I
Armand Reboul cherchait vainement à s’endormir. Une lecture commencée
n’avait pu le distraire de ses obsédants désirs; il avait repoussé le
livre et, emprisonné dans son étroite couchette, s’essayait à mesurer le
temps aux pulsations de son cœur. Une fureur le prenait de ne pouvoir
rien contre l’insomnie persistante. Le meuglement énorme et grave de la
sirène, qui troublait les ténèbres à chaque minute, l’arrachait à ses
somnolences et le rejetait, fiévreux, dans des convoitises ardentes, des
rêves désordonnés, perpétuant en lui une agitation stérile.
Il ne pouvait penser qu’à Mme Rolande. Son image le hantait sans répit.
Depuis deux jours qu’il faisait si mauvais temps, elle devait être
couchée comme lui, et si cet horrible tangage durait, il risquait de ne
plus la voir jusqu’à la fin de la traversée.
Soudain, la sirène eut un cri d’alarme si lugubre, si déchirant, si
prolongé, qu’il se leva pour voir à travers le hublot de sa cabine. Il
devait y avoir une brume épaisse... Mais non, la nuit était claire, la
lune brillait dans un ciel sans nuage, et la mer, bien que toujours très
grosse, semblait se calmer un peu. Les vagues paraissaient moins hautes.
Seulement, le vent chassait vers tribord une fumée noire et dense où
scintillaient des étincelles... la fumée de la machine, sans doute. Et
il ne s’inquiéta pas davantage.
Mais, brusquement, une rumeur vague, inexplicable à cette heure avancée,
où tout dormait à bord, lui fit prêter l’oreille et retenir son souffle.
Sûrement, il se passait quelque chose d’extraordinaire. Il fut un moment
inerte, le cœur battant, les yeux grands ouverts et fixes. Le tumulte se
rapprochait. Au-dessus de sa tête, sur le pont, c’était un bruit
étrange, un piétinement de foule qui se rue. La sirène maintenant
hurlait sans discontinuer. Enfin, tout près, à la porte même de sa
cabine, Armand entendit ce cri d’épouvante:
--Le feu!... Il y a le feu à bord!
--Le feu! Le feu! répétèrent d’autres voix.
En un clin d’œil, Reboul s’habilla, et il négligea de prendre sa
ceinture de sauvetage... A quoi bon! on était en plein océan, à mille
lieues des côtes! Et il s’élança au dehors, gardant sa présence
d’esprit, voulant d’abord se rendre compte du danger.
Toutes les cabines s’ouvraient. Des hommes, des femmes, à demi-vêtus, en
sortaient blêmes, hagards, surpris au milieu de leur sommeil par la
nouvelle du sinistre, comme par quelque affreux cauchemar, et tellement
étranglés par la peur que les mots leur restaient dans la gorge; ils
ouvraient la bouche et demeuraient muets. Le tangage les jetait les uns
sur les autres, et ils avançaient en titubant, pêle-mêle, vers
l’escalier qui montait au salon des premières. Quelques-uns étaient en
manches de chemise, les chevelures dénouées coulaient sur les épaules
des femmes. Il fallait que la situation fût bien grave, aucun officier
du bord ne se trouvant là pour empêcher ce désordre et rassurer les
passagers.
Elle l’était, en effet. Le feu s’était déclaré, à huit heures du soir,
spontanément, dans des colis contenant des produits chimiques arrimés
sur la partie avant du pont couvert-milieu. Le commandant Lagorce avait
aussitôt fait mettre en action toutes les pompes à incendie du bord. Un
moment il s’était cru maître du feu. Mais l’eau et le travail
d’extinction avaient amené le désarrimage partiel des colis, et depuis,
malgré tous les efforts, l’incendie excité par la tempête se propageait.
