CHAPITRE XX.

Force et composition de l'armée.--Passage du Niémen.--Les Russes se

mettent partout en retraite.--Bagration nous échappe.--L'empereur

devait-il s'arrêter sur la Dwina?--Considérations à ce sujet.

Pendant que les choses étaient dans l'état que j'ai indiqué dans le

chapitre précédent, l'empereur traversait l'intervalle qui sépare la

Vistule du Niémen.

C'est ici le cas de nombrer son immense armée, et de retracer ses

opérations, dont je ne puis parler que sommairement puisque je n'y ai

pas pris part.

On l'évaluait en masse à quatre cent mille hommes, Français,

Autrichiens, Prussiens, Polonais, Saxons, Westphaliens, Wurtembergeois,

Hollandais, princes confédérés, Suisses, Italiens, Napolitains.

L'artillerie française, à elle seule, comptait vingt mille chevaux du

train, la cavalerie au-delà de cent mille; que l'on ajoute à ce nombre

ceux des officiers et des bagages, et l'on verra ce que cela devait

gaspiller par jour.

Le reste était en infanterie.

L'armée passa la Vistule dans l'ordre suivant, à partir de la gauche.

Le maréchal Macdonald commandait les Prussiens.

Le maréchal Oudinot et le général St-Cyr, les Bavarois et trois

divisions françaises.

Le vice-roi d'Italie, les Italiens.

Le maréchal Ney, des Français.

Le maréchal Davout, des Français.

Le général Junot, des Wurtembergeois et des Westphaliens.

Le prince Poniatowski, les Polonais.

Le général Reynier, les Saxons.

Le prince Schwartzenberg, les Autrichiens.

Le roi de Naples, la cavalerie.

Le maréchal Lefèbvre, l'infanterie de la garde.

Le maréchal Bessières, la cavalerie de la garde.

Le maréchal Victor organisait un corps de réserve sur les derrières.

Le maréchal Augereau veillait à la sûreté de l'Allemagne.

Pendant que cette croisade s'approchait de la Russie, on tenait en

réserve en France cent mille gardes nationaux que l'on avait réunis sur

les points les plus vulnérables, comme Paris, Cherbourg, Brest,

Rochefort, Toulon, Turin, Strasbourg, Anvers. Ils étaient habillés,

équipés comme des troupes régulières, et commandés par des anciens

officiers de l'armée, retirés ou réformés du service.

Aucune époque de l'histoire ne parle d'armemens aussi considérables que

ceux qui signalèrent cette fatale année 1812.

Ce fut du 10 au 15 juin que l'armée passa le Niémen sur trois ponts qui

furent jetés à côté l'un de l'autre, et à une demi-lieue de Kowno. Elle

prit le chemin de Wilna où étaient, peu de jours auparavant, l'armée

russe et l'empereur Alexandre lui-même.

On ne rencontra les troupes légères de l'ennemi qu'aux approches de

Wilna, qu'il évacua pour se mettre en retraite sur la Dwina, en suivant

plusieurs directions. Le plus considérable de ses corps était en face de

notre droite, c'est-à-dire vers Grodno. Il prit sa direction par

Bobruisk vers Mohilow.

La majeure partie de l'armée ennemie se retira sur Drissa, où elle avait

un vaste camp retranché. Notre armée se mit à sa poursuite; l'empereur

fit marcher le maréchal Davout de manière à obliger le corps qu'il avait

devant lui, à obliquer à droite, afin de l'empêcher de se réunir à ceux

qui se ralliaient derrière la Dwina. Ce fut le seul qui fut compromis

dans ce premier mouvement; il était commandé par le prince Bragation. Si

le maréchal Davout avait pu, comme l'avait ordonné l'empereur, l'isoler

tellement, s'il n'était pas possible de le détruire, qu'il devînt

inutile à l'armée principale, il est probable que cette percée au centre

de l'armée russe, aurait décidé de la campagne. Privée de la masse de

troupes que le maréchal chassait devant lui, elle n'eût pas été en état

de réunir plus de 80,000 hommes.

On entra à Wilna le 21 juin, sans avoir eu d'engagement. L'empereur

resta quelques jours dans cette ville, pour faire marcher les différens

corps de son armée, dans les directions où il voulait les porter.

