--Je vous dérange? dit-il.
Les deux amants demeurèrent muets. Deux fois déjà, M. Rolande les avait
surpris dans leurs étreintes, et il n’avait rien dit, il s’en était
allé, feignant de n’avoir rien vu, avec le détachement d’un homme qui,
devant la mort, oppose à la fatalité une conscience profonde de
l’inanité de toutes choses. Son ombre se traînait dans les ténèbres,
indécise et lente, tel un spectre revenu d’un monde où l’on ignore les
passions humaines, les tourments de la jalousie et la trahison. Pourquoi
donc intervenait-il, à présent?
Mme Rolande s’étonna de n’éprouver qu’une faible émotion. Elle avait
vécu quinze ans avec cet homme et se sentait plus éloignée de lui que
s’ils avaient habité l’un et l’autre aux deux extrémités de la terre.
--Que nous voulez-vous? dit enfin Armand, comme parlant à un étranger
qui s’insinue indiscrètement dans des affaires privées.
Mais M. Rolande ne lui fit aucune réponse. Il avait l’air de ne pas le
connaître, de ne pas l’entendre, de ne pas le voir. Il s’adressa à sa
femme, et sa voix était lointaine, d’un accent tout autre, sans colère,
sans amertume, sans regret, sans ironie; on eût dit qu’elle avait peine
à franchir les espaces qui séparaient son âme ancienne de son âme
présente.
--Je ne vous reproche rien, lui dit-il, puisque je n’avais pas su vous
rendre heureuse. J’ai expié toute une vie de malechance. Ne craignez
rien de moi désormais, je ne viendrai plus vous troubler, car
j’appartiens à un monde d’où l’on ne ressuscite pas: celui du
renoncement. Mon esprit a déserté le corps que j’habitais, en y laissant
les convoitises et les passions qui font de l’existence une lutte et un
tourment sans trêve. Le mauvais rêve de la vie s’est dissipé pour moi.
Je ne souhaite plus rien, tout le mal dont j’ai souffert, venant d’avoir
trop souhaité. N’ayez donc aucun remords à mon sujet, car j’ai atteint
au repos et à la sérénité définitive.
Mme Rolande avait baissé les paupières. Quand elle les rouvrit,
n’entendant plus la voix, l’ombre avait disparu. Elle éprouva alors, en
levant les yeux au ciel, un sentiment nouveau; il lui sembla que tous
les désirs de la terre étaient comme le reflet des astres qui brillaient
à travers ses larmes.
--Peut-être, murmura-t-elle, avons-nous eu tort de mépriser cet homme.
V
Danglar s’assombrissait. Pour la première fois, les nuages de méditation
passaient sur ce front de diplomate. Il réfléchissait aux moyens
d’abattre la détestable puissance de Marzouk.
Il ne fallait pas songer à quelque coup de force. Rien à espérer d’une
surprise, d’un guet-apens. Le tyran se tenait sur ses gardes, dormait en
gendarme, avec un œil constamment ouvert sur la malignité des bourgeois.
Seul, quelque subtil stratagème pouvait réussir. Quand on n’est pas le
plus fort, il faut être le plus fin.
Bien pénétré de ce principe, Danglar repassa en sa mémoire les hauts
faits de la diplomatie célèbres dans l’histoire. Par elle, on avait
amolli des despotes réputés intraitables.
Soudain, le front de Danglar s’éclaira, touché par la grâce du génie. Il
avait son plan. Il s’agissait de trouver à Marzouk sa Pompadour ou sa du
Barry. Mme Larderet était toute désignée. L’ancien dompteur la
pourchassait dans tous les coins; c’était elle qu’il voulait, et sa
passion s’irritait d’une résistance inexplicable... Une ancienne grue,
qui avait autrefois couché avec des nègres, et qui maintenant jouait à
la vénérable veuve, ayant eu l’adresse de se faire épouser par un
paillard, et la chance de l’enterrer et d’en hériter... Assez de
comédie! Marzouk n’était pas plus répugnant qu’un nègre; on le ferait
entendre à Mme Larderet, si, de bonne grâce, elle ne consentait à se
dévouer. Mais d’abord il était habile de chercher à la convaincre par de
nobles raisons.
La nuit suivante, Danglar se leva. Le ciel était noir, la mer
tranquille, le silence régnait partout, troublé seulement par les
ronflements du mulâtre, couché en bon chien de garde devant la cabine de
son maître.
Le diplomate réveilla, puis réunit en conciliabule quelques compagnons,
ceux sur qui pesait le plus lourdement l’abominable autocratie de
Marzouk. C’étaient Conseil, M. Avelard, Mme Larderet, Mme Chabert, Mme
Bineau et le beau Rienzo, le chef des Tziganes, le plus à plaindre,
peut-être, car Marzouk l’obligeait à gratter du violon, tout le jour,
sans discontinuer. Par une étrange contradiction de la nature, le
monstre adorait en effet la musique, qui adoucit les mœurs.
--Mes amis, dit Danglar, la situation qui nous est faite est atroce.
--Atroce, atroce! répétèrent-ils tous, d’une même voix colère et
désolée.
--Elle se trouve encore aggravée, reprit le diplomate, par un despotisme
barbare, odieux, intolérable... C’est la société qui recommence, c’est
le règne de la force brutale, le pire état social qui se puisse
concevoir, et nous pourrions nous croire revenus à des temps
préhistoriques... Mais l’heure n’est point de nous livrer à des
considérations philosophiques; il faut prendre une résolution, il faut
agir.
--Oui, oui, clama l’assistance.
--Toute révolte cependant serait vaine, poursuivit gravement Danglar,
nous ne pouvons recourir à la violence contre la violence. Nous n’avons
pas d’armes, et il n’est point parmi nous de David pour terrasser ce
nouveau Goliath. J’avais bien pensé un instant à corrompre le mulâtre,
mais il m’a paru trop dévoué à son maître; nous serions trahis... Enfin,
mes chers amis, j’ai tout examiné, j’ai mûrement réfléchi...
Le diplomate s’interrompit et regarda fixement Mme Larderet.
--Seule, une femme, conclut-il, par la toute puissance de sa séduction,
en exerçant son empire sur notre tyran, serait capable de nous délivrer
du joug horrible que nous subissons.
--Comment? Que dites-vous? Veuillez vous expliquer davantage, demanda
Mme Larderet qui se sentait clairement désignée.
--Madame, déclara solennellement Danglar, notre salut dépend de vous
seule, car vous seule, ici, si vous consentiez...
--N’achevez pas, monsieur, j’ai compris, s’écria Mme Larderet
congestionnée de colère... Vous voudriez, n’est-ce pas? que je joue,
pour vous assurer la tranquillité, le rôle de Dalila ou de
_Boule-de-Suif_... Vous voudriez que je me jette dans les bras de ce
monstre!
--Il est des circonstances, affirma M. Avelard, qui exigent un courage,
une abnégation exceptionnels.
Mme Larderet lui lança un coup droit.
--Vous, monsieur, allez donc voir comment se comporte votre femme, en ce
moment-ci!