Depuis près d’une heure, Armand Reboul se trouvait bloqué dans l’inconnu
affreux des ténèbres. Sa course affolée à la découverte de Mme Rolande
l’avait égaré, de couloir en couloir, en une sorte de labyrinthe si
obscur qu’il désespérait d’en sortir... Où était-il? il ne savait plus,
ne se souvenait que d’une chose: qu’à un moment, attiré par un bruit de
voix qui s’élevaient d’un creux et voulant se renseigner, il avait
descendu quelques marches raides comme une échelle: mais il avait
rencontré une mare profonde. Des hommes perçaient un trou dans la coque
du navire pour écouler toute cette eau. Alors, il était remonté
précipitamment, et c’était à cet instant-là qu’il avait dû se perdre...
A droite, un amas de colis, auquel il venait de se meurtrir les genoux;
à gauche, une porte fermée qu’il avait en vain essayé d’enfoncer à coups
d’épaule; derrière lui, une impasse; devant, un étroit escalier en
colimaçon, d’où tombait une lueur de caverne. Il l’avait gravi et
s’était arrêté en face d’un spectacle terrifiant: la passerelle
s’effondrant tout à coup au milieu des flammes. Impossible de franchir
cette fournaise, pour regagner l’arrière. A l’avant, un autre foyer
d’incendie barrait également la route. Plus d’issue sur le pont! Un des
bœufs échappés avait failli lui enfoncer ses cornes dans le ventre...
Rebroussant chemin, Reboul s’était de nouveau engouffré dans les abîmes
d’ombre où il ne se reconnaissait plus; et, après avoir tâtonné, ramoné
la nuit de ses mains fébriles, le long des murs invisibles, il était
demeuré là, immobile, dans une angoisse atroce, redoutant d’être cerné
par le feu, s’estimant perdu.
Longtemps, il s’était égosillé à appeler au secours; aucun écho n’avait
répondu à sa voix. Enfin, après une attente mortelle, le jour
grandissant fit pénétrer jusqu’à lui un peu de clarté. Il remonta
l’escalier, se précipita au dehors, avide de lumière. Il pleuvait à
torrents, un déluge providentiel inondant le pont, combattant à la fois
l’incendie et la tempête. Les débris de la passerelle ne flambaient déjà
plus. Reboul passa, atteignit l’arrière, gagna le couloir des premières
classes.
--Xanie! cria-t-il.
Peut-être, maintenant, se trouvait-elle dans sa cabine. La porte en
était entr’ouverte, il entra.
Mme Roland, à genoux, priait au pied de sa couchette.
--Xanie! répéta-t-il.
Elle se releva, le regarda avec douceur et dit d’une voix qui ne
trahissait ni trouble ni épouvante:
--Armand, adieu!... Je vous permets de m’embrasser pour la dernière
fois.
Il allait s’élancer vers elle et l’étreindre, mais le ton même dont elle
avait prononcé ces paroles le retint. Elle avait encore, malgré son
négligé, sa chevelure défaite, ce parfum de vertu hautaine qui inspire à
la passion plus de ferveur que de désir, plus de sentiment que de
sensualité. Il ne semblait pas que l’apparition de la mort eût sur elle
d’autre pouvoir que d’aggraver sa mélancolie, cette fierté douce qui
s’exhalait de toute sa personne et cette expression indéfinissable
d’au-delà par laquelle se dénoncent les âmes qui n’ont jamais vécu leur
vraie vie: natures d’élite asservies à l’inexorable médiocrité, rêveurs
descendus des purs sommets dans les bas-fonds des réalités sociales.
Reboul s’approcha et la baisa au front. Un moment, ils demeurèrent sans
voix, face à face, et leurs regards seuls se parlèrent, exprimant tout
le rêve et toute la souffrance d’une vie, tout ce qu’il y avait en eux
d’inassouvi, de profond et d’intraduisible, mille choses délicieuses et
tristes qui confusément s’évoquaient, se noyaient dans leurs larmes,
tremblantes au bout des cils et qui les aveuglaient. Celles de Mme
Roland coulèrent les premières, le long des joues pâles, jusqu’au pli
douloureux des lèvres. Plus éloquentes que les paroles, plus troublantes
que les aveux, elles confessaient tout: sa longue patience, les révoltes
de sa chair, ses exaltations réprimées, ses nuits de fièvre, ses réveils
désolés et les désillusions, les dégoûts subis dans sa soumission
d’épouse, son bonheur perdu, sa vie manquée, le continuel adultère de
son cœur.
