CRAPOTIN.--Mon cher Saindoux... (Il trébuche.)

[Illustration 16.png]

Je sais ce que je fais... (Il se cogne la tête à un arbre.) N'humiliez

pas un honnête homme! (Il s'éloigne dans le bois.) Personne ne pourra

jamais prouver... (dans le lointain) que je ne suis pas un honnête

homme!... (Il disparaît.)

Les rires des spectateurs répondirent à cette déclaration solennelle. Le

reste des musiciens se débanda; les uns consentirent à prendre le bon

chemin, celui de la grande route, pour retourner chez eux; les autres

s'établirent dans des fossés, protestant qu'ils étaient arrivés à leur

logis et qu'ils n'en bougeraient pas pour un empire.

Pendant ce temps, on entendait dans les bois une note lointaine de la

flûte égarée; un coup formidable de la grosse caisse, qui errait

non loin de là, répondait immédiatement à cette tentative musicale.

Saindoux, resté seul, s'écriait alors, moitié riant moitié fâché:

--Allons bon! voilà mon orchestre qui fait des siennes!

M. et Mme de Marsy venaient de partir avec leurs enfants; mais ces notes

lointaines semblaient à tous si comiques, que pendant quelque temps on

fit aller les chevaux au pas pour entendre ce concert improvisé.

A force de marcher au hasard dans la forêt, la grosse caisse et la flûte

se rejoignirent: le premier s'assit alors sur un tronc d'arbre, le

second dans une rigole heureusement à sec et le dialogue suivant

s'engagea, entremêlé de coups de grosse caisse et de notes aiguës

lancées capricieusement par la flûte.

LA GROSSE CAISSE.--Es-tu... boum!... boum!... mon ami?

LA FLUTE.--Je suis... ton ami, tu!... tu!...

LA GROSSE CAISSE.--Nous sommes dans un endroit... boum!... dangereux! Je

crains que l'eau ne nous gagne... (La lune sort d'un nuage et commence à

éclairer le gazon où se trouvent nos ivrognes.)

LA FLUTE.--Comment... tu!... comment ça?

LA GROSSE CAISSE.--Je vas monter sur... mon tronc d'arbre pour...

boum!... boum!... pour ne pas me noyer. (Il monte sur l'arbre, la lune

l'éclaire.) Ah!... je suis... submergé... jetons-nous à... l'eau, ou

nous... boum!... sommes perdus!

LA FLUTE, _pleurant_.--Je ne veux pas être perdu... tu!... tu!.... ni

noyé! Sauve-moi, tu!... tu!... tu!... ou... tu n'es pas mon ami.

LA GROSSE CAISSE.--Si!... je suis... ton ami! Allons! plonge et n'aie

pas... boum!... pas peur... je suis là!

En disant ces mots les deux hommes se jetèrent à plat ventre, soi disant

dans l'eau, mais en réalité sur le gazon qui, tout en adoucissant leur

chute, ne leur sembla pourtant pas des plus agréables.

Leurs cris et leurs plaintes attirèrent quelques invités attardés, et

l'on remmena chez eux les ivrognes, la grosse caisse tapant de son

instrument avec obstination et la flûte régalant ses amis de couacs

criards.

Voyages abracadabrants du gros Philéas · 第 17 / 77 题