M. Rolande s’égaya soudain:

--Votre aventure est romanesque; mais voulez-vous que je vous en prédise

le dénouement?... Cette femme vous aimera, mon ami, car vous lui aurez

donné une rare preuve d’amour. Vous serez son amant, et c’est beaucoup

de bonheur que j’entrevois pour vous dans l’avenir.

Un irrésistible sourire monta aux lèvres d’Armand, et il craignit un

instant que Mme Rolande elle-même ne partît à rire; mais il lui parut,

au contraire, qu’une légère rougeur se répandait sur son visage. Alors,

sérieux, il déclara:

--Oui, cela pourrait être, si les honnêtes femmes n’étaient retenues par

cette fausse conception de la vertu, qui leur commande le renoncement au

bonheur, la fidélité éternelle dans un mariage sans amour. Et la plupart

redoutent aussi l’indiscrétion, le scandale, l’abandon... Tant d’hommes

sont légers, vaniteux, inconstants! Parce qu’ils n’aiment pas vraiment.

Je sens bien que je ne suis pas de ces gens-là. La véritable passion est

discrète, silencieuse, exclusive... Une voix intérieure m’avertit que je

n’aurai dans ma vie d’autre amour que celui-là.

Il avait haussé le ton, pour que Mme Rolande ne perdît rien de ses

paroles. Évidemment, elle ne dormait pas, car ses paupières baissées

semblaient s’éclairer d’une flamme intérieure, refléter l’éclat de ses

prunelles.

M. Rolande demeura un moment songeur. Un pli mélancolique parut au coin

de sa bouche, et il dit enfin d’une voix lente, où il y avait à la fois

du regret, de la tristesse et du dépit:

--Je ne vous plains pas; non, je ne vous plains pas... Heureux les

hommes de notre époque qui peuvent aimer, qui en ont le loisir! Ce

privilège appartient à bien peu dans la terrible lutte pour l’existence,

le souci dévorant du lendemain qui enfièvre nos sociétés modernes. Les

Werther, les René, les Obermann se font rares... On n’a plus le temps!

La nécessité de gagner son pain, chaque jour, accapare toute l’énergie

vitale, toutes les forces du cœur et de l’intelligence. La vie nous

trique, il faut marcher, combattre sans trêve, sans répit... Ainsi, moi,

où aurais-je trouvé le temps d’être amoureux, même de ma femme? Toujours

l’inquiétude, le travail, la bataille!... Je n’avais pas de rentes, moi;

je n’avais que des diplômes, je sortais de l’École Centrale... Ah! le

prolétariat intellectuel, les carrières libérales!... Mes parents, des

sans-le-sou, auraient mieux fait de m’apprendre un bon métier manuel; je

n’aurais jamais été tout près de la misère et je ne serais pas obligé

maintenant d’aller là-bas, si loin, et pour quelle situation, mon Dieu!

Juste de quoi vivre... Vous savez, mon ami, entre nous, ce que je vous

raconte là. Les autres n’ont pas besoin de savoir, il vaut mieux sauver

sa devanture, _bluffer_ un peu, comme on dit aujourd’hui. C’est de

l’héroïsme moderne.

Mme Rolande avait entendu, et, feignant de se réveiller, elle se dressa,

mais aussitôt détourna la tête pour cacher ses yeux pleins de larmes et

qui brillaient comme une flamme sous l’onde. En un instant, tout le

passé s’était rouvert, ainsi qu’une blessure. Elle n’avait jamais été

heureuse! Du mariage, elle ne connaissait que les servitudes. Jamais une

joie pure, une bonne journée sereine et voluptueuse, en quinze ans de

ménage! Ah! que d’efforts, de courage, de petits mensonges, pour

sauvegarder les apparences, tenir son rang dans la _société_! Car ils

faisaient partie de la _société_... Toujours le sourire aux lèvres et

l’angoisse au cœur! Elle accomplissait des miracles pour figurer dans le

monde. «C’est par les relations qu’on arrive», affirmait M. Rolande.

Mais le _bluff_ ne leur réussissait guère, la situation s’aggravait, si

bien qu’un jour, il fallut inventer une histoire, une ruine soudaine,

consentir enfin à s’expatrier pour un gagne-pain dérisoire, qu’une

Compagnie américaine offrait au malheureux ingénieur. Voilà à quoi

avaient abouti tant de patience, de dévouement, de volonté! Elle n’en

voulait pas à son mari, qui l’avait épousée sans dot et qui avait bien

fait son possible, très honnête, très laborieux, mais poursuivi par la

malechance. Elle lui était restée fidèle, et combien, pourtant,

l’avaient courtisée, séduits par sa grâce élancée, son ravissant visage

ovale, d’une candeur délicieuse de blonde qui, chez elle, ne mentait

pas, car elle avait gardé, à travers le mariage, cette virginité morale

de tant d’honnêtes femmes qui donnent à leur mari ce qu’il est en droit

d’exiger, mais rien de plus, rien de leur être intime et profond.

Pour la première fois, Mme Rolande éprouvait, en présence d’Armand

Reboul, cet amollissement du cœur qui annonce de prochaines

défaillances. En vain se défendait-elle contre un sentiment si doux, sa

reconnaissance s’élançait vers celui qui répandait du romanesque, ainsi

qu’une rosée, sur la sécheresse de sa vertu conjugale. Ce grand amour,

venu tard, à l’heure du renoncement, lui embaumait l’âme, comme les

fleurs tardives la terre désolée par les premiers souffles de l’automne.

Lui, charmé de la trouver si belle encore, la contemplait, en songeant

au bonheur qu’il aurait, ce soir-là, à danser avec elle, à sentir, si

près de lui, dans l’ivresse d’une valse, les pulsations tièdes de sa

chair.

Elle leva les yeux sur l’horizon, où s’amassaient de gros nuages noirs,

sillonnés par de longues raies de feu, tandis que le soleil, à

l’occident, prenait un éclat singulier d’or en fusion.

--Nous allons avoir de l’orage, annonça-t-elle.

