Une après-midi les enfants jouaient sur la pelouse lorsque Françoise,
s'arrêtant tout à coup, s'écria: «Qui vient donc nous voir?»
JEANNE.--Tu vois venir une visite?
PAUL, _déclamant_.--Anne, ma soeur Anne, je ne vois que le soleil qui
poudroie et l'herbe qui...
FRANÇOISE, _lui prenant la tête dans ses mains_.--Tiens! regarde, gros
bêtat, au lieu de te moquer de moi.
Paul allait se fâcher du geste et des paroles de sa soeur quand la vue
d'une voiture et de celui qui la conduisait lui fit pousser un cri de
surprise.
PAUL.--Philéas! c'est Philéas! Bonjour, Philéas!
PHILÉAS, _descendant de voiture_.--Bonjour, Monsieur Paul; bonjour,
Monsieur le Vicomte; bonjour, Madame!
Et il saluait à droite et à gauche, tout en continuant ses bonjours à
chacun.
Petits et grands firent à Saindoux l'accueil le plus amical, malgré
leur étonnement de cette visite subite. On offrit à Saindoux des
rafraîchissements qu'il accepta et l'on s'installa au bosquet pour que
Philéas pût y bavarder à son aise.
PHILÉAS.--Vous devez être surpris, Messieurs et Dames, de mon arrivée
étonnante pour ne pas dire inattendue. Je suis rappelé au pays, ces
jours-ci, afin d'installer quelqu'un à Castel-Saindoux pour s'occuper
de mon établissement pendant mon absence. Je viens d'arrêter une femme
d'affaires.
Tout le monde se regarda avec stupéfaction, croyant avoir mal entendu.
M. de Marsy, revenu le premier de sa surprise, s'écria:
--Un homme d'affaires, voulez-vous dire, Philéas?
PHILÉAS, _avec aplomb_.--Non, non, Monsieur le Vicomte; j'ai bien dit et
je répète, «une femme d'affaires». C'est moins cher qu'un homme, aussi
regardant et plus profitant, par conséquent.
Un rire étouffé répondit à Saindoux, qui continua en se frottant les
mains:
--Je me dispose à installer Gelsomina dans ce poste important. Elle est,
économe et surveillera ma propriété. Mais pour parler d'autre chose, je
viens inviter la compagnie (que je m'honore de fréquenter) à une fête
organisée par moi. J'ai rapporté de Paris un feu d'artifice
magnifique de 150 francs 75 centimes. Je le ferai tirer demain soir à
Castel-Saindoux, avec accompagnement de repas, jeux, orchestre choisi et
danses variées. J'ai convié tout le pays à ces réjouissances. Je serais
heureux et fier d'y voir aussi ces Messieurs et ces Dames!
Les exclamations de joie des enfants répondirent à Philéas. Les parents
remercièrent le bon gros Saindoux, qui paraissait radieux.
Philéas alla préparer «ses réjouissances publiques » à Castel-Saindoux,
et les enfants ravis attendirent avec impatience le moment d'aller
admirer les prodigalités du fastueux Philéas.
[Illustration 14.png]
Le lendemain tant désiré arriva enfin. Dès quatre heures du soir, les
enfants assuraient que la nuit était venue et qu'il était temps de
partir; mais les parents ne voulant pas, avec raison, arriver trop tôt
et fatiguer inutilement les petits, ne consentirent pas au départ avant
le dîner.
Arrivés à Castel-Saindoux, Paul et ses soeurs furent dans le
ravissement.
Sur la pelouse était une grande table chargée de viandes, de
pâtisseries, de cidre en bouteilles et même de Champagne; de vrai
Champagne, cette fois![3] Philéas, entouré de ses musiciens et de
nombreux amis, faisait honneur au repas, tandis que les gamins du
village préparaient le feu d'artifice pour le soir. Un violon faisait
danser les jeunes gens et de temps en temps des pétards et des coups de
fusil complétaient les splendeurs de la fête.
[Note 3: Voir _Les Débuts du gros Philéas_.]
Quand Philéas vit arriver M. et Mme de Marsy et leurs enfants, il se
précipita au-devant d'eux, en culbutant tous les convives.
--Soyez les bienvenus, Mesdames et Messieurs, s'écria-t-il; ne
voudriez-vous pas accepter quelque chose?