I
La _Guyenne_, le paquebot sauveur, ayant à son bord tous les naufragés
de l’_Eldorado_, faisait route à toute vapeur vers les côtes de France.
Chacun avait naturellement repris son rang. La hiérarchie sociale se
trouvait rétablie comme au départ de Bordeaux.
Sur le pont des premières, Danglar et Conseil, M. Gallerand et sa femme,
les époux Avelard, Mmes Larderet, Bineau et Chabert, causaient posément,
en gens du monde, dignes et graves. Un peu de malaise toutefois
transpirait.
Il était temps qu’on s’expliquât franchement, la franchise étant
toujours préférable. Tout le monde s’accordait sur ce point.
--Il faut bien le reconnaître, avança Danglar, nous avons été pris d’une
sorte de vertige.
--On l’aurait été à moins, dit Mme Bineau... Je vous le demande, qui
donc aurait gardé son sang-froid en ces jours d’épouvante?
--Personne assurément, confirma Mme Chabert, n’importe qui aurait perdu
la tête.
--Nous avons vécu un affreux cauchemar, déclara Conseil. Aucun de nous
ne savait ce qu’il faisait, et il faut s’étonner seulement que nous ne
soyons pas devenus fous. Nous n’étions plus responsables de nos actes.
--C’est vrai, je n’avais plus conscience de moi-même, avoua Mme Bineau.
--Quant à moi, pour vous dire toute la vérité, affirma Mme Larderet, je
ne me souviens de rien. Il me semble que j’ai fait un de ces mauvais
rêves qu’on cherche en vain à reconstituer à son réveil et dont il ne
reste plus qu’un grand malaise, une sorte d’oppression... Vous avez dû
éprouver cela aussi, n’est-ce pas?
Cette fois, un gros silence régna. Deux personnes de l’honorable société
présentèrent le dos à Mme Larderet, et Mme Gallerand attendit qu’elle
eût pris quelque distance pour déclarer à son tour:
--Il paraît que j’ai eu le délire, et que je me suis accusée auprès de
mon mari de choses abominables, autant qu’invraisemblables. C’est lui
qui m’a appris cela... Jugez de ma stupéfaction.
--Et moi qui avais cru!... dit M. Gallerand.
--Tu n’avais pas non plus ta raison, mon ami.
--C’est bien certain.
--On a vu des gens dans le délire, prétendit Conseil, s’accuser de
crimes qu’ils n’avaient pas commis. Il en est des exemples historiques.
Ainsi Voltaire, dans son _Histoire de Charles XII_, raconte qu’un
quidam, dans un accès de fièvre chaude, ouvrit sa fenêtre pour crier au
public qu’il était l’auteur de l’assassinat du roi de Suède.
--Et il était innocent? demanda Mme Gallerand.
--Voltaire l’affirme.
--Tu vois, dit-elle en se retournant vers son mari.
--Oui, oui, fit l’ancien colonel.
Mais son front restait sombre; il ne semblait pas absolument convaincu,
un doute le tenaillait encore.
--Ah oui! nous avons vécu des jours horribles, dit M. Avelard. Il vaut
mieux n’y plus penser... Passons l’éponge.
--Ah! pardon, intervint Danglar, il en est un qui s’est comporté d’une
façon abominable et qu’il nous est impossible de ne pas dénoncer, à
notre retour. C’est ce misérable Marzouk, cette brute immonde...
--Vous avez raison, interrompit Conseil et, pour ma part, je déposerai
une plainte au parquet.
--Nous nous joindrons à vous, dit M. Avelard. Ce scélérat passera aux
assises.
--Oui, oui, clamèrent-ils tous d’une même voix.
L’indignation et la colère avaient empourpré les visages. Tous
maintenant se souvenaient, citaient des faits précis. Mme Chabert
affirma que le monstre avait tenté de la violer.
--Il n’y a pas que vous, dit Mme Bineau.
--Comment, vous aussi?
--Parfaitement!
L’indignation redoubla. Tous parlaient à la fois:
--Il faut qu’on le condamne... Il ira au bagne... Vingt ans de travaux
forcés... Oui, ça vaut ça... La guillotine...
Marzouk parut. Il avait surpris les derniers propos.
--Hé! dites donc, vous autres, fit-il; comment donc que vous arrangez
ça?
Conseil se redressa.
--Vous ne nous faites plus peur, sachez-le.
--Vous ne relevez plus que des tribunaux, vous êtes un criminel, ajouta
M. Avelard.
--Nous vous accuserons tous, vous ne resterez pas impuni, la justice
suivra son cours.
Marzouk eut un ricanement épais. Il croisa les bras, promena sur
l’assistance un regard insolent et tranquille.
--Alors, vous voulez bavarder, dit-il. C’est bien, moi aussi. J’ai des
témoins: les hommes de l’équipage, les émigrants... On racontera toutes
vos saletés, on lavera son linge sale devant les tribunaux, et on verra
qui rigolera le plus... Eh bien, quoi! vous ne dites plus rien, à
présent?
Tous, en effet, s’étaient tus, pâles, inquiets, hagards. Enfin, Danglar
reprit la parole:
--Il est vain de récriminer, dit-il. Il faut raisonner, voir les choses
comme elles sont. La vérité est que nous étions tous égarés, affolés, et
cet homme ne saurait être plus responsable que nous. Le vertige l’avait
gagné aussi... Soyons justes, n’accusons personne, car personne n’est
coupable, et remercions la Providence de nous avoir sauvés.
Ce fut un revirement soudain. Tous approuvèrent. Oui, il fallait être
juste. On n’avait rien à se reprocher les uns aux autres.
--La nature humaine a ses faiblesses et ses défaillances, dit Conseil,
et il convient de lui faire un peu grâce.