Le charbon contenu dans les soutes s’était enflammé. La lutte
continuait, tout l’équipage déployant une énergie héroïque, les
mécaniciens allumant les chaudières pour actionner les pompes, les
matelots s’efforçant à noyer la cargaison, tandis que d’autres
s’apprêtaient déjà à mettre les embarcations à la mer. Mais deux d’entre
elles, et justement les deux grands canots, venaient de se briser et
partaient à la dérive. Vers minuit, le commandant Lagorce, debout sur sa
passerelle, très grand, très brave, jugeait la situation presque
désespérée. Cependant, on pouvait combattre encore pendant plusieurs
heures, peut-être jusqu’au lendemain. Et deux chances de salut
s’offraient: la rencontre d’un navire ou l’échouement sur un rocher
perdu, nommé _Abrolhos_, qui se trouvait à quatre-vingts milles de là,
environ, au sud-ouest. Le commandant s’étant arrêté à cette dernière
résolution, l’_Eldorado_, après avoir viré de bord, faisait route à
toute vapeur, tous ses fanaux éclairés, vers ce roc désert, tandis que
sa sirène, dans l’espoir d’être entendue par quelque autre paquebot,
continuait à beugler formidablement dans l’ouragan et l’immensité des
ténèbres.
Armand Reboul, cherchant une issue, s’était enfoncé dans un couloir
obscur qui communiquait avec les secondes classes. Là encore, une foule
s’écrasait, des poings se heurtaient à d’invisibles murailles, comme si
tout le salut eût dû venir de leur écroulement, et des cris atroces
sortaient de ces profondeurs d’ombre. Une folie contagieuse de terreur
hurlait par trois cents bouches l’effroi de l’obscurité et de la mort.
Pendant quelques minutes, Armand tenta vainement de se frayer un
passage. La tourbe délirante le cernait, l’entraînait, il ne savait où.
La clameur s’entrecoupait de phrases hachées où se mêlaient tous les
idiomes. De toutes parts, on accourait, des femmes, des enfants, des
familles entières se tenant par les mains pour ne point se séparer. La
confusion devint inouïe. Des formes croulèrent, meurtries, au bas d’un
étroit escalier très raide, et pour en gravir les marches, d’autres
formes piétinèrent des poitrines.
Enfin, d’un bond, Reboul se trouva sur le pont. C’était l’air, un peu
moins de nuit, et il allait savoir! Pour l’homme de courage, le danger
affronté devenait moindre. Mais le chaos et la panique étaient tels
qu’il lui fut impossible de rien distinguer. Les émigrants, chassés par
l’incendie qui gagnait l’avant du navire, avaient envahi l’arrière et se
mêlaient aux passagers de première et de seconde. Ils étaient là
plusieurs centaines, des grappes humaines s’accrochant les unes aux
autres, le long des chaloupes que des mains brutales et maladroites
voulaient déjà saisir. Des bras se tendaient vers le ciel. Ceux-ci
pleuraient, ceux-là juraient; deux Siciliennes insultaient la madone,
et, contre la coupée de babord, deux hommes s’assommaient furieusement,
tandis que, près d’eux, un Italien se lamentait, répétant d’une voix
gémissante: _Non voglio morire, non voglio morire!_ Je ne veux pas
mourir, je ne veux pas mourir!
Les femmes tenaient des marmots dans leurs bras. Les familles
cherchaient à se grouper; des noms, des appels éperdus étaient jetés
dans le vacarme:
--Giovanni!
--Corelia!
--Robert!
--James!
--Gaëtano!
Des noms de tous les pays! Les émigrants se montraient actifs. Les
passagers de première, habitués à se faire servir, semblaient se
demander s’ils n’étaient pas la proie d’un abominable cauchemar et
demeuraient inertes au milieu de la cohue, comme par peur de s’assurer
qu’ils ne dormaient plus, qu’ils vivaient en pleine réalité.