--Oui, demain ou très tard, cette nuit, dit M. Rolande. Et, d’ailleurs,

ça ne changera pas l’état de la mer, s’il n’y a pas de vent. Nous

n’avons à craindre que le roulis et le tangage. J’ai déjà vu l’océan

très calme, malgré la pluie, les éclairs et le tonnerre... Puis, il faut

bien s’attendre à quelques petites bourrasques, en vingt-trois jours de

traversée.

--Les marins ne redoutent que la brume, car elle les empêche de rien

apercevoir, ni les phares, ni les fanaux des autres navires, expliqua

Reboul, et c’est par elle que se produisent les abordages, les

échouages, la plupart des sinistres en mer. Mais il est rare qu’il y ait

de la brume, en cette saison.

--Je ne suis pas aussi rassurée que vous, dit Mme Rolande. Regardez donc

ce ciel, là-bas, ces nuées menaçantes... Oh! nous allons être ballottés,

vous verrez.

--Un petit grain, peut-être, répliqua l’ingénieur, mais nous n’en

danserons pas moins, ce soir, au bénéfice des naufragés... N’est-ce pas,

commandant? ajouta-t-il en interpellant celui-ci qui passait près de là.

Mais le commandant Lagorce, si aimable d’habitude, ne répondit pas,

paraissant ne pas entendre, l’air anxieux et résolu du marin tout prêt

pour la lutte, grandi soudain dans le sentiment de son devoir et de sa

responsabilité. De ce brave homme, charmant et modeste, qui rêvait de

vivre à la campagne, de pêcher à la ligne, quand il aurait sa retraite,

il s’exhalait de l’héroïsme.

--Vous voyez bien que le commandant lui-même n’est pas tranquille,

observa d’une voix plus basse Mme Rolande.

Eh effet, le baromètre venait de baisser tout à coup d’une façon

inquiétante. L’atmosphère lourde se saturait d’électricité. Aucun

souffle, cependant, n’agitait encore la surface de l’océan.

L’_Eldorado_, brave et superbe, continuait à glisser dans l’immensité,

sans autre secousse que la trépidation régulière, continue, de sa

puissante machine. Le pont des premières classes se faisait désert.

Armand Reboul tira sa montre.

--Il est temps de nous apprêter pour le bal, dit-il.

Les deux amis, précédés de Mme Rolande, se levèrent pour regagner leurs

cabines, et ils croisèrent André Laurel, qui, voyant le pont abandonné,

y venait respirer un peu d’air... Il souffrait! La tristesse et l’ennui

tissaient silencieusement leurs toiles autour de son cœur, et ces

journées, avec le spectacle uniforme d’un océan calme, lui semblaient

interminables, alourdies par la solitude et les rêves incessamment

ressassés. Il ouvrit un livre. Il y avait une heure qu’il lisait,

lorsqu’un frôlement léger le fit se retourner, et il demeura surpris,

très troublé. Myrrha était devant lui, claire et riante, et lui parlait:

--Bonjour, monsieur André Laurel... Enfin, nous allons pouvoir causer un

peu ensemble, car cela me peine de vous voir toujours seul, abandonné.

Il est vrai qu’on vous tient à l’écart, on paraît vous en vouloir, oui,

je l’ai bien remarqué.

--En effet, ils m’en veulent, répondit André.

--Pourquoi? Que leur avez-vous donc fait, à tous ces gens-là?

--Je ne sais, mademoiselle, je ne les connais pas.

--Alors, c’est incompréhensible, car vous n’avez pas l’air méchant ni

terrible. Je suis sûre qu’on est très injuste à votre égard.

Pourtant--vous allez me trouver bien curieuse et bien indiscrète...

--Non, dites...

--Eh bien! il doit y avoir quelque raison, un malentendu, sans doute?

--Oui, quelqu’un a dû leur raconter mon histoire... Je suis un insoumis.

--Insoumis à quoi?

--A tout.

--C’est-à-dire?

--A la société, à ses institutions, à ses lois, à sa morale, à ses

préjugés.

--C’est là votre crime?

--Pour l’instant.

--Ainsi, vous êtes un anarchiste?

--Est-ce le mot qui vous effraie?

--Oh! oui, vous me faites très peur... Mais permettez que je vous

confesse complètement.

--Je vous le permets, dit André, qui commençait à se divertir de ce

badinage, ravi de la trouver si simple, si enjouée, si charmante et

originale à la fois.

--Avouez que vous ne voulez pas faire votre service militaire, comme

tout le monde, et que c’est pour cela que vous vous êtes embarqué?

--Comment le savez-vous? demanda-t-il.

--On le racontait devant moi, ces jours-ci, et votre équipée est connue

de tous, à bord.

--Alors, j’avoue.

--Et que vous rêvez une société où tous les hommes seront libres et

frères... C’est très grave, et vous êtes un jeune homme très dangereux.

--Prenez garde, mademoiselle, répliqua-t-il avec la même ironie, si on

nous voyait ensemble, cela pourrait vous nuire beaucoup dans l’esprit de

tous ces honnêtes gens.

--Et je passerais, n’est-ce pas? pour une excentrique, une évaporée.

Cela se dit déjà; Mme Gallerand le répétait encore tout à l’heure...

Elle est bête, Mme Gallerand.

--Vous ne respectez donc pas l’opinion, mademoiselle?

--Non. Et puisque c’est ainsi, nous continuerons à causer, et nous

deviendrons deux bons amis, à leur barbe... Voulez-vous?

Il prit la main qu’elle lui tendait, une main si fine, si délicate,

qu’il la sentait fondre dans la sienne, et, dans la pâleur de son

visage, ses yeux rougirent, retenant des larmes.

--Je ne veux pas que vous soyez triste, dit-elle. Moi, je suis très

gaie, tout m’amuse, et l’on prétend que je suis malade... Je ne sais pas

ce qu’ils ont tous à me regarder ainsi avec pitié... Je vais très bien,

à part quelques petits malaises passagers... N’est-ce pas que je n’ai

pas l’air malade?

--Non, répondit-il d’un ton convaincu, pour donner plus de vraisemblance

à son mensonge charitable. Et, à son tour, il interrogea:

--Vous allez aussi à Buenos-Ayres?

--Non, nous nous arrêtons, ma tante et moi, à Montevideo, où nous avons

des intérêts, un héritage à recueillir.

--Vous n’avez que votre tante?

