Dès le lendemain, le temps se remit tout à fait au beau, la mer redevint
aussi tranquille qu’au départ. Tout compte fait, en rationnant les
vivres, on pouvait tenir deux mois, davantage même, grâce à la pêche.
D’ici là le salut était possible. On se trouvait loin de la ligne des
grands courriers de Bordeaux à Buenos-Ayres, mais l’Atlantique était
aujourd’hui sillonné en tous sens par les navires. L’_Eldorado_ lui-même
avait laissé des épaves sur son parcours, qui aideraient à sa
découverte. Tout espoir enfin n’était pas perdu.
Cependant, la nécessité d’une discipline s’imposant à tous, chacun,
d’instinct, avait repris sa place. Seul, Marzouk avait déserté le
quartier des émigrants et s’était installé aux premières, dans la
meilleure cabine. Et d’abord, il se montra assez bon prince, prit les
humbles sous sa protection, manifesta des sentiments de sociabilité, se
créa même des partisans. Toute une petite cour s’organisa autour de lui:
les garçons, les trois cuisiniers, les deux cambusiers, le boulanger, le
boucher, le pâtissier-glacier, enfin à peu près tout le personnel qui,
en temps normal, se trouvait placé sous les ordres directs du
_commissaire_.
Ce dernier, qui n’était point né pour le commandement, n’avait pas tenté
de maintenir son autorité, jugeant d’ailleurs toute résistance inutile
autant que dangereuse. Admirable fonctionnaire, il continuait à tenir
son livre de bord, jour par jour, avec une régularité et un
abrutissement exemplaires.
Marzouk eut bientôt ses favoris: des intrigants et des flatteurs, ceux
qui savaient le prendre. Le mulâtre devint son bras droit, en brute
docile et dévouée, respectueuse de la force. Sur un signe du maître, il
eût évidemment tout massacré, doué lui-même d’une musculature
herculéenne.
Les deux maîtres d’hôtel gagnèrent également les bonnes grâces du
despote; ils avaient découvert son faible: l’amour-propre. Avant d’être
champion des luttes à mains plates, Marzouk avait dompté des fauves dans
les foires, et il montrait complaisamment deux blessures, la morsure
d’un lion, le coup de griffe d’un tigre: deux animaux terribles que nul
autre, à l’en croire, n’avait osé affronter. Un dur métier,
affirmait-il, mais qui donnait des satisfactions, car il avait été
l’amant de cœur de bien des dames, même d’une comtesse authentique, sans
compter les petites grues de Montmartre qui lui offraient gentîment
leurs modestes économies, toujours acceptées, sans reconnaissance. Et il
en avait défloré des tas, de ces gigolettes faubouriennes, qui, depuis,
avaient mal tourné. Les femmes aimaient les muscles puissants. Et il
montrait ses biceps, qui avaient soulevé jusqu’à trois cents kilos.
Quant au nègre, champion des luttes à mains plates dans le Nouveau
Monde, qui l’avait provoqué, Marzouk en souriait de pitié, en faisant un
simple geste du pouce pour montrer qu’il l’eût écrasé comme une punaise.
Telle était, en face du danger, sa confiance de brute habituée à
vaincre, qu’il ne semblait pas avoir conscience de la situation
présente. Ou plutôt quelque chose l’avertissait que son heure n’était
pas venue, qu’il se tirerait encore d’affaire. Comment? Il ne savait
pas, ne cherchait pas; il sentait ça, voilà tout.
Aussi, il engouffrait, d’un appétit effrayant, excité, disait-il, par
l’air de la mer, et s’adjugeait les meilleurs morceaux, la part du lion.
Dix bouches comme la sienne, les vivres eussent été épuisés en moins de
huit jours. D’ailleurs, il n’acceptait à cet égard aucune observation
malveillante. A chacun selon ses besoins.
A table, Marzouk occupait carrément la place d’honneur, celle du
commandant. Un vrai coup d’État. Il ne causait guère, mais se livrait de
temps à autre à quelque incongruité, pour embêter les bourgeois. Il eût
aisément rivalisé de lyrisme avec un certain personnage d’un roman
célèbre que, par hasard, il avait lu: _La Terre_. Les exercices éoliens
de _Jésus-Christ_ n’eussent paru, en comparaison, qu’un souffle léger,
un zéphyr dérisoire.
