--Alors, c’est bien, fit celui-ci. Si vous gardez votre langue, je
garderai la mienne. Ça vaudra mieux pour tout le monde.
Après quelques considérations d’ordre moral, on en vint à conclure que
chacun avait fait son devoir.
--Vous raconterez tout cela à vos nombreux lecteurs, dit Mme Chabert à
Conseil.
--J’y songe, en effet, répondit l’écrivain.
Déjà, il ruminait un bel article de revue sur le naufrage de
l’_Eldorado_, et qui, vraisemblablement, retentirait dans le monde
entier. C’était la gloire.
Cependant, Marzouk devenait soucieux en envisageant l’avenir.
Qu’allait-il faire, à son retour? Les luttes à mains plates étaient
passées de mode. Il avait exercé une foule d’industries, toutes en
désuétude, sauf celle de souteneur. Mais l’âge venait, et il était au
bout de ses ressources. La compagnie lui rembourserait sans doute son
passage; peut-être aussi ouvrirait-on une souscription au bénéfice des
naufragés. Mais après?... Marzouk caressait un projet, celui de faire
concurrence au pétomane, alors en pleine vogue. Ses entrailles
grondaient continuellement. C’était le don. Il ouvrirait boutique en
face et ferait de l’or, comme l’autre. Cela pouvait mener à tout, on ne
savait pas. L’_Homme-canon_ venait d’être élu député. La pétomanie,
étant une carrière nouvelle, autorisait toutes les espérances, sous la
troisième République. D’abord, gagner de l’argent. Le reste, les
honneurs viendraient après, par surcroît. Marzouk avait foi en sa
chance. Une chiromancienne lui avait prédit qu’il serait décoré.
Le commissaire de la _Guyenne_ le rappela à la réalité, en lui intimant
l’ordre de regagner le quartier des émigrants.
Mme Gallerand prit à part son mari. Tous deux s’éloignèrent pour causer.
L’ancien colonel paraissait en proie à une idée fixe.
--Je sens que cela te tourmente encore, lui dit-elle.
Il nia.
--Mais non, je t’assure, c’est fini, je n’y pense plus, oublions ces
choses.
Déjà, ils s’étaient expliqués longuement. D’abord, il l’avait repoussée
rudement, refusant de l’entendre. Pour qui le prenait-elle? Alors, elle
avait feint l’ahurissement, jouant son rôle en grande comédienne,
confiante en la candeur incomparable du pauvre homme. Et elle était
parvenue à le convaincre, car il ne demandait qu’à croire, contre
l’évidence même.
L’heure de sa comparution devant Dieu se trouvant retardée, Mme
Gallerand s’était sentie soulagée du remords. Un prêtre l’absoudrait,
quand il serait temps. Dès lors, pourquoi briser sa vie, la respectable
devanture de son honnêteté bourgeoise? C’était, en elle, un mélange
d’hypocrisie et de superstition peureuse. Aussi bien, pensait-elle,
l’humanité lui faisait presque un devoir de renouveler l’illusion
bienfaisante qui avait créé le bonheur de son ménage, la quiétude de son
mari.
M. Gallerand avait découvert en son amour-propre ces subtiles raisons
qui déterminent la foi aveugle. Tout le passé, trente ans de vie commune
pendant lesquels le soupçon ne l’avait même pas effleuré, ses enfants,
mille souvenirs plaidaient l’innocence de sa femme. Il fallait croire
envers et contre tout, sous peine de désespérer. Oui, Mme Gallerand
avait eu un moment de folie. Plus il y réfléchissait maintenant, plus il
en était sûr. D’ailleurs, ses quatre enfants lui ressemblaient d’une
façon frappante; ce n’était qu’un cri.
--Non, je n’en reviens pas, reprit-elle... Comment ai-je pu te dire une
pareille chose?
--Tu me l’as dite.
--Et tu l’as crue?
--J’étais fou aussi.
--C’est drôle, quand on y pense.
--Oui, c’est drôle.
--Tiens! nous ferions mieux d’en rire.
--Tu as raison.
