Smolensk est sur le point d'être enlevé.--Bataille de
Valontina.--Inaction de Junot.--Opérations de l'armée de
Portugal.--Bataille de Salamanque.--Le Pape vient en France.--Accident
qui lui survient au Mont-Cenis.--Désolation de l'officier.--Le
Saint-Père continue sa route.
Bagration avait échappé à nos colonnes; la jonction était faite, on ne
pouvait plus l'empêcher. L'empereur voulut donner quelque relâche à ses
troupes exténuées de fatigues et de privations. Il les distribua dans
les villages qui sont en avant de Witepsk, les cantonna dans tous les
lieux qui présentaient quelques ressources. Cette dispersion enhardit
les Russes; ils se flattèrent de nous surprendre, et revinrent sur leurs
pas. L'empereur les laissa se développer, et tandis qu'ils s'avançaient
par une rive du Dniéper, il se porta sur l'autre et arriva, par une
marche rapide, à la vue de Smolensk, qu'il faillit enlever. Les Russes
revinrent en toute hâte et réussirent à nous prévenir. L'action
s'engagea; ils furent battus, obligés de nous abandonner la place, et se
retirèrent partie par la route de Moscou, partie par celle de
Pétersbourg. L'empereur les fit poursuivre, en même temps que le général
Junot, chargé de longer la rive gauche, devait franchir le fleuve et les
couper. Si ces dispositions avaient été exécutées, l'ennemi était perdu,
et la campagne décidée. Mais Junot ne marcha point, la route resta
libre, et les Russes se retirèrent après une action meurtrière qui coûta
la vie au général Gudin.
L'empereur fut fort mécontent de l'inaction du général Junot; mais le
mal était fait.
L'armée russe échappa encore à sa ruine, et se retira en continuant de
combattre quand l'occasion favorable se présentait.
Le but était de nouveau manqué; on se trouvait engagé, obligé de mener
avec soi une immense quantité de consommateurs sur les traces désertes
de l'armée russe, et, ce qu'il y a de plus étonnant, sans que
l'administration eût rien fait avancer de tous les immenses
approvisionnemens que l'empereur avait fait réunir sur les divers points
de la Pologne. Cette faute sans excuse fut une des causes de la
désorganisation à laquelle l'armée fut obligée de se livrer pour
pourvoir à ses besoins.
Il aurait véritablement fallu que l'empereur pensât, exécutât pour tout
le monde. On ne l'aidait pas de la moindre idée; on se bornait à
l'écouter et à lui obéir, sans lui faire observer rien de ce qu'il était
bien permis à quelqu'un aussi occupé que lui d'oublier.
Les affaires allaient d'une manière encore plus déplorable en Espagne.
Je reprends le récit de ce qui se passait dans ce pays.
Après la prise de Ciudad-Rodrigo et de Badajoz, les Anglais s'étaient
pelotonnés dans le nord, y avaient formé de grands magasins et avaient
tout disposé pour une offensive sérieuse. Il était important, pour que
l'armée de Portugal restât isolée lorsque les opérations seraient
commencées, que le duc de Wellington, qui supposait des dispositions
amies entre les armées françaises, et qui était loin d'imaginer que les
rivalités seules suffisaient pour produire cet effet, voulût préparer
ses succès en détruisant les moyens de communication qui existaient
entre le midi et le nord. En conséquence, il fit faire un coup de main
sur Almaraz, qui réussit complètement.
Les fortifications d'Almaraz avaient pour objet d'assurer le passage du
Tage en conservant son pont. Badajoz avait été sauvé l'année précédente
au moyen du mouvement de l'armée de Portugal et sa jonction avec celle
du midi; l'armée de Portugal pouvait, à son tour, recevoir un puissant
secours de celle du midi.
Le 18 mars, la division du général Hill arriva inopinément devant le
pont d'Almaraz. Elle évita celui de Miravets et se porta sans canon
devant les ouvrages de campagne de la rive droite, qui couvraient le
pont sur le Tage la nuit suivante. Les forts étaient construits avec
soin et avaient un réduit; les ouvrages étaient fraisés et palissadés.