Soudain, Reboul se prit à trembler. «Xanie!» cria-t-il. Dans le premier
moment, il avait cédé à cet instinct de conservation qui pousse à la
fuite, et maintenant il se sentait honteux devant lui-même. Avant tout,
il lui fallait la retrouver, l’emporter, et si la mort était au bout de
l’étrange aventure, ce serait la mort pour tous les deux, la mort dans
un baiser, dans le spasme de la possession; car elle l’aimait, elle ne
se refuserait pas, à l’instant suprême, au bord du néant. La pensée du
mari ne lui vint même pas, tant il lui parut que la gravité des
circonstances devait supprimer cette barrière sociale, toutes les
servitudes, tous les préjugés encombrants et maudits. Désormais
indifférent à tout ce qui n’était pas elle, il redescendit, retraça ses
premiers pas le long du couloir obscur, compta trois portes, dut se
colleter dans la nuit avec des gens qui obstruaient la quatrième, celle
de la cabine de Mme Rolande. Peut-être s’y trouvait-elle encore. Il
ouvrit et appela fébrilement:
--Xanie! Xanie!
De ses mains hésitantes, il tâta la couchette vide... Personne!... C’est
que déjà elle était sur le pont. Debout, l’une des premières, elle avait
sans doute réussi à gagner l’escalier. Sans doute aussi le
cherchait-elle. Il avait été stupide de perdre ainsi son temps... De
nouveau, il se précipita au dehors.
--Xanie! Xanie!
Une femme s’accrocha au pan de sa veste; la gorge nue, les cheveux en
désordre.
--Sauvez-moi! sauvez-moi!... Toute ma fortune est à vous!
C’était Mme Larderet. Il la repoussa d’un geste violent, et lui-même fut
brutalement jeté de côté par un corps énorme qui brandissait des poings
menaçants. Armand ne reconnut pas Marzouk. La terrible brute écrasait
tout sur son passage, et il devait avoir son idée de derrière la tête,
quelque projet sinistre, car il fouillait les cabines, s’emparait des
objets précieux, surtout des armes. Et il pouvait bien tout se
permettre, nul, dans le désarroi général, ne prenant garde à son manège.
Reboul se retrouva sur le pont. Pour la dixième fois, il lança dans la
foule son appel désespéré:
--Xanie! Xanie!
Une autre voix, presque à ses oreilles, cria, frémissante d’angoisse:
--Myrrha! Myrrha!
André Laurel, de son côté, cherchait en vain Myrrha, au milieu de la
mêlée hurlante. Si, par malheur, la jeune fille se trouvait là, ces
brutes allaient la renverser, la piétiner, car l’égoïsme déchaîné ne
respectait, n’épargnait plus rien; la bête humaine traquée par
l’épouvante apparaissait dans toute son horreur... Non, Myrrha était
seule, en quelque coin d’ombre. La mer avait dû lui sembler moins
redoutable que les hommes. André se mit à explorer le navire.
Mais une panique plus grande se produisit. De nouveaux cris de terreur
se répercutèrent de distance en distance:
--Les bœufs! voilà les bœufs!... Gare, gare!... Écartez-vous!
Ce fut une violente bousculade en arrière... Quelques bœufs parqués à
l’avant du paquebot, foyer de l’incendie, avaient réussi à rompre leur
barrage et parcouraient le pont dans un galop furieux, tête baissée, les
cornes menaçantes, fonçant contre un ennemi invisible et mystérieux dont
ils sentaient l’invasion et qui déjà leur avait grillé un peu le poil.
Trois hommes n’ayant pu se garer à temps, furent culbutés. Les énormes
bêtes, lâchées dans les ténèbres, affolées par les flammes, la tempête
et le sifflement sinistre de la sirène, ravageaient tout sur leur
passage. Plusieurs s’abattirent contre les obstacles les jambes cassées.
Un jeune taureau fit un bond prodigieux, franchit le parapet, se
précipita dans le vide, et la mer l’emporta. On ne mit pas moins d’une
heure à s’emparer des autres. L’un d’eux avait pénétré jusqu’au salon
des premières et s’était arrêté là, étonné, n’en voulant plus à
personne, heureux de se sentir à l’abri. Et il poussa un beuglement
grave comme pour témoigner sa surprise et sa satisfaction. Un matelot
s’approcha, lui fracassa le crâne d’un coup de massue et le laissa là,
étendu, monstrueux, le mufle saignant sur un tapis, les yeux grands
ouverts, pleins de sérénité.