--Oui, et je n’ai pas connu mes parents, j’étais orpheline à un an...

Mais j’ai toujours été très heureuse, on m’a tellement gâtée!...

Seulement, l’an passé, j’ai commis une imprudence, j’ai pris froid en

m’attardant, une nuit, sur une terrasse, au clair de lune... et, depuis,

je tousse un peu... un rhume qui ne veut pas guérir... Ah! voilà M.

Danglar, fit-elle, ressaisie d’une gaieté soudaine, en apercevant le

diplomate campé, en habit, à l’autre bout du pont... Voyez comme il est

beau! C’est lui, ce soir, qui conduira le cotillon, n’en doutez pas...

Savez-vous que nous aurons une tombola?... Oh! il y a des lots

magnifiques: trois cravates, un paquet de cure-dents, une paire de

jarretières, offertes par Mme Larderet. Ma tante a donné un éventail;

moi, un album... Oh! on va s’amuser!... Et vous, je vous défends d’être

triste, vous entendez.

Elle se grisait de son babil, radieuse, malgré sa fragilité de petite

fleur maladive, enivrée de ce rien de vie qui lui restait, et d’où

jaillissait comme par miracle une intarissable source de joie.

--Je danserai toute la soirée, reprit-elle, et je veux que vous dansiez

aussi.

--Je ne sais pas, dit-il.

--Comment, vous ne savez pas?

--Non, car je n’ai jamais fréquenté le monde; j’ai toujours vécu comme

un sauvage.

--Eh bien! vous apprendrez. Je vous donnerai, ce soir, votre première

leçon.

--Mais je ne suis pas habillé, et je n’ai même pas d’habit, avoua-t-il.

--Tant pis, vous danserez comme vous êtes... Écoutez, voilà que ça

commence, offrez-moi votre bras.

Les tziganes attaquaient une première valse, une musique lointaine qui

semblait se perdre dans l’infini de l’océan.

Le bal venait de s’ouvrir. On ne dansait pas encore. Il y avait de la

tenue et de la raideur. Assises au premier rang, les dames, en des poses

de photographie, étalaient d’audacieux décolletages. La plupart,

matrones tétonneuses et empesées, bombaient d’opulentes poitrines,

dissimulaient, sous l’abondance de leurs jupes, des ventres obèses.

Seules, Mme Gallerand et Mme Larderet, qui n’avaient pas fait toilette,

demeuraient effacées, manifestant des minauderies décentes et

s’obstinant à refuser toute invitation. Les hommes se penchaient,

disaient un mot, puis se redressaient avec un secret chatouillement de

vanité, et, parmi eux, le consul Danglar, superbe et droit, moustache au

vent, allait et venait lentement, comme étincelant de toutes les

aventures amoureuses qui avaient marqué sa carrière diplomatique. Quand

il passait derrière les épaules nues, trempées de clarté, il allongeait

un peu le cou, les paupières pincées, plongeant un regard oblique et

dédaigneux. Quelles nudités se cachaient sous ces satins purs, ces

velours souples et caressants, ces bleus défaillants comme des

évanouissements de turquoises, ces taffetas brodés en mille capricieux

dessins, ces dentelles si légères, si fines, qu’on eût dit des vapeurs

flottantes sur les transparences des mousselines? Son œil exercé ne s’y

trompait point; mais il restait aimable, désirant faire réussir cette

fête, dont il était l’organisateur, avec le commissaire du bord et M.

Conseil, un écrivain notoire qui allait entreprendre, en Amérique, une

série de conférences.

M. Gallerand, portant beau également, très froid, très digne, l’allure

martiale, s’entretenait avec M. Rolande, s’accordant très bien avec lui

pour dauber sur la République, cause de tous leurs mécomptes,--tandis

qu’Armand Reboul, debout près de Mme Rolande, s’intéressait à ses

moindres gestes, aux mouvements de ses lèvres, comme s’il eût voulu

boire ses paroles. Modeste en sa simple toilette de soie blanche, à

peine violetée, elle ne répondait que par monosyllabes à un voisin

bavard, tout attentive à la musique des tziganes. Et elle penchait la

tête, paraissant vouloir s’isoler, pour mieux s’imprégner de cette

harmonie qui mettait sur son doux visage une expression de rêve, comme

si l’accent des violons eût élevé jusqu’au romantisme le ton de ses

pensées habituelles. Un charme infini émanait de toute sa personne, et

on eût dit que le malheur se parait en elle de toutes les grâces de la

joie.

Maintenant, on dansait, le commandant Lagorce et les officiers du bord

ayant les premiers donné l’exemple, aussitôt suivi par Danglar et

Conseil, qui entraînaient deux lourdes matrones en une valse onctueuse

et pudique.

--A nous deux, dit Myrrha à André.

Il s’excusa en balbutiant:

--Non, non, c’est impossible... Je ne puis pas, je ne sais pas... Vous

me rendriez ridicule. Je vous en prie, n’insistez pas... pour moi et

pour vous-même...

--Pour moi-même?

--Mais oui, vous savez bien que je suis mal vu dans ce monde-ci, et il

faut craindre les mauvaises langues, les médisances, les calomnies. Je

vous assure qu’on bavarderait sur votre compte... Les gens sont si sots,

quelquefois si méchants, surtout quand ils n’ont rien à faire.

--Je vous ai déclaré que je me moquais de leur opinion, justement parce

qu’ils sont ce que vous dites.

Il supplia encore:

--Faites-moi la grâce de me laisser bien inoffensif et bien sage dans

mon petit coin.

--Pas du tout... Je veux que vous dansiez... Vous allez voir, c’est très

facile... Vous vous laisserez conduire.