--Je n’avais qu’une crainte, dit Armand, c’était de mourir sans vous
avoir revue... Oh! j’ai passé une nuit horrible en vous cherchant et en
vous appelant partout, dans les ténèbres et dans le tumulte. Je ne
pensais pas à la mort, je ne pensais qu’à vous, et par moments, à cette
pensée, au milieu de mon angoisse et de ma torture, c’était un flot de
bonheur qui m’inondait... La vie sans vous me semble plus désolante
mille fois que la mort dans vos bras, avec vos caresses!... Xanie, ce
serait affreux et vous seriez la plus cruelle des femmes, si vous me
repoussiez encore... La vertu est coupable, quand elle fait tant
souffrir. Existe-t-il, à cette heure, une loi, un devoir, une morale qui
puisse nous interdire d’être l’un à l’autre?
Comme pour prévoir une objection et vaincre un dernier scrupule, il
ajouta d’une voix plus basse, mais frémissante de passion, de douleur et
d’indignation:
--Votre mari, je l’ai vu, cette nuit, grelottant de peur, affolé. Vous
n’existiez plus pour lui, il ne pensait qu’à se sauver lui-même... Moi,
je vous aime, et vous m’aimez aussi. Qu’importe à présent tout le reste?
Enivrons-nous de nos baisers jusqu’à notre dernier souffle, jusqu’au
fond de cet océan qui va nous engloutir!
Très pâle, Mme Rolande s’abandonnait peu à peu, et des paroles de pitié
s’échappaient de ses lèvres tremblantes... Toute une existence dévastée
pour aboutir à cet instant de volupté tragique! Et ils allaient sombrer
sans avoir étanché leur soif dévorante. Toutes les barrières, les
obstacles autrefois dressés contre leur idéal croulaient en même temps
que leurs espérances... C’était vrai, la mort la libérait des chaînes
sociales. Elle pouvait l’aimer, maintenant, lui en faire l’aveu et se
donner toute. Elle baissa un peu les paupières pour dire:
--Je vous aime, acceptons ce triste bonheur qui vient trop tard et
durera si peu!
Alors, simple, sans pudeur affectée, frissonnante et baignée de larmes,
elle commença à se dévêtir. Mais un grand cri d’effroi jaillit de sa
gorge béante.
La porte de sa cabine venait de s’ouvrir, brusquement.
Une stature colossale, monstrueuse, se dressait devant eux.
C’était Marzouk... Les yeux injectés, les bras ouverts, terrible, il
s’avançait vers Mme Rolande.
--Moi d’abord, dit-il.
D’un bond, Reboul se jeta sur le monstre.
Une lutte horrible, inégale, allait s’engager. Marzouk leva son poing
formidable pour terrasser d’un coup son dérisoire adversaire.
Au même instant, il y eut un choc d’une violence telle que les deux
hommes roulèrent sur le plancher. Les ais grincèrent affreusement, les
hélices parurent se bloquer; puis, au lieu de la trépidation des
machines, ce furent des échappées stridentes de vapeur. On eût dit que
le paquebot se vidait de toutes ses énergies, hoquetait ses derniers
râles dans une agonie effrayante de bête énorme, touchée aux sources
mêmes de la vie.
Reboul avait cru sentir éclater son crâne contre la cloison. Il se
redressa, constata qu’il n’était que légèrement blessé à la tête.
Marzouk avait disparu. Mme Rolande n’avait aucun mal.
Elle crut que le navire sombrait.
--Fuyons, dit-elle... Oh! vite! le temps passe!
Et ce fut elle qui l’entraîna, tandis qu’étourdi encore par sa chute, il
la suivait sans savoir.
