Influence de l'entourage de l'empereur.--Illusion de Murat.--On veut
aller à Moscou, parce qu'on ne peut revenir à Paris.--Bruits qui
circulent.--Bataille de la Moskowa.--Effet que produit sur l'opinion
l'incendie de Moscou.
La défection de Bernadotte, quelque fâcheuse qu'elle fût, occupait moins
l'empereur que l'approche de la mauvaise saison et les obstacles qu'elle
mettait à l'exécution de ses projets.
Il cherchait d'autant plus vivement à combattre l'armée russe, qu'il
était probable que, s'il pouvait la forcer à une action avant l'arrivée
du corps que le traité d'Abo avait rendu disponible, il obtiendrait, en
employant bien ses avantages, des succès tellement décisifs, que
l'arrivée des troupes qui accouraient de la Finlande ne changerait
presque rien à la suite des événemens dont il se serait trouvé le maître
après une bataille gagnée; mais il fallait que tout fût fini avant la
mauvaise saison, dont l'arrivée est une époque fixe à laquelle on devait
subordonner tout ce que l'on pouvait entreprendre. Si l'empereur n'eût
pas été dominé par les circonstances, qu'il eût pu mettre ses troupes en
cantonnemens, il fût venu à Wilna et il eût commencé l'ébranlement de la
Pologne.
Il eût passé un hiver aussi laborieux que celui qu'il avait passé à
Varsovie cinq ans auparavant, et aurait vraisemblablement doublé son
armée par les levées qu'il eût faites, soit dans le grand-duché, soit
dans les provinces d'où il venait d'expulser les Russes; mais d'une
part, les événemens et la campagne ne le permettaient pas, de l'autre,
les principaux membres de la noblesse de Lithuanie ne se souciaient pas
d'avoir toute cette immense armée à nourrir pendant l'hiver; d'un autre
côté, ils ne voyaient pas l'armée russe assez battue pour oser se
compromettre, et décider le soulèvement de leur pays.
Un autre inconvénient plus grand encore, était l'entourage de
l'empereur; chacun de ceux qui le composaient avait l'âme ouverte à tous
les genres d'ambition. Si la tête de l'armée avait encore été composée
de l'espèce d'hommes qui l'avaient formée dans les premières guerres de
la révolution, il est vraisemblable que les choses se fussent passées
autrement.
Mais depuis que le système du gouvernement avait consacré le retour des
principes monarchiques, les anciennes familles nobles s'étaient
rapprochées de lui; toute la belliqueuse jeunesse qui en faisait partie
avait sollicité la faveur de suivre la carrière des armes. Elle était
entrée en foule dans l'armée où elle occupa bientôt, sinon les premières
places, du moins celles de confiance; il n'y avait plus un maréchal de
France ni un général qui n'en eût parmi ses aides-de-camp et son
état-major; la presque totalité des régimens de cavalerie de l'armée
étaient commandés par des officiers appartenans à ces familles. Déjà ils
commençaient à se faire remarquer dans l'infanterie. Toute cette jeune
noblesse s'était franchement attachée à l'empereur, parce qu'elle se
laissait facilement entraîner par la gloire. Elle aimait les dangers,
courait aux batailles, mais n'avait pas moins d'ardeur pour les
plaisirs, lorsqu'elle croyait avoir fait son devoir.
La jeunesse qui entourait l'empereur, le roi de Naples, le prince de
Neuchâtel, ainsi que celle qui composait le populeux grand état-major de
l'armée, était de la même espèce, avait les mêmes qualités et les mêmes
défauts. Elle présenta dans cette occasion une conformité d'opinion qui
avait l'air d'être celle de l'armée. Tous ces jeunes gens, voyant qu'il
ne fallait pas espérer de venir passer l'hiver à Paris, ne virent pas de
milieu entre Paris et Moscou. Ils avaient passé sur la Pologne comme des
papillons sur des fleurs; et y aurait-il eu dix armées pour les empêcher
d'arriver où ils s'étaient mis en tête d'aller, qu'ils n'y auraient pas
renoncé. Moscou leur parut un lieu de délices; ils étaient déjà tous
amoureux de ce qu'ils espéraient y rencontrer, et leur imagination
s'égarait au milieu de l'enivrement des plaisirs qu'ils se flattaient de
trouver dans la capitale de l'empire russe.
Le roi de Naples était particulièrement placé sous l'influence des
jeunes officiers qui l'entouraient. Il était lui-même homme de plaisirs,
et aimait à rencontrer des opinions favorables à ses désirs; il voulait
aussi aller à Moscou.
