Ce jour-là, le quatrième de la traversée, il faisait encore un temps
splendide. Une grande animation régnait sur le pont des premières.
L’_Eldorado_ y prenait des airs de fête. On hâtait les préparatifs d’un
bal de charité qui devait avoir lieu, le soir même, au bénéfice de la
Société centrale pour le sauvetage des naufragés. Mme Larderet, Mme
Gallerand et le consul Danglar, qui formaient un groupe à part,
interrompirent un moment leur conversation pour observer les matelots
occupés à décorer l’arrière du navire avec des pavillons, d’énormes
lanternes chinoises et tous les fanaux du bord, tandis que d’autres
disposaient déjà un peu partout des rangées de sièges. Il ne manquait
que des plantes vertes et des fleurs. Mais le commandant Lagorce, très
gai, s’excusait plaisamment en montrant les côtes arides du Maroc, que
le paquebot longeait depuis l’aube. Le commissaire annonçait qu’on
servirait des glaces et qu’on souperait. Enfin, l’orchestre des tziganes
avait promis son concours pour toute la soirée.
--Je m’inscris sur votre carnet pour la première valse, dit M. Danglar à
Mme Larderet.
--Je ne danserai pas, déclara celle-ci.
--Pourquoi?
--Je ne suis plus jeune et je suis veuve... Je vous regarderai, cela
m’amusera tout autant.
--Moi non plus, je ne danse pas, dit Mme Gallerand.
--Vous, vous n’avez pas d’excuse, fit Danglar. Vous m’accorderez une
valse.
--C’est impossible.
--Voyons, une seule, rien qu’une?
--Non, pas même.
--Ce n’est pas gentil, là!
--Je vous assure que cela contrarierait beaucoup mon mari.
--Le colonel, un si charmant homme? Il est donc...
--Vous tenez à le savoir? Eh bien, oui, il est très jaloux... La danse,
ça l’exaspère; à l’entendre, c’est indécent, ça encourage le flirt, ça
autorise des frôlements, des étreintes que la morale réprouve... Enfin,
à son avis, une femme qui se respecte ne doit pas danser.
--Et M. Gallerand a raison, approuva Mme Larderet. Mon pauvre mari
pensait tout à fait comme lui. Même, il m’interdisait les bains de mer,
que les médecins m’avaient tant recommandés... Pauvre cher homme!
ajouta-t-elle avec un profond soupir, après vingt ans de mariage, il
était comme au premier jour!
Le diplomate ne put réprimer un sourire. La veille, une mauvaise langue
lui avait révélé le passé galant de la respectable veuve. Vers 1880, à
Paris, toute une génération d’étudiants en avait fait ses délices. Elle
était alors la reine du Quartier Latin, parant de ses cheveux dorés, de
son éclat de courtisane fauve, les restaurants de nuit et les bals
publics, allumant tous les regards, quand elle dansait, par sa
sensualité brûlante, l’ardeur lascive de ses déhanchements. Et Danglar
lui-même, qui, justement à cette époque, commençait son droit, se
demandait s’il n’avait pas goûté jadis à ces lèvres ardentes. Il lui
semblait bien, en effet, maintenant, que quelque chose, dans ce visage
de veuve vénérable, ne lui était pas absolument étranger--quelque chose
qui n’était plus la beauté, n’en avait plus l’éclat, mais qui en gardait
le reflet. Oui, une nuit, peut-être, il n’en était pas bien sûr, c’était
si loin, ce bon temps-là, et il en avait tant vu depuis, ayant mené
lui-même une jolie vie et passé, pendant vingt ans, à travers toutes les
amours avec l’admirable sécheresse d’un conquérant.
--Soyez sans inquiétude, monsieur Danglar, dit Mme Gallerand, vous ne
manquerez pas de danseuses, ce soir. Voici, par exemple, une jeune
évaporée qui ne se fera pas prier, ajouta-t-elle en désignant Myrrha,
qui papillonnait de groupe en groupe, ayant un mot gentil pour chacun,
dans un besoin incessant d’agitation vaine. Et rien n’était beau comme
sa chevelure abondante, d’une légèreté de fine poussière d’or, flambant
au soleil.
