Fâcheux effet que produit sur l'opinion la perte de la bataille de
Salamanque.--État de l'opinion.--Anxiété publique sur l'état des
affaires dans le Nord.--Paix de Bucharest.--L'armée du Danube se porte
sur nos derrières.--Bernadotte.--Réflexions sur la conduite de ce
prince.
La perte de la bataille des Arapilès diminua de beaucoup l'effet que
devaient produire à Paris les bulletins de la grande armée. On se mit à
les commenter, et les plus confians remarquaient eux-mêmes que les
combats isolés dont ils rendaient compte n'étaient point des événemens
décisifs. C'était des faits d'armes particuliers, glorieux pour les
troupes et les généraux qui y avaient pris part; mais qui n'étaient pas
de nature à trancher la question. On calculait ce qu'il restait encore
de beaux jours à l'armée ainsi que le chemin qu'elle avait à parcourir;
on était loin d'être rassuré en pesant les chances qu'elle avait à
courir.
Il y avait partout une avidité de nouvelles extrême et une sorte
d'inquiétude qui portait naturellement à en chercher.
On désirait une bataille décisive entre l'armée russe et la nôtre; on
voyait bien que l'empereur manoeuvrait pour forcer l'ennemi à en venir
aux mains; mais on ne regardait plus les rapports de tous ces combats
particuliers que comme un dédommagement donné à l'opinion d'une nation,
gâtée jusque-là par les victoires.
On ne s'attendait plus qu'à apprendre la conclusion d'un armistice et la
mise des troupes en quartiers d'hiver.
L'on s'était arrêté pour faire reprendre haleine aux troupes; on
remarquait que toutes avaient beaucoup marché, que la chaussure devait
être en mauvais état, qu'aucun approvisionnement n'avait suivi. Les
bulletins rapportaient que des quantités de farine arrivaient, que des
approvisionnemens se formaient ailleurs; on en concluait qu'il n'y avait
rien, qu'on ne donnait ces détails que pour rassurer l'opinion. On
savait que l'armée éprouvait des besoins; il n'y avait qu'à la nombrer
pour s'en faire une juste idée.
On faisait d'autres réflexions qui n'étaient pas moins fâcheuses. On
remarquait que jusqu'alors on n'avait encore pu réussir à engager
l'armée russe, qu'elle avait échappé à Smolensk, qu'il n'y avait
maintenant aucun calcul raisonnable à faire sur les résultats d'une
marche en avant, car il n'y avait aucun moyen de mettre un terme à la
retraite des Russes.
On se nourrissait de ces idées; tout le monde soupirait après un
armistice d'où l'habileté fait toujours sortir la paix.
On se repaissait de l'idée que l'empereur pousserait quelque temps les
Russes et reviendrait prendre des quartiers d'hiver derrière la Dwina et
le long du Dniéper. Il aurait ainsi, disait-on, tout le mois de
septembre pour retrancher une position en avant de Smolensk, entre ces
deux rivières, et faire approcher les provisions qu'il avait rassemblées
sur les derrières de l'armée.
L'empereur fût venu à Wilna, d'où il eût remué la Pologne, et en eût
tiré une armée pour la campagne suivante.
On était si persuadé que les choses devaient se passer ainsi, que déjà
l'on parlait du départ de l'impératrice pour Wilna, où l'on supposait
que l'empereur la ferait venir.
On prétendait aussi que ce prince avait donné ordre de faire reconnaître
par les officiers du génie de l'armée une position militaire entre la
Dwina et le Dniéper, susceptible d'être bien fortifiée et capable de
contenir l'armée.
Quand on vit que ce beau plan de campagne ne s'exécutait pas, que
l'empereur, au lieu de faire halte au milieu de la belle saison,
continuait son mouvement, l'anxiété redoubla, chacun s'épuisa en
prévisions que l'expérience a malheureusement vérifiées. Sans doute
l'entreprise était hardie, et je ne veux pas défendre ce que l'événement
a condamné; mais pesons les considérations que l'on avait de ne pas
craindre de se porter en avant, et celles qui ne permettaient pas de
livrer une armée composée de tant d'élémens différens à un repos qui ne
pouvait pas être de moins de six ou sept mois. Enfin, en ajoutant à ce
tableau des réflexions sur la composition des entourages de l'empereur,
du roi de Naples et du prince de Neuchâtel, on trouvera, je crois, plus
que partout ailleurs la raison qui a porté à entreprendre de décider la
campagne tout d'une haleine.
Avant d'entrer en Russie, l'empereur avait envoyé le général Andréossi à
Constantinople comme ambassadeur. On devine aisément que ses
instructions étaient de porter les Turcs à entreprendre de reconquérir
les provinces qu'ils avaient perdues. Malheureusement on l'envoya six
mois trop tard, il n'avait pas la première notion des intrigues de cette
cour, lorsqu'on lui demandait déjà de lui faire faire ce qui aurait
exigé une grande influence, qui ne peut s'obtenir qu'à la faveur de
longs antécédens. Le malheur voulut que l'empereur, ayant toujours
espéré qu'il ne serait pas obligé de commencer la guerre aussi
promptement, avait craint d'envoyer trop tôt à Constantinople un
ambassadeur qui aurait effrayé les Russes.