Son illusion était extrême en tout ce qui dépendait du militaire. Par
exemple, il était persuadé qu'il n'y avait pas encore eu dans l'armée un
général de cavalerie tel que lui. À la vérité, c'était un homme d'une
brillante bravoure, qualité qui peut tenir lieu de beaucoup d'autres
choses, dont on ne peut guère se passer, lorsque l'on est parvenu au
plus haut degré d'élévation; il était bon et généreux, et aimé de tous
ceux qui l'approchaient. Je dois être d'autant moins suspect dans ce
récit, que je n'ai jamais eu le moindre dessein de me rapprocher de lui;
que si j'admirais sa bouillante valeur, je me défiais de sa témérité,
qui nous aurait été désastreuse, si l'empereur n'avait pas toujours eu
une garde à carreau contre les folles entreprises d'un homme qui se
trouvait si avant dans sa confiance.
Ce prince avait, pour le malheur de la France, été rappelé à l'armée de
Pologne; c'était (en sa qualité de général de la cavalerie) par lui que
passaient les rapports et informations des troupes légères qui étaient
sur les traces de l'armée russe. Ce n'était que par lui que l'empereur
les recevait.
Le roi de Naples peignait l'armée russe comme abattue au moral, épuisée
au physique, et ne pouvant se retirer que lentement et difficilement. Il
prétendait que, si on la suivait vivement pendant quelques jours, elle
ne pourrait pas éviter une bataille, et la bataille était une chose
nécessaire.
L'empereur ne pouvait pas ne pas écouter les discours d'un homme qui
s'entretenait tous les jours de la même manière, et qui était si connu
pour ne pas se ménager sur le champ de bataille.
Le prince de Neuchâtel n'avait pas une opinion contraire à celle du roi
de Naples; d'ailleurs tout le monde préférait marcher sur Moscou plutôt
que de revenir sur Wilna ou Witepsk, où l'on craignait de passer
l'hiver.
À côté de ces instances, l'empereur considérait que ce qu'il avait
ordonné que l'on fît en Pologne était à peine ébauché, ou même ne
l'était pas de tout. On dansait à Wilna, on était ruiné à Varsovie, et
l'on rejetait ce retard de l'exécution des dispositions qu'il avait
prescrites sur le peu du confiance que montrait la nation polonaise,
tant qu'il n'y aurait pas entre les deux armées une bataille qui fixât
les destinées de la Pologne.
Il fut donc résolu que l'on marcherait à l'armée russe pour la
combattre; les mêmes motifs qui avaient fait appeler le corps
diplomatique à Varsovie en 1806, le firent appeler à Wilna en 1812.
L'impératrice elle-même, soit qu'elle connût ces dispositions ou qu'elle
désirât faire ce voyage, en laissait parler autour d'elle. L'empereur
mit l'armée en mouvement, moins avec le projet d'aller à Moscou, qu'avec
celui de livrer très prochainement bataille à l'armée russe avant que
l'arrivée de leurs divisions de Finlande et de leur armée de Moldavie ne
l'obligeât à une autre combinaison. On était dans de vives inquiétudes à
Paris; quelque confiance que l'on était accoutumé à avoir dans l'armée,
on ne supportait pas l'idée de la voir se porter aussi loin.
On se plaignait tout haut de l'absence totale de notre influence dans
les cabinets étrangers; elle était au point de n'avoir pas su où poser
le levier pour ébranler la Suède et particulièrement Bernadotte. On
disait: «Que n'a-t-on cherché un plénipotentiaire dans nos boudoirs? La
négociation eût été sûre.»
On espérait cependant encore, mais on n'aurait pas été étonné
d'apprendre la nouvelle d'un malheureux événement. Lorsqu'on reçut le
bulletin de la célèbre bataille de la Moskowa, qui fut livrée le 7
septembre 1812, à peu près à vingt-cinq lieues de Moscou, il aurait fait
un double plaisir, si l'événement dont il rendait compte ne s'était pas
passé aussi loin; il fallait qu'on y eût autant d'intérêt pour qu'on eût
l'air de s'en occuper.
L'artillerie des Invalides tira cent coups de canon; on chanta des _Te
Deum_ dans toutes les églises, la satisfaction était universelle, mais
elle n'avait pas fait disparaître l'inquiétude dont tout le monde était
atteint.