Ils s’enfermèrent dans une autre cabine, qui était celle de Reboul. En
toute hâte, craignant qu’il fût déjà trop tard, elle acheva de se
dévêtir, découvrit sa nudité intrépide, et ils s’étreignirent comme
s’ils disparaissaient au fond d’un océan de félicité.
L’_Eldorado_ venait d’échouer sur l’_Abrolhos_, un rocher abrupt,
émergeant au sud-ouest de l’Atlantique, et dont le nom signifie en
langue espagnole: _ouvre l’œil_.
Sur le pont, les mêmes scènes atroces et sauvages recommençaient. La
foule des émigrants, sous l’averse torrentielle, se ruait vers l’unique
embarcation qu’avaient épargnée la tempête et l’incendie, maintenant
presque éteint. Un mulâtre brandissait son couteau pour se frayer un
passage à travers la mêlée hurlante et furieuse. Des clameurs
s’entrecroisaient:
--Nous sommes échoués!
--Nous coulons!
--Prenez vos ceintures!
--Les canots! les canots!
Parmi les officiers de l’équipage, un troisième lieutenant avait seul
survécu, et, méconnaissable de rage, il criait au chef mécanicien qui
sortait de la chaufferie:
--Mes ordres, mes ordres!... J’ai commandé «machine en arrière!». Nous
sommes sur un haut fond, je veux dégager le navire.
--Impossible! déclara le mécanicien.
--Vous refusez d’obéir.
--Oui!
--Prenez garde!
--Mes cylindres sont engorgés de sable, pensez-vous que je vais risquer
une explosion?
--Vous n’avez pas à discuter... Machine en arrière, nom de Dieu! machine
en arrière!
--Jamais! Laissez-moi tranquille.
Le petit lieutenant sortit un revolver, le braqua sur le chef
mécanicien.
--Si vous n’obéissez pas, je vous tue comme un chien!
Marzouk, qui assistait à ce colloque, étendit le bras, arracha sans
effort l’arme de la main du lieutenant:
--Allons, pas tant de rouspétance, fit-il. Donnez-moi ça. Vous n’êtes
pas le maître ici.
Et, tranquillement, il s’en retourna, traversa la foule en roulant des
yeux de despote.
--Jette ça à la mer, ordonna-t-il au mulâtre qui brandissait son
couteau.
Le mulâtre obéit.
--C’est bien, dit Marzouk.
Maintenant, le vrai maître, c’était lui. Tous devaient se soumettre, car
il était le plus fort... Chacun son tour à commander et à faire des
siennes, en ce monde. Les bourgeois des premières n’avaient plus qu’à se
bien tenir. Ses muscles puissants saillirent dans un défi collectif à
tous les hommes, à tous les destins, à toutes les morts.
D’abord, il s’empara de l’unique chaloupe.
--Si quelqu’un y touche, je lui casse la gueule! dit-il.
Mais il ne se hâta pas d’y descendre. Si le navire coulait, il serait
temps alors. Et si quelque chose d’autre arrivait, on pourrait voir.
Le troupeau des naufragés reculait, effaré, dompté déjà, devant ce
colosse effrayant, haut de deux mètres, dépassant de toute la tête les
plus grandes tailles. Les bras nus, le revolver au poing, il se
dressait, menaçant et formidable, sur le fond du ciel sombre, fondant en
pluie diluvienne.
Il s’était assuré qu’il n’y avait plus de péril immédiat. La large fente
produite par le choc, sur la muraille de tribord, à la hauteur des
ancres, s’étendait presque toute au-dessus de la surface d’eau; on avait
aisément réussi à l’aveugler en la bourrant de matelas et de ciment. Des
hommes, affalés avec des cordes le long des flancs du paquebot, ne
constataient pas d’autre avarie sérieuse. Le reste de l’équipage
s’employait à épontiller solidement la cloison étanche, explorait la
cale, transportait à l’arrière toutes les marchandises lourdes. Et
l’_Eldorado_ qui, au début, avait _plongé_ sous le poids de l’eau
envahissant son avant, se redressait peu à peu, tombait enfin _sur
l’arrière_, faisant ainsi émerger la partie de la fente située sous la
ligne de flottaison.