Devant Mme Larderet seule, Marzouk contenait respectueusement le tumulte
de ses entrailles. Il avait pour la vénérable veuve un petit grain de
sentiment, roulait vers elle des regards de tendresse, lui pinçait
parfois la taille. Mais elle se sauvait en jetant des cris éperdus.
--Il veut me violer! Défendez-moi, défendez-moi!
Dans une minute d’égarement, elle avait imploré la protection du
colosse; maintenant, elle en avait peur, se cachait partout, passait des
heures à fond de cale, pour qu’il ne la découvrît pas.
Personne, parmi ces Français chevaleresques, ne venait à son secours, ni
Danglar, ni Conseil, ni M. Gallerand lui-même, encore étourdi par la
tragique confession de sa femme et plongé dans une sorte de sommeil
magnétique. Par moments, ses yeux troubles vacillaient dans son visage
blême. C’était la fin de sa longue illusion, la banqueroute de toutes
ses idées anciennes. Le monde, la vie lui étaient apparus brusquement
sous un autre jour, et il sentait que quelque chose s’effondrait en lui,
car il avait cru à tout, à la fidélité, à la reconnaissance, au
désintéressement, doué d’un robuste optimisme, d’une candeur
extraordinaire, sous sa rude écorce de vieux soldat. Ah! de quelle fange
était pétri le cœur humain? Sa grande terreur à lui était d’exister
encore, de n’être point déjà, avec ce navire, au fond de l’abîme et de
l’oubli.
Un soir qu’il se trouvait à l’avant du pont, en proie à ces pensées
sombres, il s’arrêta devant Si-Mohamed, cet être singulier qu’il avait
considéré jusqu’alors comme inférieur, un barbare, une sorte
d’inconscient; et, surpris de sa sérénité, pressentant tout à coup qu’il
y avait dans ce crâne une conception particulière des choses, peut-être
juste, il rompit le silence farouche qu’il gardait depuis trois jours et
entreprit d’interroger l’Arabe:
--Comment fais-tu pour être heureux? lui demanda-t-il. Quel est donc le
secret de ton insouciance et de ta tranquillité? Pénètre-moi de ta
philosophie consolante, qui ne regrette rien, qui pardonne tout, qui
chasse la douleur et le remords, puisque, selon toi, tout est fatalité,
puisqu’il n’y a ni libre arbitre, ni responsabilité humaine, ni
coupable, ni crime, puisque tout ce qui advient est nécessaire...
Apprends-moi à me soumettre, à tout excuser, à me résigner, à ne plus
souffrir!
Mais Si-Mohamed n’entendait pas le français, il comprit pourtant que cet
homme l’implorait et répéta ces deux mots: «Mektoub! Rabbi Gibou!» Puis,
il fit un geste qui signifiait: va-t’en, laisse-moi. M. Gallerand
s’éloigna lentement, avec un branle sénile de la tête.
Les autres passagers ne se souciaient pas davantage de protéger Mme
Larderet contre les assiduités de Marzouk. Même, les dames n’en étaient
point fâchées, car, pendant ce temps, l’ignoble brute ne les poursuivait
pas. Danglar prétendait que Mme Larderet exagérait ses frayeurs et les
brutalités dont elle se disait victime:
--Voyons, madame, il vous a à peine touchée.
--Je voudrais vous y voir! riposta la veuve. Quand il vous touche, il
vous broie les os... Il a des doigts de fer, des mains larges comme des
épaules de mouton.
Conseil, cependant, crut devoir intervenir, un jour, par galanterie, et
faire entendre à Marzouk, en emmiellant sa voix et avec des
raisonnements subtils, qu’il se comportait d’une façon inconvenante. Le
littérateur-conférencier ne manquait pas de séduction, ni de prestige.
Dans la bonne société, il donnait le ton, exerçait une façon de royauté
spirituelle. C’était un écrivain jeune encore, dans tout l’éclat du
snobisme, homme du monde, bien pensant, très beurré. Ses livres
pouvaient être mis dans toutes les mains. Entouré des dames, il parlait
bien, le geste arrondi, la bouche en cœur. «Charmant, charmant»,
répétait-on. Et les salons l’avaient lancé. A bord, il avait un moment
éclipsé le beau Danglar lui-même, toujours victorieux dans leurs assauts
d’intellectualité, l’obligeant à s’en tirer par un fin sourire. Enfin,
suivant l’exemple d’illustres devanciers, il s’était embarqué pour
répandre sa belle réputation d’abord, le goût des belles-lettres
ensuite, en Amérique. Irrésistible, l’illustre écrivain se flattait
d’adoucir Marzouk. Mais, dès les premiers mots, celui-ci l’interrompit.