Il était assis tout au fond, à demi-caché, très timide parce qu’il était

très fier. Elle l’obligea à se lever, lui fit prendre la position du

cavalier. Le cœur lui battait à rompre sa poitrine, il rougissait,

s’imaginant que tous avaient les yeux fixés sur lui et qu’on allait se

gaudir de sa gaucherie. Mais bientôt, il domina son émotion, et, au

premier signal qu’elle lui donna, ils s’élancèrent parmi le tourbillon

des autres valseurs. Dix fois, ils firent le tour du bal, passant à

travers les groupes, en zigzags. Admirable danseuse, Myrrha le dirigeait

avec une aisance étonnante. Il se laissait entraîner, se rendant aussi

léger que possible, sans oser la serrer de trop près, comme s’il eût

craint de briser cette frêle tige pliante qui s’attachait à lui,

l’enveloppait comme d’une caresse. Autour d’eux, tout tournait aussi, le

parquet du pont, les lanternes chinoises, les fanaux du navire, la mer

immense. André en perdait la notion des réalités environnantes,

transporté en une étourdissante extase, un paradis inconnu, plus beau

mille fois que la terre promise de ses chimères idéales. Des sourires

ravis lui montaient aux lèvres, tout son être s’imprégnait du parfum

étrange et délicieux qui émanait d’elle, de son corsage, de ses épaules

nues, de sa chevelure de fine poussière d’or pâle. Ils tournaient

toujours, accélérant et ralentissant leur envolée, selon le rythme des

tziganes. D’instant à autre, leurs corps se rapprochaient et

s’étreignaient; il se sentait pénétrer lentement par la tiédeur douce de

cette chair vierge et délicate. Maintenant, leurs regards, leurs

sourires se rencontraient, leurs haleines se confondaient, et, sans

qu’il le voulût, sa bouche effleurait presque ses cheveux, sa main

pressait plus fort la sienne, son bras enlaçait plus étroitement sa

taille... Ils tournaient, tournaient, tournaient toujours. Un long

frisson le parcourut, une telle ivresse, enfin, le souleva qu’il crut un

moment l’emporter, dans un grand vol éperdu, à travers l’espace, là-bas,

loin de ce monde, loin de tout, et ses lèvres tremblantes bégayèrent des

paroles d’amour.

La musique cessa; ils s’arrêtèrent, et ce fut Myrrha qui le rassit. Il

regardait partout, étonné de se retrouver là, revenant d’une

hallucination merveilleuse.

--Que me disiez-vous, tout à l’heure? demanda-t-elle... Oui, pendant que

nous dansions... Répétez un peu, pour voir!

--Moi?... Je n’ai rien dit, protesta-t-il, très rouge.

--Si, si, j’ai bien entendu; je n’avais pas perdu la tête, moi...

C’était une déclaration, monsieur. Vous allez vite, bien vite... Enfin,

je vous pardonne.

Elle riait, d’un rire innocent et joyeux, très amusée de le voir confus,

interloqué.

--C’est une folle, dit à voix basse Mme Gallerand, en se penchant vers

Mme Larderet.

--Une inconsciente, murmura celle-ci.

--Danser avec ce mauvais sujet!

--Si sa tante le savait!

--Mais elle est là, sa tante, et elle ne lui dit rien, elle lui permet

tout.

--Quelle faiblesse!

--Dites plutôt, chère madame, une absence complète de sens moral. C’est

une jeune fille qui tournera mal; vous verrez si je me trompe.

--Dans ces longs voyages, on est toujours exposé à des promiscuités

fâcheuses, déclara Mme Larderet. Il faut en prendre son parti.

Les tziganes rejouaient une valse, et leur chef d’orchestre, le brillant

Rienzo, se pâmait d’aise, la face réjouie d’un sourire vainqueur. Il

regardait les femmes comme s’il eût promené son archet sur leurs nerfs,

avec autant de virtuosité que sur les cordes de son violon.

Cependant, le ciel se couvrait. Un léger roulis, dont on ne s’apercevait

pas dans le vertige de la fête, berçait doucement l’_Eldorado_, qui,

avec toutes ses lumières, resplendissait, ainsi qu’une féerie errante au

milieu d’un océan de ténèbres. Soudain, un long éclair sillonna

l’horizon, le tonnerre gronda.

--Gare, gare! ça va tomber! cria Danglar.

--Pas encore, affirma un officier du bord.

M. Rolande jeta les yeux autour de lui, de cet air passif et résigné qui

indique chez un homme que sa destinée est faite. Il s’étonnait de ne

plus voir sa femme.

Elle venait de se retirer pour rejoindre Armand Reboul, qui l’attendait

en un coin d’ombre, vers la poupe du navire.

Tout à l’heure, en dansant avec elle, il lui avait donné rendez-vous là.

Maintenant qu’il la savait malheureuse, il était plus sûr de la vaincre,

car il n’ignorait pas que le malheur est frère de la faiblesse et qu’il

n’engendre l’héroïsme que quand il est de courte durée, quand le bonheur

précédent a mis dans l’âme une provision d’énergie et de confiance. Ce

n’était pas le cas de Mme Rolande. L’amour d’Armand ne s’en trouvait pas

amoindri, il était autre, se mêlant à une pitié qui en atténuait la

fièvre et en augmentait la douceur... Elle l’écoutait, grave, indécise

et tremblante, tandis que le vent de la nuit apportait l’harmonie

lointaine des violons.

--Que vous avez dû souffrir, disait-il, car vous n’étiez point faite

pour cette vie médiocre et tourmentée à la fois, qui fut la vôtre,

pendant quinze ans de mariage!

--Hélas! répondit-elle, c’est la vie à laquelle sont condamnées la

plupart des femmes, qu’on croit heureuses, parce qu’elles ont la fierté

de ne jamais se plaindre.

--Mais la plupart n’ont pas votre âme, ni votre beauté ni votre grâce.

--Oh! mon ami, dit-elle avec une grande mélancolie, choisissez d’autres

flatteries pour une femme qui n’est plus jeune.

--La plupart n’ont jamais été aimées comme je vous aime, Xanie!

C’était la première fois qu’il l’appelait par son prénom, et il attendit

un instant pour voir si elle acceptait cette liberté, qui établissait

entre eux une intimité plus grande et l’autorisait à oser davantage.

Elle garda le silence, il reprit:

--Bien peu ont trouvé le salut que je viens vous offrir en me jetant à

vos pieds, en vous jurant un amour et une fidélité éternels. En les

repoussant, Xanie, à moins que vous ne me haïssiez, vous seriez coupable

envers vous-même, car le premier devoir de tout être, c’est de se

conserver, c’est de vivre... Que devez-vous désormais à l’homme auquel

vous vous êtes immolée jusqu’à ce jour et qui n’a pas su vous rendre

heureuse, qui vous entraîne aujourd’hui dans sa ruine et sa faillite?