Seul, le pont, avec ses deux cheminées blanches de sel, avait
terriblement souffert, dévasté par le feu et la tempête. Partout, des
ravages et des ruines, les canots brisés, les roufles aplatis, les
banquettes réduites en cendres, tout le gaillard d’avant incendié,
fumant encore. Un spectacle funèbre, un vrai champ de bataille couvert
de débris, de blessés, de bêtes agonisantes, noyées, brûlées, éclopées,
parmi les amarres se tordant comme des serpents coupés. Les cadavres du
commandant Lagorce, des deux premiers lieutenants et de cinq matelots
gisaient sous les décombres de la passerelle. Çà et là, des bœufs
abattus, les jambes cassées, respiraient encore, ouvrant de grands yeux,
poussant de longs beuglements douloureux. Personne ne pensait à les
achever. Et des canards heureux, échappés de leur cage, nageaient
gravement, au milieu du désordre, dans un demi-pied d’eau, où flottaient
des dindes et des chapons noyés.
Marzouk semblait seul victorieux sur ce champ de bataille, victorieux de
la tourmente, du feu et des hommes, de cette foule qui grouillait là,
livide, terrorisée, défaite.
Soudain, une troupe de comédiens, douze sujets, six hommes et six
femmes, débouchèrent à la débandade, en titubant, de l’escalier des
secondes. Ils étaient très soûls, n’ayant cessé depuis la veille, de
noyer dans du champagne, du cognac et de la bière, leur épouvante de la
mort. Tous avaient leur masque tragique des galas shakespeariens. Julia,
l’ingénue, sanglotait aux bras de la duègne. M. Séraphin, le jeune
premier, se tordait les mains dans un grand geste amer et désolé. Mme
Beaujois, second prix du Conservatoire, rendait. Mais M. Alvar, le grand
premier rôle, chef de la troupe, s’était avancé, très digne, héroïque,
devant la foule, prétendant organiser la mise en scène du désastre. Il
avait longtemps joué Napoléon et lui ressemblait un peu, bien qu’à la
longue son masque imberbe d’histrion eût dévoré les contours césariens
de sa figure. Le bras levé, sublime, il réclamait le silence, prenait
d’autorité le plus beau rôle dans le drame, et sa voix empâtée par
l’ivresse parvint à se faire entendre:
--Mes amis, du sang-froid, du courage!... C’est le moment d’en avoir!...
Il est dans la vie des heures tragiques...
Marzouk, à la fin indigné de cette usurpation de pouvoir, dressa le
poing:
--Ferme! sale cabot, ou je te dégringole!
Lui-même était impuissant à rétablir le calme. Les lamentations, les
appels désespérés, les invocations et les bordées d’imprécations à la
Vierge, les pleurs des enfants, le beuglement énorme des bœufs blessés
et jusqu’au coin-coin des canards, faisaient un charivari infernal. Et
c’était, de l’un à l’autre bord, une galopade affolée vers on ne savait
quelle porte de salut, dans un besoin fougueux de vivre, fût-ce parmi la
mort de toutes choses.
Bien que tout danger de submersion fût momentanément conjuré, la
situation restait redoutable. La machinerie, désormais hors de service,
rendait impossible toute tentative pour dégager le paquebot. On était à
six jours de toute côte, loin de la ligne suivie par les transports. Il
y avait donc peu de chances pour qu’un autre navire les aperçût jamais.
Les vivres pouvaient durer quelques semaines, mais après?
Danglar, qui avait reparu, exposait la situation au milieu d’un cercle.
Son ruban rouge exerçait encore du prestige. On l’écoutait les yeux
brûlants de fièvre et d’anxiété, et quand il eut fini de parler, ce
furent de nouvelles clameurs désespérées:
--Nous sommes perdus! perdus à jamais!
--Nous n’avons plus que quelques jours à vivre!
--Nous allons tous périr dans les tortures de la faim!