Les troupes anglaises, munies d'échelles, tentèrent l'escalade sans
hésiter et réussirent dans leur entreprise. Un bataillon étranger, qui
formait la partie principale de cette garnison, prit lâchement la fuite;
le commandant Aubert, quoique officier de courage, perdit la tête et ne
sut remédier à rien. L'ennemi, après avoir démoli les forts de la rive
droite et détruit le pont, se retira en Estramadure, et le général Foy,
venu d'Oropesa avec sa division, ne put arriver à temps. Si les forts se
fussent défendus 24 heures, l'entreprise des Anglais tournait à leur
honte.
Le duc de Wellington, tranquille sur les mouvemens de l'armée du midi de
l'Espagne, passa l'Agueda le 13 juin et marcha sur Salamanque. L'armée
française était dispersée pour pouvoir subsister, mais tout avait été
préparé pour le rassemblement des troupes à l'instant où il serait
nécessaire. Les forts de Salamanque, au nombre de trois, le fort
Saint-Vincent, le fort Saint-Gaetano et celui du Collége-Royal,
formaient un ensemble imposant et exigeaient quelque attention de la
part de l'ennemi. Ils furent abandonnés à leurs propres forces, et
l'armée de Portugal effectua son rassemblement à quelques lieues en
arrière. Pendant ce temps, l'ennemi prit position sur les hauteurs de
San-Cristoval, bloqua d'abord et assiégea ensuite les forts.
Les instructions de l'empereur avaient déterminé qu'en cas d'offensive
de la part de l'armée anglaise sur l'armée de Portugal, deux divisions
de l'armée du nord et presque toute son artillerie et sa cavalerie
viendraient la joindre, tandis que celle du centre enverrait six mille
hommes, et que, dans le cas où le général Hill passerait sur la rive
droite du Tage, le cinquième corps le suivrait et viendrait se réunir à
l'armée de Portugal. Le duc de Raguse se hâta de réclamer les secours
promis; il envoya des ordres au général Bonnet, qui commandait la
huitième division, et qui était dans le royaume de Léon, d'arriver en
toute hâte, et, après avoir rassemblé environ vingt-cinq mille hommes,
il se porta en avant, et vint prendre position à une portée de canon de
l'armée anglaise. Ce mouvement offensif fit suspendre le siége; mais
l'attaque ayant été ajournée jusqu'à la réunion des forces, le siége fut
repris. Des attaques vives furent repoussées et coûtèrent à l'ennemi des
pertes égales au triple des forces de la garnison. Mais un accident
survint, un incendie détruisit les moyens de défense, et les forts se
rendirent. L'armée, n'ayant plus d'objet à remplir avant d'avoir réuni
les moyens de livrer bataille, se retira sur le Duero et marcha ainsi
au-devant de ses renforts. Cette retraite se fit en présence de l'ennemi
sans être inquiétée, et l'armée anglaise suivit l'armée française.
Arrivé dans cette position, le duc de Raguse appela de nouveau à lui
tous les contingens qui devaient le joindre: le général Cafarelli lui
annonça, le 14 juin, qu'il se mettait en marche avec huit mille hommes
d'infanterie, dix-huit cents chevaux et vingt-deux pièces de canon. De
nouvelles lettres annoncèrent que des mouvemens de guérillas
suspendaient cet envoi: plus tard que l'apparition de bâtimens anglais
sur les côtes le retenait définitivement, et qu'enfin, à l'exception du
premier de hussards, aucun renfort ne serait envoyé. Le duc de Raguse
avait cependant promis au général Cafarelli de lui prêter autant de
troupes qu'il voudrait pour rétablir l'ordre sur son territoire aussitôt
que les Anglais auraient été battus ou éloignés; mais le général ne tint
compte de ces promesses.
Le roi d'Espagne fit écrire par le maréchal Jourdan au duc de
Raguse[20], qu'aucun secours ne lui serait envoyé de l'armée du centre;
il l'engageait à agir offensivement et sans retard contre l'armée
anglaise. Cette lettre fut écrite le 30 juin, et arriva dans les
premiers jours de juillet.