Il résulta de là que lorsque les Turcs le virent arriver, ils jugèrent
ce qu'on allait leur demander; ils observèrent très bien que l'on
n'avait pas mis autant d'empressement à leur envoyer cet ambassadeur,
lorsque les Russes leur imposaient des conditions aussi dures que celles
qu'ils n'avaient plus les moyens de rejeter. Ils se rappelèrent qu'à
Tilsit on les avait abandonnés après qu'ils ne s'étaient mis en campagne
que pour nous; ils nous rendirent la pareille. Ils profitèrent de
l'embarras où nous avions jeté les Russes pour obtenir des conditions
qui, quoique dures, auraient pu l'être davantage, si nous n'étions venus
à propos pour attirer sur nous les efforts des Russes.
Les Turcs, au lieu de se rendre à nos instances, écoutèrent donc les
propositions des Russes, qui firent aussitôt partir leur armée pour
venir à travers la Pologne se porter sur nos derrières, en remontant le
Dniéper.
C'est ici le cas de faire remarquer que l'empereur, tout en prenant ses
mesures pour pousser vivement la guerre, avait cependant évité
soigneusement ce qui pouvait lui donner l'air d'un agresseur; il voulait
par là se réserver les moyens de négocier avec l'empereur Alexandre,
qu'il voyait bien être rentré tout-à-fait sous l'influence dont on était
parvenu à l'isoler à l'époque de Tilsit.
À la même époque de l'ouverture de la campagne, l'empereur avait fait
faire des démarches près de la Suède, pour l'engager à saisir cette
occasion de recouvrer la Finlande. Certainement on était loin de
s'attendre à ce qu'un maréchal de France présenté au trône sur les
pavois des soldats français, et appelé à devenir l'arbitre d'un peuple
dont l'intérêt politique, les souvenirs de gloire et d'injustice
excitaient l'animosité contre les Russes; il était, dis-je, difficile de
penser que la haine, malheureuse faiblesse du coeur humain, ferait
sacrifier à Bernadotte l'intérêt bien entendu des Suédois, dans lequel
il devait avoir placé sa gloire, pour assouvir sa vengeance personnelle
sur les corps inanimés de ces mêmes soldats que moins de trois ans
auparavant il appelait ses enfans et dont le sang avait fait sa fortune.
Ce fut cependant lui qui entraîna la Suède dans le chemin qu'elle prit;
son prédécesseur n'aurait pas fait pis. Lorsqu'il descendit du trône, il
n'avait encore perdu que la Finlande, et Bernadotte, pour prix de son
dévoûment, s'est vu enlever la Poméranie. À la vérité, il a eu un
dédommagement. Quoi qu'il en soit, non seulement Bernadotte n'accueillit
pas la proposition d'attaquer la Finlande, mais il se laissa persuader
par des entourages qui le rendirent accessible à d'autres propositions,
dont l'histoire ne lui fera pas grâce.
Après la retraite de l'armée russe derrière la Dwina, l'empereur de
Russie était revenu à Pétersbourg; il fit assurément quelque chose de
très heureux pour ses affaires, en terminant avec les Turcs et en
subjuguant Bernadotte.
L'empereur Alexandre avait regardé comme si probable que les Suédois
chercheraient à recouvrer la Finlande, et que Bernadotte saisirait cette
occasion de se populariser en Suède, qu'il avait laissé deux divisions
de troupes russes dans cette province, autant pour la défendre que pour
couvrir Saint-Pétersbourg.
Voyant que Bernadotte, non seulement ne répondait point aux instances de
la France, mais qu'au contraire il manifestait de l'aigreur contre
l'empereur Napoléon, il jugea qu'il ne compromettait rien en lui offrant
son alliance. En conséquence, il lui envoya un de ses aides-de-camp pour
lui proposer une entrevue.
La vanité de Bernadotte ne résista pas à cette invitation. Sans vouloir
reconnaître le motif qui faisait rechercher son alliance, il courut
comme un insensé river des fers qu'il pouvait rompre l'épée à la main.
Il aima mieux recevoir son investiture au trône de la puissance qui pèse
sur la Suède depuis un siècle, que de se rendre digne du choix qui avait
été fait de lui, en vengeant les longs outrages que la Russie a faits à
la Suède. Était-ce pour les mettre à la disposition des Moscovites que
les Suédois l'avaient appelé au trône? Ils n'avaient que faire de lui
pour cela; ils n'avaient pas besoin de puiser dans les rangs de l'armée
française pour achever leur sujétion: Gustave suffisait pour cela. Leur
premier mouvement, lorsqu'ils eurent déposé ce prince, fut de se jeter
dans les bras de la France. Celle-ci pouvait-elle supposer que, dans le
moment où elle était en guerre avec les ennemis les plus à craindre pour
un prince appelé à régner sur la Suède, celui-ci irait se mettre à la
discrétion des Russes, pour empêcher les Français de briser les fers qui
lui sont réservés?
Il n'y a qu'un insensé qui puisse se conduire ainsi, ou bien un homme
haineux, pour lequel la vengeance est le premier besoin de l'âme; et
encore, vengeance de quoi, si ce n'est de tous les bienfaits de
l'empereur et de l'indulgence dont il avait usé? Après les affaires de
l'Ouest, de Paris, d'Iéna, d'Eylau et d'Anvers, il eût dû le faire
passer par un conseil de guerre; au lieu de cela, il le combla de biens,
il en a été noblement récompensé. Charmé de ce résultat inattendu,
Alexandre fit embarquer, pendant que la saison le permettait encore, les
deux divisions qu'il avait en Finlande pour venir en Courlande; tout
cela réparait et au-delà les pertes que son armée avait éprouvées, et la
mettait en état de moins redouter un grand événement.