Tout était fort tranquille en France et en Italie, on n'entendait pas
parler de la moindre agitation, particulièrement en France, où il
semblait qu'on avait fait voeu d'être sage pendant tout le courant de
cette année. L'empereur était dans l'habitude d'écrire tous les jours à
Paris, et tous les jours on lui expédiait une estafette qui lui portait
les rapports et la correspondance de chaque ministre.
Peu de jours après avoir reçu le bulletin de la bataille de la Moskowa,
on apprit l'entrée de l'armée à Moscou. On revenait un peu à
l'espérance, parce que l'on supposait que l'armée trouverait dans cette
ville de quoi pourvoir à tous ses besoins, et surtout parce que l'on
croyait que l'armée ennemie avait fait sa retraite par Twer pour couvrir
Saint-Pétersbourg; puisque l'on apprenait que le roi de Naples, à la
tête de toute la cavalerie, avait pris le chemin qui conduit à cette
ville en sortant de Moscou.
L'illusion ne fut pas de longue durée, et fit place à une vive
inquiétude. On ne tarda pas à apprendre l'incendie général de cette
immense ville, ainsi que la marche de l'armée russe, qui avait dérobé
son mouvement à la nôtre après la bataille, en faisant retirer un faible
corps sur Moscou, pendant qu'elle-même prenait la route de Kalouga,
Toula et Zaraisk. Elle se réunit dans ces positions; ainsi placée sur
notre flanc droit elle se trouvait beaucoup plus près de Smolensk que
nous; ce qui rendait la position de Moscou intenable, surtout depuis
l'incendie qui avait dévoré toutes les ressources sur lesquelles on
avait compté. Ce contre-temps arriva fort mal à propos; on touchait au
mois d'octobre, la mauvaise saison approchait; la population avait fui,
tout nous présageait malheur. D'un autre côté Moscou était en cendres,
l'armée russe accablée se réparait avec peine derrière la Nara. Il était
naturel de penser qu'étourdi de ces désastres, Alexandre accepterait la
paix. Tout ce qui parvenait de l'intérieur de l'empire portait à le
croire. La terreur était à Pétersbourg. On s'attendait à voir les
Français s'avancer sur cette capitale; on tremblait que Kutusoff,
paralysé ou détruit, ne pût empêcher ce mouvement. Des apprêts
d'évacuation étaient faits; tout indiquait l'anxiété profonde de la
nation et du gouvernement. Un tel état de choses ne permettait pas de se
méprendre sur ce qu'il y avait à faire. Une marche rétrograde eût relevé
les espérances, doublé les forces de l'ennemi; il fallait faire bonne
figure à mauvais jeu, donner un peu à la fortune et profiter de l'effroi
qu'on avait répandu pour négocier. C'est à ce parti que s'arrêta
l'empereur; et, sans doute, il eût eu le succès qu'on devait en
attendre, si dans ce pays le souverain, avec sa toute-puissance, n'était
souvent le plus dépendant des hommes. Mais les murmures de la haute
noblesse, les menaces des commissaires anglais qui ne craignaient pas de
réveiller le souvenir d'une catastrophe récente, ne lui permirent pas de
consulter les intérêts de ses États. Il fut obligé de repousser des
ouvertures dont la situation du moment ne lui permettait pas de
méconnaître les avantages. Ses généraux reçurent ordre de pousser la
guerre, de réunir tous les moyens dont ils pouvaient disposer; mais
aussi prodigues de protestations généreuses qu'insensibles aux ravages
qui désolaient leur pays, ils s'épuisaient en protestations pacifiques,
ne parlaient que des maux de la guerre et de l'impatience qu'ils avaient
de les voir finir. Ces propos répétés aux avant-postes comme au quartier
général de Kutusoff, produisirent leur effet: Murat et Lauriston, dupes
de l'astuce, transmirent leurs espérances à l'empereur. La situation des
choses les rendait plausibles; il y crut, prolongea son séjour dans
l'attente d'une négociation, qui ne s'ouvrit point. Ces retards, une
surprise exécutée à la faveur de l'armistice l'éclairèrent enfin sur les
projets, la bonne foi des Russes, et la retraite commença. On était loin
de prévoir les malheurs qui devaient la suivre. Néanmoins on commençait
déjà à travailler l'opinion. Les prêtres supportaient avec peine la
captivité de leur chef et ne cessaient, quoique sourdement, de miner
l'affection que le peuple des campagnes portait à l'empereur. Cependant
dans cette discussion fâcheuse il n'avait cherché que les intérêts de
l'Église, provoqué aucune mesure qui n'eût été concertée avec les
prélats. Les pièces qui suivent feront juger de sa circonspection dans
des matières aussi délicates.