--Toi, va-t’en voir si j’y suis, là-bas, et un peu plus vite que ça.
Et vlan! il lui lança à toute volée son pied dans le derrière.
Puis, il le rappela:
--Écoute ici... ramène-toi, j’ai à te parler.
Conseil s’avança comme un chien qu’on va fouetter.
--Comment t’appelles-tu?... Ah! réponds, si tu ne veux pas que je te
corrige!
Le conférencier déclina son nom.
--Qu’est-ce que tu fais de ton métier?
--Homme de lettres... rédacteur à la _Revue des Deux Mondes_.
Marzouk ricana.
--C’est pas un métier, ça, fit-il. Je crois que tu te fous de moi, sans
que ça paraisse... Eh bien, ici, il n’y a plus de bourgeois, plus de
fainéant. Faut que tout le monde travaille. A partir de maintenant, tu
iras tous les jours à la cuisine, tu nettoieras les casseroles et tu
éplucheras les pommes de terre... C’est compris?... Réponds, nom de
Dieu! Ah! je vois que ça va mal finir.
--Bien, bien, balbutia Conseil en se sauvant.
--J’irai voir tout à l’heure à la cuisine si tu y es, lui cria Marzouk.
Le pouvoir absolu commençait à le griser, il devenait un tyran
intolérable. Certaines têtes lui déplaisaient, celle de M. Rolande,
entre autres; et, un matin, sans raison, il le chassa des premières,
avec défense expresse d’y remettre les pieds. Puis, il leur distribua à
tous des besognes, les plus sales corvées, ordonnant aux uns de nettoyer
le pont à grande eau, aux autres de balayer le salon ou de laver la
vaisselle. D’un Anglais très digne, qui portait de beaux favoris, il
prétendit faire un maître d’hôtel spécialement attaché à son service.
D’ailleurs, méfiant et soupçonneux comme tous les despotes, il avait
organisé l’espionnage pour déjouer les complots. La nuit, le mulâtre
couchait à la porte de sa cabine, et lui-même dormait avec un revolver
chargé, à ses côtés.
Les matelots ne se liguaient pas contre lui; il ne les gênait point,
n’exerçant son empire que sur les bourgeois. Même, il était au mieux
avec tous les hommes de l’équipage, les favorisait dans la distribution
des vivres. Et c’était aussi pour eux le repos. Puisque les passagers de
première faisaient tout le travail, les autres n’avaient plus qu’à se
croiser les bras. La paix, l’ordre, la discipline régnaient à bord.
Marzouk s’était presque rendu populaire. Tous ces bourgeois si fiers, si
dédaigneux, quand ils étaient les maîtres, il les avait tout de même
rudement matés. Aucun n’osait broncher, et rien n’était comique comme de
les voir turbiner. Les pauvres bougres, qui avaient toujours pâti, se
régalaient de ce spectacle. Le peuple était vengé. Et la confiance même
renaissait, Marzouk communiquant à tous son optimisme, assurant qu’on
serait sauvé. Par son ordre, un bourgeois se trouvait posté là-haut, de
l’aube au crépuscule, pour surveiller l’horizon et signaler le premier
navire qui apparaîtrait.
Plusieurs jours s’écoulèrent. Les masques tombaient des visages. Plus
d’attitude, de politesse, de minauderie décente, de convenance sociale.
On ne se gênait plus vis-à-vis les uns des autres. Chacun se révélait
dans la vérité de sa nature, et l’arrière-boutique des âmes commençait à
exhaler une odeur forte.
Une énorme ménagerie où se mêlaient toutes les variétés de la bête
humaine: il y avait des tigres, des hyènes, de pauvres moutons résignés,
quelques bons chiens fidèles et suiveurs, des chats qui se tapissaient
dans leur petit coin, des taupes qui se cachaient dans les flancs du
navire, des oiseaux nocturnes, invisibles tout le jour, et des porcs en
grand nombre. Enfin, toutes sortes d’animaux sauvages, féroces et
domestiques, de tous pays et de toutes races, vivant ensemble sous la
trique implacable de Marzouk.
