nouvelles trépidations;
l’hélice s’était remise à tourner, répandant un tourbillon d’écume,
d’une blancheur de lait. On faisait machine en arrière pour arrêter
l’élan du paquebot.
--Oh! regarde! regarde! s’écria Myrrha.
Sur le quai de débarquement, une foule énorme stationnait, plus de dix
mille personnes. Depuis une heure, la _Guyenne_ était annoncée, et le
bruit s’était aussitôt répandu en ville que le navire ramenait les
naufragés de l’_Eldorado_. Une clameur formidable d’enthousiasme
retentit. Cinq cents existences sauvées! Les bras, les mouchoirs et les
chapeaux s’agitaient au-dessus des têtes, et déjà les reporters et
correspondants des journaux, envahissaient le pont, sollicitant des
interviews.
Marzouk, posément, l’air humble, racontait à trois d’entre eux ses
exploits, ses actes de dévouement, de sang-froid et d’héroïsme, un
héroïsme dont il ne semblait pas lui-même avoir conscience, tant son
récit avait de naturel et de simplicité. Les reporters prenaient des
notes. L’un d’eux le félicita. Marzouk se souvint de la réponse qu’il
avait faite au commandant et répéta avec la modestie touchante des
héros:
--Je n’ai fait que mon devoir.