L’incendie gagnait toujours, bien qu’on eût jeté à la mer tous les
alcools et toutes les matières explosibles enfermés dans la cale.
L’_Eldorado_ s’inclinait sur tribord, gouvernant avec peine. L’eau
arrivait dans la chaufferie, emplissait à demi le château. C’était au
moins une barrière que le feu ne franchirait pas. L’espoir commença à
renaître un peu. Mais à l’avant, le pont brûlait. Le navire penchait de
plus en plus. Il fallut percer un trou dans la paroi du château pour
évacuer l’eau, et la chaufferie étant redevenue habitable, les
mécaniciens rallumèrent les chaudières pour actionner les pompes. La
lutte reprit ardente et farouche. Le paquebot se redressait lentement.
Tout à coup, ce fut une explosion formidable. Une immense gerbe de feu
jaillit du milieu même du pont. Toutes les superstructures de la partie
centrale s’effondrèrent.
Du haut de sa passerelle, le commandant Lagorce comprit qu’il était
perdu, qu’il allait mourir d’une mort horrible. Les flammes, en effet,
entouraient le bas de la passerelle, en dévoraient les échelles et
montaient peu à peu jusqu’à lui. Un quart d’heure auparavant, il s’était
retourné vers l’homme de barre et lui avait dit: «Va-t’en! Sauve-toi!»
Lui restait à son poste. Maintenant, il lui était impossible de
descendre. Dans quelques minutes, il allait sauter. Alors, très calme,
d’une voix brève et forte qui dominait par instants le bruit de la
rafale, il continua à donner des ordres.
A l’arrière, la terreur s’était accrue. C’était une course affolée de
bâbord à tribord, de l’un à l’autre entrepont. Quelques-uns réclamaient
à grands cris des ceintures de sauvetage au commissaire qui exhortait au
calme et à l’espérance; des femmes s’étreignaient en pleurant, d’autres
tombaient en prière et les deux Siciliennes, qui naguère outrageaient la
madone, l’imploraient à présent, lui demandaient pardon, se croyant au
bord de l’éternité. La vie n’en défendait pas moins tous ses droits:
parmi ces scènes déchirantes, des mères donnaient le sein à leurs
marmots.
Reboul aperçut M. Rolande. Il était là, livide, transi par l’épouvante.
Ce niais avait oublié sa femme et ne songeait qu’à lui. Armand lui-même
se sentit fléchir. Aucun écho ne lui apportait la voix tant désirée.
Peut-être y avait-il déjà des victimes et Xanie était-elle du nombre.
Par amour, il eût été capable d’héroïsme, mais cette vaine recherche
épuisait son courage. L’ironie du destin jetait sur sa route ceux dont
le sort l’intéressait le moins. C’était le beau Danglar, si superbe dans
les salons, maintenant défait et tremblant; ou Conseil, le
littérateur-conférencier, non moins lamentable; ou Rienzo, le chef des
Tziganes, entouré de sa petite troupe qu’il dirigeait encore dans cette
lutte suprême pour la vie. Lola, toute seule à l’écart, restait
silencieuse. Ses yeux, fixés sur l’océan immense et ténébreux où l’on
meurt ignoré, loin de la vue des hommes, avaient gardé leur tristesse
résignée, et ses lèvres souillées de tous les embrassements
s’entr’ouvraient cette fois comme pour recevoir le grand baiser
libérateur de la mort. La folie d’alentour ne la gagnait point. Elle
n’avait aucun nom chéri à jeter dans ce tumulte, et parmi le
déchaînement des égoïsmes, nul ne se souciait de la sauver.