Malgré les pessimistes et les pleureurs, la plupart espéraient toujours,
ou se familiarisaient avec l’idée de la mort, à force de l’envisager. On
se faisait une philosophie. Peu à peu, après l’abattement, la
consternation des premières heures, toutes les puissances vitales
reprenaient possession des âmes et s’exaspéraient au seuil du néant.
C’était une rage charnelle, un rut formidable. La vie prenait sa
revanche sur la mort.
Marzouk, à cet égard, se montrait plein de tolérance, à une seule
condition: lui d’abord, les autres après. Quelques couples pourtant lui
échappaient, ou il les épargnait, soit par indifférence, soit qu’il
craignît une résistance désespérée, soit par bonté pure. André et Myrrha
passaient sous ses regards attendris et protecteurs. Les deux amants
inséparables avaient l’air de ne plus connaître de l’univers que le goût
de leurs lèvres; ils répandaient autour d’eux des bouffées de jeunesse,
d’insouciance et de fraîcheur. Marzouk lui-même aimait à respirer ce
parfum. Partout ailleurs, dans son empire, c’était une étrange odeur
d’auge et d’étable mal tenue, car les bourgeois mêmes se négligeaient.
Des dames du meilleur monde renonçaient aux premiers soins de la
toilette. Des adultères étaient déjà consommés. Mme Denain ouvrait ses
bras à M. Darel; Mme Avelard glissait, soutenue par M. Dantec, sur la
voie des curiosités sensuelles; Mme Carigues, une hystérique, éprouvait
le frisson nouveau sous les puissantes caresses de Marzouk. Dans trois
mois, si on vivait encore, on commencerait à voir des ventres
s’arrondir. Des maris, sévères en d’autres temps, en venaient
insensiblement à une conception indulgente et résignée des choses.
Qu’importaient maintenant l’opinion, les préjugés, la morale, puisqu’il
n’y avait plus de sanction? Plus rien n’existait, que l’épouvante de la
mort, pour ceux qui ne croyaient pas à l’au-delà ou qu’une conscience
très haute, rare parmi les hommes, ne préservait point du vertige, au
bord du gouffre. Si l’on était perdu, pourquoi garder encore la camisole
de force des conventions sociales? Si, par miracle, on se sauvait, on
mettrait tout au compte de la folie. Vaguement, ce dilemme se posait au
fond des âmes. Et, tandis que les épaules pliaient sous l’écrasant
destin, les yeux luisaient de luxure, pareils à des charbons, sous des
fronts livides de condamnés à mort, trahissant la fièvre de vivre, de
savourer les dernières voluptés, d’étancher toutes les soifs, la soif
brûlante des passions inassouvies.
Parfois, la nuit, deux ombres mélancoliques glissaient le long du
navire. C’étaient Armand Reboul et Mme Rolande. On ne les entendait pas,
ils ne parlaient pas, soit qu’ils n’eussent rien à se dire, soit que
leur silence fût chargé de plus de sentiments que n’en peuvent exprimer
les paroles, soit que celles-ci eussent troublé la confidence muette de
leurs âmes, soit qu’il y eût entre eux déjà des choses qu’ils ne
voulaient point s’avouer. Ils allaient et venaient ainsi, avec des
souplesses de fantômes, d’un bout à l’autre du pont, dans la torpeur
accablante de ces nuits équatoriales, où pas un souffle ne faisait
frissonner l’atmosphère. Tout le jour, ils restaient enfermés dans leur
cabine, par crainte et par dégoût, ne se risquaient dehors qu’à l’heure
où les ténèbres envahissaient cette humanité misérable, apaisant la
furie, cachant la honte et l’abjection. Il y avait alors dans la nature,
sous le ciel impassible et criblé d’étoiles, quelque chose de mystérieux
et de très doux, venu de l’infini, qui les pénétrait d’une langueur
ineffable. Parfois, vers le milieu de la nuit, la lune, versant çà et là
son crépuscule errant et ses pâleurs, éclairait leurs visages. Ils
n’avaient pas changé, intenses tous deux et comme chargés de tout ce que
l’existence laisse derrière elle de rêves irréalisés. Les yeux de
l’amant disaient un idéal inaccessible; ceux de Mme Rolande songeaient,
profonds comme ces sentiments qu’on ne se déclare pas à soi-même. Leurs
lèvres se rencontraient encore, mais leurs baisers étaient aussi loin du
secret de leur être que la volupté du bonheur.
Une nuit, un bruit vague, à peine distinct, comme le vol velouté d’une
chauve-souris qui vous frôle, les fit se retourner.