Quelle sera, là-bas, votre existence?... O Xanie, puisse-t-elle ne pas

être pire que l’ancienne!

Un grand éclair sabra le chaos croissant des ténèbres, projeta, l’espace

d’une seconde, une clarté de plein jour. Armand y vit le visage de Mme

Rolande baigné de larmes. Alors, il crut que le moment était venu de

tout dire:

--Oh! partons! s’écria-t-il, partons ensemble, dès notre arrivée à

Buenos-Ayres... Gagnons un autre port pour nous soustraire aux

recherches... Nous retournerons en France... Qui vous retient? Quelle

chaîne morale que vous ne puissiez rompre sans remords? Vous n’avez pas

d’enfant... Votre mari? Reconnaissez-vous à cet homme le droit de vous

lier jusqu’à votre dernier jour à son mauvais destin? Encore, s’il vous

aimait, mais il n’a plus pour vous que cet attachement banal, ce

sentiment neutre qui naît d’une longue vie commune; il se consolera, et

votre départ, dans sa situation présente, lui sera même une

délivrance... Xanie, ayez ce courage, consentez à être heureuse!

Un autre éclat de tonnerre retentit dans la nuit. De larges gouttes

commençaient à tomber. Mme Rolande ne répondait pas; il prit ce silence

pour une acceptation dont la pudeur retenait l’aveu et, tendant les

lèvres, il lui donna un baiser. Elle eut un geste doux qui voulait s’en

défendre... Elle était devant la tentation des voluptés défendues comme

un naufragé qui a soif devant toute l’eau de la mer. On ne se

désaltérait pas davantage, pensait-elle, avec toutes les sources du

désir, empoisonnées par le remords.

--Non, mon ami, murmura-t-elle, je ne crois pas à la félicité que vous

me promettez et que vous attendez de moi... Elle ne vous laisserait au

cœur que la souffrance d’un idéal inassouvi. Abandonnez votre projet,

car je ne puis me résoudre à ce que vous me demandez, je serais trop

coupable.

Elle avait prononcé ces paroles d’un ton découragé. Armand sentit que ce

découragement était tout près de l’abandon, et il l’embrassa de nouveau.

--Mon ami, dit-elle, nous faisons mal.

Elle ne luttait plus que faiblement... Un nouvel éclair les éblouit.

--Séparons-nous, ajouta-t-elle... On pourrait nous surprendre.

Il l’accompagna, descendit avec elle jusqu’à un corridor au fond duquel

se trouvait sa cabine, puis remonta seul sur le pont.

Le vent se levait, la mer commençait à s’agiter. A la hâte, on avait

tiré la tombola pour les naufragés, et la société, réduite à une

vingtaine de personnes, s’était réfugiée dans le salon des premières.

Armand y fut assailli par une tempête d’hilarité.

--Qu’est-ce qu’il y a donc? demanda-t-il.

--Ah! mon cher, vous avez eu tort de vous absenter, lui répondit M.

Rolande... mais ce n’est pas fini; écoutez, vous allez rire.

Pour distraire la compagnie, navrée par la brusque interruption de la

fête, un passager, expert en chiromancie, en même temps qu’homme

d’esprit, avait entrepris de lire, dans les mains de ces dames, et ce

qu’il leur prédisait devait être d’un comique extraordinaire, car M.

Gallerand lui-même s’en tenait les côtes, en perdait sa dignité.

--A madame Larderet, maintenant, fit Danglar.

La vénérable veuve se défendit en rougissant.

--Oh! moi, déclara-t-elle, mon passé n’a rien qui puisse vous réjouir

beaucoup.

--On ne vous dira que votre avenir, madame, répliqua Danglar, en donnant

encore un peu plus d’impertinence ironique à son monocle.

Curieuse et rassurée, Mme Larderet présenta la paume de la main gauche.

Le chiromancien en étudia consciencieusement les lignes.

--Madame, dit-il gravement, j’ai le plaisir de vous annoncer que vous

mettrez au monde deux beaux jumeaux, dans une dizaine de mois.

--La gaffe, la lourde gaffe! chuchota Danglar.

Le chiromancien avait oublié que Mme Larderet était veuve. Des rires

fusèrent. Seul, M. Gallerand, cette fois, demeura impassible, sévère,

jugeant la plaisanterie plus que déplacée, indécente.

--Nous oublions que nous sommes Français, dit-il.

La leçon de galanterie jeta un froid. Personne un moment, n’osa élever

la voix.

--En voilà des naissances! fit enfin Mme Chabert, pour rompre un silence

pesant. On nous a prédit, à moi, une fille, à Mme Bineau un garçon. Nous

allons donc peupler l’Amérique.

--A votre tour, cher ami, dit M. Rolande à Armand.

Sceptique, le jeune homme tendit la main.

--Ah! monsieur, fit le chiromancien, que vois-je à l’intersection de ces

deux lignes?... Un signe bizarre, vraiment... Vous allez assister à des

événements tragiques... mais qui favoriseront vos desseins, sans doute,

car votre ligne de vie se prolonge... Celle du cœur s’arrête tout à

coup.

--Que j’affronte aussi l’avenir! s’écria M. Rolande... Voici ma main.

--Vous, reprit le chiromancien, vous avez éprouvé bien des revers, des

déboires... Rassurez-vous, cependant... L’imprévu seul arrive... Il va

changer bientôt votre situation... Oui, la chance! Vous allez avoir de

la chance!

--Qui donc croit à la chiromancie? demanda M. Conseil, le littérateur

conférencier.

--Pas moi, répondit Mme Chabert.

--Ni moi... heureusement! déclara Mme Larderet.

--Et vous, commandant, y croyez-vous?

Le commandant Lagorce haussa les épaules, puis raconta:

--Il y a longtemps, un oiseau de mauvais augure m’a prédit que je

périrais de mort violente, dans je ne sais plus quel sinistre, vers ma

soixantième année. J’ai dépassé cet âge... Je fais mon dernier voyage...

et vous constatez tous que je me porte admirablement.