Elle était la jeunesse et la grâce, égayant l’assistance de sa candeur
ravie et de son frais babil ininterrompu, dissipant l’ennui que
provoquent à la longue le spectacle monotone de la pleine mer, le ciel
constamment limpide, les mêmes visages sans cesse aperçus. C’était elle
qui organisait les jeux, jouait du piano, elle qui chantait--d’une voix
très douce, qu’emportait parfois la brise infinie du large. Elle encore
qui devinait les charades, mettait l’entrain partout, elle, toujours
elle, capricieuse, fantasque, jamais lasse, étourdissante presque avec
ses réparties imprévues, ses gestes vifs, ses sautillements d’oiseau.
Elle était si fluette, cependant, d’une telle gracilité maladive, qu’on
finissait par s’étonner et s’émouvoir de cette gaieté extraordinaire qui
ne se démentait pas un instant, de ce regard clair et joyeux que jamais
n’embrumait l’ombre la plus fugitive de mélancolie.
La vieille parente, qui veillait sur elle, restait silencieuse et grave,
souriant à peine, parfois, d’un sourire contraint, tandis que ses
prunelles se noyaient de larmes. Myrrha, tout bas, l’exhortait à prendre
un autre visage.
--Tu vois bien que je ne souffre pas... Je suis heureuse, très heureuse.
Je ne veux pas qu’on me plaigne.
Avec une adorable mutinerie, elle plaisantait les gens soucieux, dont le
front se barrait de rides sévères, ou dans les yeux desquels elle
surprenait une pitié maladroite.
--Vous êtes triste?... Auriez-vous le mal de mer? Regardez comme il fait
beau! On n’est pas malade par ce temps-là... Je vais vous jouer une
valse.
Elle se remettait au piano, faisait courir sur les touches blanches ses
mains plus blanches encore, d’une transparence de cire. Et, sous ses
doigts fragiles, les notes les plus graves avaient un son joyeux,
éclatant d’allégresse.
Elle était, ce jour-là, déjà prête pour le bal, parée de tous ses
bijoux, de dentelles qui flottaient au vent et de deux beaux œillets
écarlates qui coloraient ses pommettes, tandis que ses lèvres avouaient
la soif inassouvie d’aimer, de se donner et de vivre, de vivre vite...
Bientôt, peut-être, ce serait trop tard.
Il était environ quatre heures. L’océan frémissait sous un ciel de feu,
rouge et brumeux à l’Occident.
--Il y aura encore bal demain, dit en riant le commissaire.
Et comme on n’avait pas saisi la plaisanterie, il précisa:
--C’est un bel orage qui se prépare, nous danserons.
--Tant mieux, fit Danglar, ça rafraîchira le temps.
Il faisait, en effet, une chaleur accablante. Des passagers
prolongeaient leur sieste en plein air, sur le pont. D’autres lisaient,
flânaient ou se glissaient sans bruit dans le dédale des fauteuils,
contemplant les poses variées des dormeurs et des dormeuses, avec ce
regard vague et somnolent qui donne aux voyageurs sur mer la lassitude
des espaces sans bornes.
Armand Reboul et M. Rolande, assis l’un près de l’autre, causaient bas,
pour ne pas réveiller Mme Rolande, qui reposait à côté d’eux, dans une
chaise longue. Les deux hommes, dès les premiers jours, s’étaient
intimement liés. Ils en étaient déjà aux confidences.
--Qu’avez-vous donc, mon cher ami? interrogea M. Rolande... Je vous sens
agité et fiévreux... Il se passe en vous quelque chose d’extraordinaire,
de mystérieux.
--Quand on est seul dans la vie, soupira Armand, il est des heures où
l’on éprouve comme un grand vide!
--Mariez-vous, mon ami, je suis convaincu que vous rendriez une femme
heureuse.
Armand allait répondre, lorsqu’il s’aperçut que les paupières de Mme
Rolande frémissaient un peu et, devinant qu’elle ne dormait pas, il
éleva la voix pour dire:
--J’avais fait ce souhait, mais le destin est cruel parfois: la seule
femme que j’aie jamais aimée est aujourd’hui mariée.
--Et vous l’aimez encore?
--Oui, dit Armand.
--Alors, vous êtes parti... par désespoir?
--Non, pour la retrouver... et j’irai, s’il le faut, jusqu’au bout du
monde.