Ils se regardèrent et partirent à rire.
--Bête! fit-elle en lui tapant sur la joue.
M. Gallerand branla la tête comme un vieux cheval qu’une mouche aurait
piqué. Un sang plus chaud circula tout à coup dans ses veines, et sa
chair frissonna d’un regain de désir. Ils n’étaient plus jeunes, tous
les deux; lui avait dépassé la soixantaine. Les petites pirouettes ne
lui réussissaient plus; il en gardait mal aux reins pendant trois jours.
Sa dernière tentative surtout avait été pitoyable; il avait simplement,
après s’être essoufflé, brûlé la politesse à Mme Gallerand... Tout de
même, on pouvait essayer encore. L’atmosphère torride lui mettait un
brasier dans le corps. Cette fois, il lui semblait qu’il allait faire
feu partout, aussi vaillant que jadis, sur le champ de bataille... Il se
pencha vers sa femme et murmura:
--Viens, rentrons dans notre cabine... J’ai un mot à te dire.
--Polisson! roucoula-t-elle.
--Chérie! soupira-t-il.
Et ils descendirent.
Sur le pont, la conversation continuait entre Danglar, Conseil, Mmes
Chabert, Bineau et les époux Avelard, qui s’étaient réconciliés. Le
souvenir du brave commandant Lagorce, mort sur la passerelle, au milieu
des flammes, attendrissait les cœurs... Ah! celui-là aussi avait fait
noblement son devoir!
--Nous avons encore, dit Danglar, à déplorer la mort de deux lieutenants
et de cinq matelots.
--Il est admirable de constater, remarqua Conseil, combien le sentiment
de la responsabilité et du devoir élève la nature humaine, à certains
moments.
--Oui, reconnut Mme Bineau, il est des heures, comme celles que nous
venons de traverser, où l’on se sent capable de tous les courages, de
tous les dévouements et de tous les sacrifices. N’avez-vous pas éprouvé
cela?
--Si, affirma Mme Chabert.
--Et vous?
--Nous aussi, déclarèrent Danglar et Conseil. Mais j’avoue volontiers,
ajouta galamment ce dernier, que les femmes sont encore plus vaillantes
que nous, en maintes circonstances.
--Il existe en nous, observa M. Avelard, des facultés d’énergie, je
dirai même d’héroïsme, dont nous ne nous doutons pas, en temps
ordinaire.
Mme Bineau s’était penchée vers Mme Chabert, et toutes deux parlaient
bas, en phrases courtes, indignées:
--C’est scandaleux!
--C’est intolérable!
--Il faut avertir le commissaire.
--Où est-il?
--Je n’en sais rien.
--Qu’est-ce que c’est? demanda Danglar.
Mme Chabert désigna Lola, qui s’était aventurée, sans savoir, sur le
pont des premières.
--En effet, c’est par trop de sans-gêne, dit le diplomate... Je vais la
chasser.
--Ne soyez tout de même pas trop brutal, prévint M. Avelard. Ces filles
ont un rude coup de gosier... Évitez une scène.
--N’ayez crainte.
--Elle se croit encore sur l’_Eldorado_, fit Mme Bineau.
--Ah non! c’est fini! soupira Mme Avelard. Chacun à sa place,
maintenant.
Danglar s’approcha de Lola.
--Que faites-vous ici?
--Moi... rien, répondit-elle. Je regarde la mer... Ça vous offense?
--Ce n’est pas votre place, retirez-vous.
--Pourquoi?
--Votre présence scandalise ces dames.
Lola parut hésiter un instant; un triste sourire d’ironie lui monta aux
lèvres, puis elle s’éloigna sans rien dire. Elle comprenait bien que ces
gens-là avaient besoin de retaper leur façade. Ils avaient encore du bon
temps à vivre, étant riches. Pour elle, ça ne lui allait guère de
retourner en France et d’être encore de ce monde. Elle eût préféré en
finir. Lorsqu’elle avait vu arriver ce bateau, d’abord elle avait été
contente, comme les autres, car on a beau être misérable, n’attendre
aucune satisfaction, la mort trouble quand même. Après, elle avait
regretté. Quoi faire, une fois débarquée? Recommencer sa vie? Oui, ou
crever de faim; il n’y avait pas d’autre choix... Ça lui semblerait
peut-être plus dur, à présent que des pensées, des rêveries, des
souvenirs et le grand souffle de l’océan l’avaient désinfectée des
baisers anonymes, des haleines impures, des vices ou des crimes qui
avaient cherché sur ses lèvres la volupté et l’oubli.