Un grand coup de roulis ébranla le navire. Le vent, maintenant,

soufflait en tempête. L’un après l’autre, se suivant de près, les

passagers, pris de malaise, abandonnaient la place, en s’accrochant de

meuble en meuble.

--Oh! dit le Second, nous allons avoir du gros temps.

V

Le lendemain, la mer devint haute et très dure. Un vent furieux,

sifflant dans les cordages, emplissait l’espace d’un long cri de

détresse éperdue. L’_Eldorado_ tanguait et roulait, tantôt s’affaissant

comme s’il allait s’engloutir au fond de l’abîme insondable, tantôt se

soulevant lentement avec une trépidation plus précipitée de sa machine.

Sur le pont, que balayaient les vagues, aucun passager n’avait paru.

Tous devaient rendre des flots de bile, car, des cabines entr’ouvertes

s’échappaient des gémissements et des râles, interrompus de temps à

autre par un fracas de vaisselle, quelque violent _coup de casserole_

démolissant une pile d’assiettes, dans la _souillarde_. A table, on

avait placé les _violons_, des cordes tendues au-dessus des nappes, par

de petites planchettes verticales, et destinées à maintenir les verres,

les carafes et les bouteilles... Une gigantesque contrebasse, autour de

laquelle les maîtres d’hôtel dansaient une sorte de danse de Saint-Guy,

secoués par le roulis, se cramponnant partout, réalisant des prodiges

d’équilibre pour ne point renverser les sauces. Seul, le commandant

Lagorce et deux Anglais faisaient honneur au repas, tous les autres

passagers s’occupant à restituer celui de la veille. Et les deux

Anglais, eux-mêmes, durent bientôt, l’un après l’autre, se lever de

table, exécuter un mouvement de polka autour des violons, puis s’appuyer

quelques secondes sur le parapet du pont, avant de regagner leurs

couchettes.

Cependant, le second jour, André Laurel se risqua hors de sa cabine. Il

craignait peu le mal de mer; le grand air sans doute dissiperait son

léger malaise, causé surtout par l’odeur du bateau, une odeur d’huile et

de goudron, mêlée à des émanations de cuisine. Il espérait aussi

rencontrer Myrrha quelque part. Son cœur et ses regards erraient à sa

recherche. Il ne se défendait pas moins contre un sentiment très doux,

qui parfois atteignait à l’exaltation. Pas d’amour, pas de faiblesse,

pas d’entrave! Ni femme, ni famille, ni ami! La liberté d’agir selon sa

foi, la force d’être seul, de ne tenir à rien, de n’avoir rien à perdre,

de pouvoir disposer entièrement de soi, de sa propre vie! Mais cette

grandeur farouche de la révolte et du désespoir s’alliait mal à sa

nature ardente et romanesque. La grâce de Myrrha faisait lever ses

rêves.

Il s’avança en trébuchant jusque sous la passerelle dont la voûte

offrait un abri. Près de là, Marzouk, très incommodé par le tangage,

jurait et sacrait, tandis que Si-Mohamed, assis, les jambes croisées,

indifférent à tout, chantait sa même chanson dolente et monotone, qui se

perdait dans le rugissement de la tempête, dont les grandes haleines

passaient comme des coups de faux.

Visiblement, elle redoublait de violence. Les vagues, comme une meute

hurlante, assaillaient le navire; les moins hautes crachaient à bord les

embruns de leurs crêtes, retombaient en cascade, s’émiettaient en

poussière d’eau; les plus puissantes, qu’on voyait au loin s’avancer,

ainsi qu’une longue muraille menaçante et grossissant sans cesse,

atteignaient l’arrière, dépassaient la hauteur du plat-bord et

bondissaient sur le pont, avec un grand fracas. L’_Eldorado_ fuyait

devant le temps, sous les actions combinées de sa voilure et de sa

machine, plongeant et se relevant tour à tour, descendant jusqu’au fond

des vallées creusées par deux lames successives, ou traçant un large

sillon dans les flancs de ces collines mouvantes. Parfois, son hélice

sortait de l’eau, tournait dans le vide, comme affolée, ébranlait toute

la coque, tandis que la toile des goélettes fouettait furieusement dans

la rafale. Tout le gréement, telle une harpe géante, vibrait par moments

avec des sonorités métalliques. Des goélands éperdus tournaient autour

du paquebot en jetant des cris aigus.

Les officiers réunis sur la passerelle ordonnaient la manœuvre, tous les

hommes de l’équipage étant à leur poste. Une vague inonda le salon des

premières. Un coup de vent plus fort emporta une voile, qui tourbillonna

un instant dans l’espace, ainsi qu’un gigantesque oiseau blessé, puis

s’abattit et disparut.

De son abri, André contemplait ce spectacle effrayant et superbe,

lorsqu’une forme humaine se traîna jusqu’à lui, et il reconnut un maigre

profil tragique, mais plus pâle et plus ravagé, semblait-il, par la

souffrance et par l’empreinte du passé. C’était Lola, cette fille avec

qui il avait un moment causé, par désœuvrement, le premier soir du

voyage. Elle venait là sans doute chercher un refuge, et après l’avoir

salué d’un signe de tête, elle se tint à distance, discrète comme le

sont toutes les filles, respectueuses de cette pudeur bourgeoise qui les

relègue dans le mépris et affecte de les ignorer, en dehors de la

possession brutale.

Quelque chose de mélancolique et d’attendri adoucissait, à cette heure,

l’expression de son regard, effaçait ce sourire professionnel et

machinal qui, d’habitude, avilissait sa bouche. Depuis trois jours,

l’oisiveté et la solitude, où fermentent les rêves, réveillaient en

elle, confusément, des souvenirs anciens, des choses auxquelles elle

n’avait jamais plus pensé, qu’elle croyait mortes dans sa mémoire et

dans son cœur, tant c’était vieux, tant elle en avait vu! Des choses

tristes et douces comme une harmonie que la brise apporte de très loin

et qui l’auraient fait pleurer, si elle avait eu encore des larmes.

Elles lui revenaient de sa maison natale, de son enfance, de sa

jeunesse... Oui, elle se souvenait de tout, maintenant, et parmi tant de

choses, il en était une qu’elle ne pouvait s’expliquer: comment, de la

charmante fillette d’autrefois, si gracieuse et si pure, la société

avait-elle fait la misérable créature qu’elle était à présent?