Que pouvait faire le duc de Raguse dans cet état de choses? Tous les
secours lui manquaient à la fois, et l'avenir pouvait rendre sa position
plus difficile. En effet, si le général Hill eût passé le Tage, l'armée
anglaise aurait été renforcée de 12 à 15,000 hommes, et le 5e corps
(s'il eût été envoyé, ce qui était très-douteux) aurait dû faire sa
marche par la Manche, pour exécuter le passage du Tage, et serait arrivé
beaucoup plus tard que le général Hill, qui aurait passé à Alcantara,
dont le pont avait été rétabli. Il y aurait eu 12 à 15,000 hommes de
différence dans l'effectif des corps ennemis et des corps français. D'un
autre côté, l'armée de Galice bloquait Astorga, et cette place n'avait
de vivres que jusqu'au 1er août. Il était impossible de penser à la
délivrer, de faire un détachement dans ce but, avant d'avoir battu ou
rejeté l'armée anglaise en Portugal. L'offensive fut donc résolue par le
duc de Raguse, et le moment n'en fut ajourné que jusqu'à l'arrivée de la
8e division qui s'avançait de la frontière des Asturies.
Le moment étant venu, des mouvemens s'opérèrent sur le Duero pour
tromper l'ennemi. Le duc de Raguse avait choisi le pont de Tordésillas
pour son passage. Indépendamment des localités qui sont favorables, ce
point se trouvait sur la ligne la plus courte de Valladolid à
Salamanque; ainsi l'armée, en prenant l'offensive, ne pouvait risquer de
perdre sa communication. Le passage réussit à merveille, l'ennemi trompé
n'opposa à cette opération difficile aucun obstacle.
Le 18 juillet, l'armée en marche rencontra deux divisions anglaises.
Elles se retirèrent promptement en éprouvant quelques pertes dans la
poursuite. On arriva sur les bords de la Guarina, où toute l'armée
anglaise était rassemblée. Le passage de cette faible rivière, dont les
bords sont marécageux, présentait de grandes difficultés. Il fallait que
l'armée française fît une marche de flanc devant un ennemi supérieur en
forces et tout formé. Les mouvemens furent si bien calculés et exécutés
avec tant de précision, qu'elle s'opéra avec un succès complet. Les deux
armées marchèrent parallèlement, cherchant à se déborder et ayant des
engagemens partiels qui semblaient préluder à la bataille. On arriva par
suite de ces manoeuvres jusque sur les hauteurs de San-Cristoval, près
Salamanque, que les Anglais occupèrent; l'armée française reprit la
position qu'elle avait précédemment occupée sur les hauteurs
d'Aldea-Rubia, dominant la Tormès.
Le 21 juillet, toute l'armée passa la Tormès et prit position à
Calvaraza de Ariba. L'armée anglaise fit un mouvement parallèle et vint
se porter en face de l'armée française.
Le 22 au matin, les positions respectives se dessinèrent avec plus de
soin, et chaque armée occupa par son centre un des Arapilès, qui ne sont
séparés que par un léger ravin et une distance de 150 toises.
Le duc de Wellington disposa tout pour une bataille, et à onze heures il
mit ses colonnes d'attaque en mouvement; puis mieux avisé, il s'arrêta,
reconnut la forte position de l'armée française et renonça à l'attaquer.
Dès-lors sa retraite fut résolue, et les choses furent établies pour
l'exécuter. Renonçant à la bataille, le mouvement était indispensable,
parce que le lendemain l'armée française, par suite du système qu'elle
avait adopté, se serait trouvée sur sa communication. Le duc de Raguse
n'attendait qu'une chose pour attaquer les Anglais, c'est que la plus
grande partie de leurs forces se fût éloignée; mais tout à coup le
général Maucune, brave soldat, qui n'avait jamais vu l'ennemi sans
éprouver un bouillonnement de sang, fut entraîné, descendit de sa
position, poursuivit l'armée anglaise sans ordres et sans être soutenu.
Ce mouvement intempestif compromettait tout, mettait tout en question,
et faisait perdre le fruit de la sagesse et des bonnes dispositions de
plusieurs mois. Le duc de Raguse, après avoir envoyé l'ordre de se
rétablir dans l'ancienne position, crut plus convenable de s'y rendre,
et c'est au moment où il partait pour y aller qu'il reçut, d'un coup de
canon, une grave blessure qui le mit hors de combat. Cet événement
funeste laissa le commandement incertain, mit de l'anarchie et causa les
malheurs de la journée. Toutefois, d'après les rapports officiels et
authentiques, l'ennemi perdit plus de monde que l'armée française. Ce
fut dans la retraite que l'ennemi fit prisonniers un assez grand nombre
de soldats, que le manque de vivres avait forcés à s'éparpiller.