M. Gallerand, l’ancien colonel, passa, très crâne. Il avait devant la
tempête et le feu, le même air que devant l’ennemi. C’était un homme
d’esprit moyen et arriéré, mais d’une grande bravoure. La peur, il ne
connaissait pas ça. Trois fois, en 1870, les balles allemandes l’avaient
couché sur le champ de bataille, et il avait été si vaillant colonel
qu’on n’avait jamais voulu le faire passer général.
Il venait de s’aventurer jusqu’au milieu du navire, pour mesurer le
danger, et avait assisté à la mort du commandant Lagorce, impassible sur
sa passerelle, s’obstinant à commander la manœuvre, tandis que ses
vêtements commençaient à brûler. Le vieux soldat avait alors ôté son
chapeau, et il était resté, la tête découverte, saluant l’héroïsme
jusqu’au moment où la passerelle s’était écroulée dans le brasier.
Quand on avait vu ces choses, il n’était plus permis d’avoir la moindre
défaillance, sans en rougir. Très droit, très brave, croyant que tout
était perdu, le colonel redescendit dans sa cabine où il avait laissé sa
femme.
Vis-à-vis d’elle, il avait à se reprocher quelques infidélités. Il avait
été un homme comme les autres, mais il vénérait la compagne de sa vie,
la mère de ses quatre enfants, la pieuse et vertueuse Mme Gallerand. Il
voulait la rassurer, lui cacher la vérité.
Quand il parut, avant qu’il eût ouvert la bouche, elle tomba à ses
pieds.
--C’est toi, c’est toi... Il faut que je te parle!... Il faut que je te
parle!
Elle avait la figure convulsée, les yeux gonflés de larmes et d’effroi.
M. Gallerand crut que sa femme était devenue folle.
--Voyons, du sang-froid! fit-il en tremblant d’une émotion soudaine.
Et il voulut la relever. Mais elle se traînait à ses genoux, suppliante
et accablée, les mains jointes.
--Il faut que je te parle! répéta-t-elle... Il le faut!... Puisqu’il n’y
a pas de prêtre ici, c’est à toi que je veux tout dire, avant de
comparaître devant Dieu!
--Ma pauvre amie, ta raison s’égare dans cette nuit atroce, répondit M.
Gallerand... De grâce, reviens à toi!... Si nous n’avons plus que
quelques heures à vivre, ayons confiance en Dieu, car nous avons
toujours été d’honnêtes gens. J’ai rempli tout mon devoir, tu as fait
plus que le tien, notre conscience peut être tranquille... Subissons en
chrétiens la grande épreuve.
--Non, non, je ne suis pas folle... Je suis une misérable, une
misérable! s’écria Mme Gallerand... la plus méprisable des créatures!...
Écoute, écoute! tu me tueras après, si tu ne veux pas attendre que la
mer nous ait engloutis!... Je ne mérite ni ta pitié, ni ton pardon... Je
suis une misérable!
Elle s’interrompit, suffoquée de sanglots, les mains crispées, et
n’osant plus lever la face. Stupéfait, abasourdi, M. Gallerand se
taisait maintenant, le front sabré d’une longue ride sombre.
--Eh bien, que veux-tu dire, parle? fit-il enfin d’un ton bref.
Il y eut un nouveau silence. On n’entendait que le sifflement de la
tempête et la plainte funèbre de la sirène. Mme Gallerand se prosternait
plus bas encore, comme pour recevoir le châtiment imploré, le coup de
grâce, la délivrance de son torturant remords, tandis que, de ses mains
nerveuses, elle s’accrochait à la couchette pour ne point rouler sous
les coups de tangage... Enfin, elle râla sa confession tragique.
--Tu m’as crue une honnête femme, une bonne épouse, une mère
vertueuse... Ce n’est pas vrai!... Je suis une grande coupable... Je
t’ai toujours, toujours trompé!... Depuis la première année de notre
mariage, j’ai eu quatorze amants. Je t’ai trahi même avec ton meilleur
ami! Et ma vie n’a été qu’une hypocrisie, un continuel mensonge, une
abominable imposture!... toi, tu étais bon, tu étais aveugle, tu ne te
méfiais de personne, et j’ai abusé de tout cela, de ta bonté, de ta
confiance, de ton aveuglement... J’avais cru qu’il valait mieux te
laisser ton ignorance, mais je vais mourir, je vais être jugée, je ne
peux plus me taire... Venge-toi, finis mon supplice, tue-moi!... La mort
venant de toi, je l’accepterai avec joie, avec reconnaissance... comme
une expiation!