De son vrai nom, elle s’appelait Louise... Un jour--elle avait alors

cinq ans, et c’était son premier souvenir--son père lui avait dit

d’aller jouer dans la pièce à côté.--Ce qui s’était passé, ce jour-là,

elle ne l’avait compris que bien plus tard.--Tandis qu’elle habillait sa

poupée, elle entendit son père et sa mère qui discutaient ensemble dans

le salon. Son père avait une voix grave, profonde, sans colère, une voix

qu’elle ne lui connaissait pas, car il avait toujours été très gai, très

rieur... Quand il reparut, il était très pâle, et jamais il ne l’avait

embrassée avec tant de tendresse. Depuis, il avait toujours gardé cette

pâleur, une pâleur, immuable, définitive, qui semblait exprimer un

chagrin inavoué et irrémédiable. La mère, elle était en voyage, elle

allait bientôt revenir, disait-il. Mais les semaines se passaient,

Louise ne revoyait plus sa mère.

Alors, on l’avait mise en pension. Elle était la première de sa classe,

ses maîtresses la citaient comme exemple, mais elle avait trop bon cœur,

elle donnait tout aux autres petites filles. Le jeudi et le dimanche,

son père venait la voir. Il la prenait sur ses genoux et la serrait dans

ses bras, sans rien dire. Il arrivait toujours bien avant l’ouverture du

parloir et se promenait seul, pensif, en attendant, devant la porte de

la pension.

Un dimanche, il ne revint pas. Louise pleura beaucoup. Avant qu’on le

lui eût annoncé, elle avait bien senti que son père était mort.

Sa mère était remariée. Louise, à dix-sept ans, en sortant de pension,

entra dans un nouveau foyer, où il y avait d’autres enfants, que son

parâtre avait eus d’un premier mariage... Quelle vie, à dater de ce

jour! Elle était là comme une étrangère, celle qu’on accepte parce qu’on

ne saurait faire autrement et qui reste une gêne, un obstacle, quelque

chose dont on voudrait bien pouvoir se débarrasser. Elle rappelait aussi

un passé fâcheux. Personne ne prononçait le nom de son père.

Un peu de fatalité et beaucoup de misère avaient fait le reste. Sa mère

morte aussi, Louise avait quitté cette maison. A vrai dire, on l’en

avait chassée, en la lui rendant inhabitable. Une sainte n’aurait pu y

tenir davantage. Alors, elle avait cherché une place, et Paris l’avait

prise comme une feuille dans un tourbillon de vent, la feuille qui

s’envole, éperdue, s’élève et tombe, traîne, s’arrête enfin dans une

flaque de boue... Oh! l’existence de la fille pauvre, abandonnée dans ce

Paris si doré et si flambant!... Elle était gentille, en ce temps-là,

elle sentait bon la jeunesse, l’innocence et la santé. Les hommes la

suivaient dans la rue et voulaient causer. Son cœur battait très fort

quelquefois--il y avait si longtemps qu’elle était privée d’affection!

Mais elle ne répondait pas. Elle entendait rester honnête, en

travaillant. Une ouvrière, une midinette, ça vivait de rien: deux sous

de frites, le matin; un bouillon le soir; une petite chambre au

sixième--et c’était gai, ça pépiait comme les moineaux du Luxembourg. Ça

se laissait attirer aussi avec un peu de mie de pain, quand on savait

s’y prendre, mais ça s’enfuyait après à tire d’aile.

Louise gagnait quatre-vingts francs par mois dans une maison de modes.

Par malheur, ce modique salaire ne lui permettait pas de supporter la

morte saison, les deux mois d’été pendant lesquels l’atelier fermait ses

portes, congédiait ses ouvrières. Alors, il lui fallait chercher une

autre place, et, chaque année, aux grandes vacances, elle changeait de

maison, perdant ainsi le bénéfice de l’ancienneté dans la précédente. De

sorte qu’elle n’avançait guère et restait toujours, ou à peu près, aux

mêmes appointements. Une année même, quand la morte saison arriva, elle

ne trouva pas de travail, et c’était l’époque du terme. Louise n’avait

plus que vingt francs. Son propriétaire patientait bien une huitaine,

mais jamais plus, et, cette huitaine écoulée, la pauvrette n’osait plus

passer devant la loge de sa concierge, dans la crainte que celle-ci ne

l’arrêtât pour lui présenter sa quittance. Afin d’échapper à sa

vigilance, elle sortait de chez elle dès l’aube et ne rentrait que très

tard, vers dix heures... Oh! les interminables journées de détresse, à

travers Paris! Parfois, écrasée de fatigue, elle s’affaissait sur un

banc, avec la peur qu’un agent ne l’appréhendât, car la société est

ainsi faite qu’on se sent presque coupable, quand on n’a pas d’argent et

quand on a faim.

Que c’était long, la belle saison! Louise, très prévoyante, ne faisait

plus qu’un repas par jour. Il fallait qu’elle fût bien jolie, pour que

tant de misère ne l’eût pas déjà rendue laide. Depuis quelques jours, un

jeune homme la suivait, un timide, un sincère sans doute, car il ne se

décidait pas à l’accoster. Un soir pourtant, il osa... Elle était si

lasse, si découragée, si seule, ce soir-là, qu’elle consentit à causer.

Il avait des yeux de bonté, une figure fine et une voix caressante qui

tremblait d’émotion en balbutiant des phrases qui la bouleversaient

toute, lui faisaient passer un frisson sur la chair. Il l’invita à

dîner, mais elle ne voulut accepter qu’une consommation, par discrétion

et par une sorte de fierté naïve et touchante: pour ne pas montrer

qu’elle avait faim.

Ils se revirent, les jours suivants. Il était très respectueux auprès

d’elle, ne lui disait jamais rien de malhonnête. Elle l’écoutait, la

face noyée de douceur, confiante, sentant qu’elle n’était plus seule au

monde, maintenant. Elle lui racontait les tristesses de sa vie, et ses

yeux s’embrumaient de larmes qui ne voulaient pas couler, quand elle

parlait de son père.