Pendant que les divers événemens dont je viens de faire le récit avaient
lieu, le Pape se rendait en France. L'empereur, au moment de son départ
de Dresde, avait vu dans les rapports de la marine l'établissement d'une
croisière anglaise devant Gênes, et m'avait écrit de ne plus différer le
voyage du Pape: il me chargeait de faire venir le Saint-Père à
Fontainebleau, me recommandait bien de ne rien négliger, tant de ce qui
pourrait rendre le voyage commode, que de ce qui pourrait empêcher de
l'ébruiter. Il m'envoya une lettre pour le prince Borghèse, qui
gouvernait en Piémont, afin qu'il fît venir à Turin un évêque d'Italie,
que le pape affectionnait particulièrement, et qu'il serait sans doute
bien aise de voir à son passage. L'empereur m'avait renouvelé l'ordre de
ne rien employer qui pût donner une idée qu'il n'avait pas. Il ne
voulait, en aucune façon, violenter le chef de l'Église: il ne cherchait
qu'à l'isoler d'une influence pernicieuse au repos de nos départemens.
Les ordres de l'empereur furent exécutés. J'écrivis dans ce sens une
instruction à Savone et y envoyai tout ce qu'il fallait pour assurer le
succès de l'opération dont j'étais chargé. Le Pape ne fit aucune
difficulté de se rendre à Fontainebleau. Il monta en voiture sans bruit,
ne s'arrêta qu'à Turin pour voir l'évêque dont j'ai parlé, et continua
sa route pour la France.
En passant le Mont-Cenis, il tomba malade à effrayer tout ce qui
l'accompagnait. L'officier de gendarmerie qui dirigeait son voyage m'en
fit le rapport par un courrier. Il craignait pour sa vie, et ce brave
homme, effrayé de sa responsabilité, se désolait d'avoir été chargé
d'une semblable mission.
La maladie du Pape n'était autre chose qu'une rétention d'urine, qui
avait pris un caractère d'inflammation par suite de la rapidité de son
voyage. Il resta deux ou trois jours au couvent du Mont-Cenis, pendant
lesquels on lui prodigua tant de soins, qu'il se trouva en état de
continuer son voyage; il arriva avec la rapidité d'un trait à
Fontainebleau, où l'on avait fait préparer, pour le recevoir,
l'appartement qu'il avait occupé dans le château, lorsqu'il était venu
sacrer l'empereur.
On y avait envoyé des gens de tous les services domestiques de la maison
de l'empereur, ainsi que des voitures et des chevaux de ses écuries. Ce
prince écrivit de l'armée, pour que les ministres ainsi que toutes les
personnes de sa maison allassent visiter le Saint-Père, et chargea
quelqu'un de lui rendre compte de la manière dont cet ordre serait
exécuté. Je laisse là le Pape, je reviendrai à lui tout à l'heure.
Les Anglais ne suivirent d'abord pas rapidement le succès qu'ils avaient
obtenu à Salamanque; au lieu de se porter sur les débris de notre armée,
qui n'aurait pas pu se rallier, ils allèrent à Madrid, où le général en
chef voulait cueillir les lauriers de sa victoire.
Le roi avait été obligé d'évacuer sa capitale; il s'était retiré sur le
corps d'armée du maréchal Suchet, qui était dans le royaume de Valence.
Il donna de là l'ordre impératif et réitéré au maréchal Soult d'évacuer
l'Andalousie et d'amener son armée contre les Anglais.
Lorsque le roi donna cet ordre, comme quand le maréchal Soult le reçut,
le général anglais était à Madrid, en sorte que l'on ne regarda pas
comme un parti prudent de faire repasser l'armée d'Andalousie par la
Sierra-Morena. On pensait que les Anglais allaient s'établir dans la
Manche. Le maréchal fit son mouvement par le royaume de Murcie, et
rejoignit les troupes du maréchal Suchet, avec lesquelles il revint sur
Madrid, où le roi rentra.
Pendant que tout ce mouvement s'opérait, l'armée anglaise avait marché
sur Burgos avec le projet d'enlever le château. Heureusement il était
commandé par un brave homme, qui résista vaillamment aux attaques des
Anglais et les obligea de lâcher prise.