Dieu! quelle croix, quel calvaire!... Elle erra longtemps, près d’une
heure, espérant trouver quelqu’un, entendre une voix charitable. Son
cœur se souleva tout à coup d’un plus grand besoin d’effusion,
lorsqu’elle crut reconnaître la dame avec qui elle avait causé un
instant l’autre nuit. C’était Mme Gallerand. Mais son mari était là.
Tous deux venaient de remonter sur le pont. Le colonel devait avoir
accompli quelque exploit, car jamais il n’avait paru plus fier, ni plus
éreinté.
Lola attendit qu’il se fût éloigné, puis, ne voyant personne à l’entour,
elle aborda Mme Gallerand. Celle-ci détourna la tête.
--Vous ne me remettez pas, dit Lola... C’est moi, vous savez bien, celle
à qui vous avez parlé, l’avant-dernière nuit, sur l’_Eldorado_... Même
que vous pleuriez en me demandant des choses que j’étais bien
embarrassée de vous dire, si vous vous rappelez...
Mme Gallerand la toisa d’un de ces regards qui méprisent et qui
repoussent.
--Vous vous trompez, déclara-t-elle.
--C’est donc que vous êtes consolée, maintenant, répliqua Lola... Bien,
je suis contente de voir que tout s’arrange à la fin, pour les autres.
Mais elle ne put en dire davantage; la dame avait déjà repris ses
distances.
Le commandant de la _Guyenne_ passa, très affairé, et il s’arrêta devant
le groupe des passagers de première classe, pour les interroger.
--Mesdames et messieurs, prononça-t-il, je suis obligé de me livrer à
une enquête pour établir mon rapport sur la catastrophe de l’_Eldorado_.
Veuillez répondre aux questions que je vais vous poser.
--Très volontiers, dit Danglar.
--A vos ordres, commandant, ajouta Conseil.
--Eh bien, qu’avez-vous à déclarer?
Danglar entreprit un long récit du sinistre.
--C’est bien, je vous remercie, interrompit le commandant, je suis déjà
suffisamment informé sur tout cela, mais savez-vous d’autres faits qui
mériteraient d’être signalés?... Par exemple, quelqu’un de vous a-t-il
été témoin d’actes de violence, de brutalité qu’on ne saurait passer
sous silence et qui appelleraient une répression.
Tous se regardèrent, un moment indécis et inquiets.
--Non, dit enfin M. Avelard.
--Non, répétèrent Conseil et Danglar.
--Personne n’a donc à se plaindre?
--Personne, répondit le diplomate au nom de tous.
--Alors, tout le monde s’est bien comporté?
--Parfaitement, affirma Conseil.
--J’en suis heureux, dit le commandant... Messieurs, je vous remercie,
c’est tout ce que je désirais savoir de vous.
Les brumes du crépuscule commençaient à resplendir à l’occident. La
_Guyenne_ glissait sans la moindre oscillation sur la surface unie de
l’océan, avec une vitesse de dix-sept nœuds à l’heure. On devait être à
Bordeaux, le surlendemain, à midi, si le beau temps durait. La joie
renaissait à bord. Des sons d’accordéon, venus de l’avant du navire,
avaient une douceur mourante dans la grande paix mélancolique du
crépuscule. Comme d’habitude à pareille heure, Si-Mohamed, tourné vers
le levant, faisait sa prière, en plein air, tantôt prosterné, tantôt
debout, les bras dressés vers le ciel, bénissant Allah qui réglait
toutes choses, dans sa parfaite sagesse, et dispensait le sage de
prévoir ou de regretter.