M. Gallerand devint très pâle, puis il eut comme un sursaut de révolte
contre l’affreuse réalité.
--C’est impossible, c’est impossible! s’écria-t-il... Tu es folle... ou
je rêve!
--J’ai dit la vérité, déclara-t-elle.
Le vieux soldat s’affaissa sur un siège et deux grosses larmes roulèrent
dans le lacis de rides qui labouraient ses joues.
--O mon Dieu, ô mon Dieu, ô mon Dieu! bégaya-t-il, qu’est-ce donc que la
vie, qu’est-ce donc que l’humanité?
Une confusion de ténèbres s’abattait en sa pensée, et ses paupières se
baissèrent comme pour faire plus de nuit encore en toutes choses. Puis,
lentement, malgré lui, il reprit conscience et questionna, d’une voix
haletante:
--Et mes enfants, mes quatre enfants?
Mme Gallerand garda le silence.
Il se redressa brusquement, terrible.
--Je veux que tu me répondes.
--Tu n’es le père d’aucun d’eux, dit-elle.
--Malheureuse! proféra-t-il.
Sa main se leva comme pour frapper. Elle s’offrait à ses coups, la gorge
nue.
--Frappe, tue-moi, implora-t-elle... Vois, je ne me défends pas... Tout
me semblera juste.
Mais la main de M. Gallerand retomba, frémissante... A quoi bon,
puisqu’ils allaient disparaître tous deux au fond de l’abîme!... Oh!
mourir, ne plus être, tout oublier!... Que le navire tardait à sombrer!
Combien de minutes encore à subir ce supplice, à contempler ce passé de
honte, plus horrible cent fois que le gouffre de l’Océan?
M. Gallerand avait rejeté sa ceinture de sauvetage, et tous deux, elle
prosternée, lui debout, restaient muets, attendant la mort, la
délivrance.
Les premières heures de l’aurore blanchissaient le hublot de la
couchette. Il semblait que la tempête commençait à s’apaiser. Soudain,
une longue clameur d’allégresse s’élança d’un bond, la sirène poussa un
meuglement plus formidable, comme enflée d’espérance, et, dans le
couloir qui longeait les cabines, des voix joyeuses éclatèrent.
--Sauvés!... Nous sommes sauvés!... Tout le monde sur le pont!
En même temps que l’aube, un vapeur venait d’apparaître à l’horizon. Il
avait entendu l’appel de la sirène, il approchait.
Ce fut du délire. Mille bras se tendirent par-dessus le bastingage, vers
le sauveur. On avait hissé tous les signaux de détresse, le pavillon de
l’_Eldorado_ était en berne et, monté sur les espars de la tente de
dunette, un marin balançait un drapeau fixé à l’extrémité d’un manche de
gaffe.
Le vapeur était un steamer anglais. Il grandissait à vue d’œil. Dans un
quart d’heure il serait là... Hourra! Hourra! Hourra! Le même cri
jaillissait de toutes les bouches, on pleurait et l’on s’embrassait.
Ceux-ci agitaient leur mouchoir, ceux-là leur chapeau, et les
Siciliennes étaient retombées à genoux pour rendre grâce à la madone,
jurant que, tout à l’heure elles l’avaient insultée pour la mettre à
l’épreuve, mais qu’elle était la meilleure, l’Immaculée, la sainte des
saintes, celle qui pardonne et qui sauve toujours!
Tout à coup, il sembla que le steamer anglais changeait de route et
s’éloignait... Insensiblement, il s’effaça, puis disparut, emportant son
crime de lèse-humanité.