Des passagers rejetaient ces ceintures de sauvetage pour la possession
desquelles ils avaient failli s’entretuer tout à l’heure. La foule
s’éparpillait, courait dans toutes les directions, soudain affamée et en
quête de vivres, comme si toutes les provisions eussent dû manquer le
même soir. A la terreur de la mer succédait la folie de la faim. Des
bandes d’émigrants envahissaient le roof d’avant, par où l’on accédait à
la cambuse de distribution. M. Conseil suivait, effaré, livide, tâtant
machinalement le ceinturon de cuir qui renfermait son or. Et des femmes
passèrent aussi, des bourgeoises logées aux premières classes, Mme
Bineau, aux rondeurs plantureuses, Mme Chabert, si chaste et si prude,
court vêtue, le corsage négligemment ouvert, montrant des seins fanés
par toute une vie d’austérité conjugale. Les Siciliennes à leur tour
dévalèrent en un troupeau hurleur, où des marmots roulaient, piétinés,
parmi les vociférations assourdissantes.
Une femme égarée, les cheveux épars, tomba aux pieds de Marzouk.
--Sauvez-moi! Sauvez-moi!... Vingt mille francs pour vous, si vous me
sauvez!
C’était Mme Larderet. Elle allait de l’un à l’autre, blême, éperdue,
répétant la même supplication, s’accrochant aux vêtements des hommes.
D’abord, Marzouk fit un geste pour la repousser, mais l’ayant regardée,
il s’arrêta, surpris, et ses yeux s’allumèrent tout à coup d’une
concupiscence. Il la trouvait à son goût, grasse, tétonneuse, opulente.
--Reste-là, ma petite chatte, dit-il, et n’aie pas peur, on ne te fera
pas de mal.
La pluie avait cessé, un rayon de soleil traversa les nuages, et une
voix triomphale s’éleva dans le tumulte. Si-Mohamed, le fataliste
musulman, chantait. Assis dans un coin, les jambes croisées, selon sa
coutume, il était demeuré impassible durant tout le sinistre, le regard
perdu dans une fixité vague, exprimant sa conviction inébranlable de
l’inutilité de tous les efforts humains, de toutes les tentatives pour
échapper au destin, à ce qui était écrit, à la loi mystérieuse et
inéluctable qui dirigeait le monde et tous les êtres vers des fins
ignorées. Allah seul était grand, la soumission seule raisonnable, tout
le reste agitation vaine et folie pure. Sa voix aiguë et nasillarde
recommençait sa mélopée bizarre, monotone comme l’infini, lente comme
l’éternité, vague comme l’inconnu qui enveloppe les destinées humaines.
Pourquoi tant de cris, de gémissements et de terreur? Quand notre heure
avait sonné, il n’y avait plus qu’à s’incliner. Inutile autant
qu’absurde lui paraissait cet entêtement des hommes civilisés, ceux qui
prétendent tout connaître, tout discuter, à lutter contre les
événements... Ce qui arrive devait arriver, et tout, depuis le
commencement des siècles, depuis la course des astres dans le firmament
jusqu’à l’écrasement d’une fourmi, se trouvait ordonné par une puissance
supérieure, en vue de l’harmonie universelle. Ainsi, le plus insouciant
était le plus sage et le seul philosophe.
Marzouk se retourna vers cet étrange personnage, le considéra un
instant, avec étonnement, sans comprendre.
--Qu’est-ce que c’est donc que cet oiseau-là? murmura-t-il.
Si-Mohamed continuait à chanter.
--Veux-tu te taire! s’écria Marzouk.
Si-Mohamed chantait toujours.
--Tais-toi, ou je t’écrase!
Mais la voix du fataliste s’éleva plus haut encore, bénissant cette fois
Allah du don magnifique de son soleil qui venait de resplendir tout
entier, en plein zénith, avec tant d’éclat et de soudaineté que l’Arabe
lui-même dut clore un peu sa paupière dolente.
Alors, Marzouk, sentant qu’il n’y avait rien à faire contre une telle
puissance d’inertie, se borna à hausser les épaules en s’éloignant.