Un dimanche, il l’entraîna hors de Paris, sur la route de Saint-Ouen. Il

faisait un temps splendide. Le ciel, lavé par la pluie de la veille,

avait l’azur profond et précieux du saphir, et c’était dans l’air pur un

éblouissement de lumière.--«Où allons-nous? demanda-t-elle.--Mais nous

nous promenons, tout simplement, répondit-il.--Il me semble,

reprit-elle, que je suis déjà passée par ici, autrefois, oh! il y a bien

longtemps, quand j’étais petite.» Ils arrivèrent à la porte d’un

cimetière.--«Je me souviens, à présent, fit-elle, c’est ici qu’ils ont

enterré mon père.» Elle leva sur son ami un regard suppliant qui

signifiait: entrons!--«Si vous voulez», dit-il. Une longue allée,

l’artère principale, s’ouvrait devant eux, silencieuse et morne. De

chaque côté, les tombes s’alignaient, régulièrement espacées au premier

plan, quelques-unes chargées de guirlandes et de couronnes de perles, la

plupart nues, délaissées, ne parlant ni d’orgueil ni d’éternité,

attestant l’humilité d’un cimetière démocratique où les morts

s’entassaient dans l’oubli, comme les vivants dans les faubourgs

populeux et misérables des grandes cités modernes. Tout au fond, un

terrain vague s’étendait, percé de grands trous qui se suivaient. Ils

errèrent un moment dans une allée transversale.--«C’est ici»,

déclara-t-elle enfin, en s’arrêtant. Mais elle demeura interdite, ne

comprenant pas: la tombe de son père était couverte de fleurs, de belles

roses rouges fraîchement épanouies. Qui donc avait apporté toutes ces

fleurs?... Lui se tenait en arrière, mais la rougeur qui lui montait au

visage, le dénonçait. Elle se retourna, et devinant tout, elle eut vers

lui un long regard chargé de larmes, de reconnaissance et d’amour.

Le soir même, elle se donna, et ce fut une année de bonheur. Une année

de bonheur dans toute une vie!... C’était toujours bon de se rappeler

ça. Elle en avait gardé au cœur quelques souvenirs délicats, et elle ne

lui en voulait pas de l’avoir abandonnée. Les hommes étaient les hommes!

Elle avait subi la commune destinée de la fille pauvre, sans soutien,

sans défense, celle qu’on n’épouse pas. Lui était un sentimental et un

faible, au fond duquel résidaient obscurément toutes les forces

héréditaires d’égoïsme de la bourgeoisie contemporaine. Gentil garçon

dépourvu de supériorité individuelle, il avait prouvé son utilité

sociale en se mariant richement et raisonnablement.

Dès lors, la chute de Louise avait été rapide. Elle avait toujours été

trop honnête, trop confiante avec les hommes. Les fils de famille

qu’elle avait connus rêvaient tous de se faire entretenir, par

amour-propre.

Un jour, on la renvoya d’un hôpital avant qu’elle fût complètement

rétablie. Elle partit sans un sou, si faible qu’elle se tenait à peine

debout. La nuit vint, une nuit glacée et pluvieuse de décembre. Louise

se mourait de faim et de froid; l’eau ruisselait de ses manches, sa robe

se collait à sa peau. Et c’était cette nuit-là qu’un trafiquant de chair

humaine l’avait prise, la trouvant jolie encore, malgré la souffrance et

l’usure... Le lendemain, il l’avait embarquée pour la province, et, deux

ans après, pour l’Amérique!

Lola, maintenant, regardait la tempête. André songeait à Myrrha, et la

voyant paraître, chancelante et souriante, il se précipita au-devant

d’elle, la saisit par la taille, pour la retenir, car la bourrasque

soufflait avec une telle violence qu’elle était soulevée et semblait

vouloir prendre son vol, à chaque pas qu’elle tentait. Il cria très

fort:

--C’est de la folie, de la folie! Vous allez vous envoler comme une

plume... Il n’y aura plus de Myrrha... et que deviendrai-je!...

Mais la rafale mugissante emportait sa voix. De la tête, elle lui

faisait signe qu’elle n’entendait rien. Un moment, ils se parlèrent par

gestes, si près l’un de l’autre que leurs figures se touchaient presque

et qu’ils buvaient sur leurs lèvres les paroles qu’ils ne distinguaient

point. Il en profitait pour lui dire qu’il l’aimait, tandis qu’elle

riait aux éclats et que le vent rageur dispersait autour de son

ravissant visage la fine poussière d’or pâle de sa chevelure.

Lola les observait de ses yeux profonds... De l’amour, elle ne

connaissait, elle, que les trahisons, les profanations et les

souillures. Quelle pensée, en cet instant, l’habitait? Elle demeurait

immobile, effacée, comme dans la crainte de scandaliser le bonheur de

ces deux jeunes êtres charmants. Peut-être ce spectacle réveillait-il au

fond de son cœur des choses innocentes, des sentiments méconnus, des

chimères inavouées, un idéal lointain. Mais une plus grande mélancolie

l’envahit, un rayon divin de pitié traversa son désespoir: elle avait

aperçu en Myrrha la grâce fragile des choses éphémères... Ah! pourquoi

cette cruauté aveugle du destin qui fauchait si tôt des existences

radieuses et qui la condamnait à vivre, elle, l’humiliée, la flétrie,

sur qui pesait toute l’iniquité sociale?

Tout à coup, ce fut une brusque alerte. Les hommes de l’équipage se

précipitèrent vers l’avant en poussant des cris qu’étouffait l’ouragan.

On ne voyait que des faces épouvantées et les trous noirs des bouches

qui vociféraient. Le Second parut, très pâle, faisant de grands gestes

rapides, énergiques qui transmettaient des ordres... Que se passait-il?

Il ne semblait pas que le temps fût devenu subitement plus mauvais.

Même, depuis quelques minutes, aucune lame n’avait franchi la hauteur du

plat-bord. Un lieutenant s’élança vers André et Myrrha qui se tenaient

enlacés, saisis d’une frayeur soudaine, et leur commanda brutalement de

descendre. Aucun passager sur le pont! Au même instant, la sirène jeta

une plainte sinistre et farouche, comme un appel désespéré, dans la nuit

tombante.

Eldorado · 第 18 / 42 题