PHILÉAS, _insistant_.--Un verre de n'importe quoi, Monsieur le Vicomte;
tenez, choisissez entre du _Pomone_, du _Saturne_ et du _Balzac_.
M. DE MARSY, _étonné_.--Oh! oh! quels sont ces vins-là? Je n'en avais
jamais entendu parler!
PHILÉAS, _avec empressement_.--Voilà les bouteilles, Monsieur le
Vicomte. Goûtez-en, vous m'en direz des nouvelles!
Et il mit devant M. de Marsy trois flacons étiquetés «Pomard, Sauterne,
Barsac».
M. de Marsy refusa en souriant de faire honneur aux vins inventés par
Saindoux, qui s'écria, pour se consoler:
--Allons, puisque voici ces Dames et ces Messieurs arrivés, nous allons
commencer le jeu du cochon et le feu d'artifice. Finissez donc de
manger et de boire, vous autres! Voilà assez longtemps que vous y êtes,
d'ailleurs. A vos instruments, la musique, et jouez-nous des morceaux
soignés!
Les musiciens obéirent tant bien que mal. La grosse caisse se dirigea
en trébuchant vers son siège. La flûte alla en zig-zag vers le sien et
chacun des autres exécutants parvint à s'installer, après plus ou moins
d'efforts pour retrouver des jambes et des idées.
Quand il fut réuni, l'orchestre partit alors comme un furieux, chacun
jouant à tort et à travers. La grosse caisse et la flûte surtout ne
prenaient pas le temps de respirer. L'un, tapant sur sa caisse avec une
vitesse et une vigueur toujours croissantes, l'autre jouant de plus en
plus faux des variations de plus en plus criardes.
Sans s'inquiéter de ce tapage assourdissant, Philéas donna le signal
pour commencer le jeu du cochon[4], et l'on vit arriver une troupe de
gamins en caleçon, amenant de force un petit cochon noir et jaune. Ils
le poussèrent dans une mare près de la maison. A peine ce cochon fut-il
à l'eau que les petits paysans se précipitèrent aussi dans la mare et
chacun d'eux, tout en nageant, s'efforça de saisir la queue de l'animal.
[Note 4: Jeu très aimé eu Normandie.]
Pour être vainqueur dans ce jeu, on devait maintenir le cochon pendant
une minute sans le lâcher; on en devenait alors propriétaire.
Les gamins riaient de toutes leurs forces tout en pataugeant près de
l'animal, qui grognait d'une façon désespérée chaque fois qu'on le
touchait.
Il était d'autant plus difficile de l'attraper que sa queue, déjà courte
et glissante, avait été soigneusement graissée.
Les rires des spectateurs répondaient à ceux des _combattants_, et les
enfants radieux de ce spectacle disaient qu'ils ne s'étaient jamais tant
amusés.
--Ohé! criait un gamin, attrape la queue, Médéric, l'eau commence à la
détremper; elle a manqué me rester dans la main!
--Viens, mon petit chéri, disait un autre nageur, en montrant une pomme
au cochon; je vais faire ton affaire pendant que tu mangeras.
--Je l'ai!
--Non, c'est moi!
--Ah! la voilà!
--Ouiche! comptes-y, à cette heure!
--Bravo, le cochon! criaient les spectateurs enchantés.
Un des lutteurs, souriant d'un air malicieux, se glissa enfin derrière
l'animal et, profitant d'un instant où la pauvre bête fatiguée ne
nageait pas, l'adroit petit Léon tourna trois fois son doigt autour de
la queue et ferma brusquement la main en serrant ces bagues d'un nouveau
genre.
Le cochon eut beau se débattre, le vainqueur resta ferme et le maintint
vigoureusement pendant la minute voulue.
La lutte était terminée; on fit sortir les combattants de la mare et
tandis que les gamins, rentrés à la maison, se rhabillaient à la hâte,
le cochon tenu en laisse par des rubans de toutes couleurs fut emmené
chez Léon, heureux et fier de son triomphe.
L'orchestre redoubla de vigueur pour solenniser ce moment!
Philéas rayonnait de tout ce tapage; les enfants n'y faisaient pas
attention, le feu d'artifice commençant alors et les intéressant
beaucoup. Les parents riaient tout bas de la musique et tâchaient de
préserver leurs oreilles du vacarme.
[Illustration 15.png]
Quand le bouquet eut été tiré, lorsque les derniers feux de Bengale se
furent éteints, les enfants et leurs parents entrèrent chez Philéas pour
y attendre leur voiture.
Philéas congédia ses autres invités, mais il ne put parvenir à faire
entendre raison à son orchestre; les musiciens, avec la ténacité des
ivrognes, soutenaient que la fête n'était pas finie et, malgré les
protestations de Philéas ahuri, ils commencèrent un morceau plus
burlesque que les autres.
Philéas, désespérant de les faire partir, se sauva, rejoignant M.
de Marsy qui riait aux larmes, avec sa famille, de cette discussion
comique.
... Mais au milieu du morceau, la grosse caisse s'arrêta.
POUSSARD.--Ah! ma foi! je suis fatigué de tout ce tapage-là! Je file;
bonsoir, la compagnie.
Et en disant cela, il se dirigea vers le bois.
PHILÉAS, _de sa fenêtre_.--Pas par là, pas par là! vous allez vous
égarer dans la forêt, si vous prenez ce chemin-là, Poussard!
--Pas de danger, M'sieu... heu! m'sieu Saindoux! Ça me connaît, les
bois. Je m'en tirerai très bien, vous... vous verrez. (Il disparaît.)
La flûte avait écouté cette conversation d'un air pensif.
--Je fais comme Poussard, se mit à dire Crapotin. J'ai assez de musique,
à cette heure!
Et il se dirigea aussi vers le bois, mais du côté opposé à celui que
Poussard avait pris.
PHILÉAS.--Allons, bon! encore un qui perd la boule! Ohé! Crapotin, vous
vous en allez du mauvais côté. Vous aurez du désagrément d'aller par là!