Le maréchal Macdonald, qui avait passé le Niémen à Tilsit, se dirigea

sur Riga. La cavalerie s'avança sur Drissa, où l'on supposait que les

Russes voudraient défendre le camp retranché qu'ils y avaient construit.

Elle le trouva évacué, et apprit qu'il n'y avait qu'un petit corps sous

les ordres du général Witgenstein, qui était de l'autre côté de la

Dwina, en face du camp retranché. L'empereur lui opposa le maréchal

Oudinot, et prit, avec le reste de l'armée, la route de Smolensk. Le

maréchal Davout marchait toujours à la même hauteur que la tête de la

colonne du prince Bragation, et le forçait si fort d'appuyer à droite,

que ce corps d'armée fut obligé d'aller passer le Dniéper pour rejoindre

la portion de l'armée russe qui avait pris sa marche sur la Dwina. À la

vérité, il fit un grand détour, mais il arriva à son but, et rendit à

l'armée ennemie une masse de forces, qui eût été perdue pour elle, si

les ordres de l'empereur avaient été exécutés. La réussite de ce

mouvement équivalut pour les Russes à une bataille gagnée. Les pertes

qu'ils avaient faites se bornaient à quelques lieues carrées; ils

étaient désormais réunis et en mesure de moins redouter un engagement.

Ils le refusèrent cependant; ils continuèrent leur retraite en dévastant

tout ce qu'ils laissaient derrière eux. Ils se rapprochaient de leurs

moyens, tandis que l'armée française, qui avait besoin de les forcer à

livrer bataille, était obligée de les suivre au milieu des vastes

solitudes où elle devait être accablée.

De tous les peuples de l'Europe, il n'y a que les Russes pour lesquels

une dévastation aussi générale ne soit pas une destruction complète. En

effet, dans un pays où les constructions sont en bois, ce n'est pas

imposer un grand sacrifice à la nation à laquelle il faut moins d'un an

pour tout réparer.

L'on a beaucoup dit que c'était une barbarie de tout brûler ainsi, on en

a accusé les Français; mais les Russes étaient trop intéressés à ce que

les incendies s'exécutassent rigoureusement pour en remettre le soin à

ceux qui avaient intérêt à tout conserver. Au reste, on sait aujourd'hui

à quoi s'en tenir sur ces imputations.

Les Russes se retirèrent donc par la route de Smolensk à Moscou,

laissant à l'armée française l'alternative de rester sur la Dwina, ou de

les suivre en s'exposant à mille dangers.

L'empereur se proposait d'abord de prendre ses quartiers sur la Dwina,

mais l'armée russe ayant continué sa retraite, et échappé à ses

combinaisons, il fut obligé de la suivre pour l'amener à une bataille

dans laquelle il comptait la mettre dans l'impossibilité de rien

entreprendre sur lui de tout l'hiver. Faute d'avoir fait cette

réflexion, on s'est beaucoup élevé contre cette résolution de

l'empereur, qui cependant me semble facile à justifier.

Car il faut d'abord considérer que l'empereur avait une armée immense,

dont la réunion seule ne pouvait se faire sans beaucoup de temps et

d'exactitude dans l'exécution de ses combinaisons. Ensuite, une grande

portion de cette armée n'avait pas le même intérêt que nous à nos

succès; quelques uns des corps dont elle se composait auraient bien pu

nous manquer plus tard.

On ne sait pas tout ce qu'il en coûtait de petits soins à l'empereur,

pour retenir tant de moyens étrangers, qui auraient été employés contre

lui presque aussitôt qu'ils auraient été hors de sa main. Il avait

besoin de leur concours pour l'exécution de ses projets, et ne devait

pas mettre à de trop rudes épreuves la patience de ceux qui ne

marchaient qu'avec regret sous ses drapeaux. Le but de la première

partie de son plan d'opérations était manqué; l'armée russe se trouvait

rassemblée ainsi que la nôtre; que ne pouvait-il pas arriver, si nous

avions pris des quartiers d'hiver pour protéger un soulèvement de la

Pologne? Vraisemblablement le gouvernement russe, dont on aurait ainsi

déchiré les entrailles, ne pouvant rien perdre de plus, aurait à tout

prix tenu son armée en masse, et l'eût fait tomber sur la nôtre, qui, de

son côté, n'avait pas de position militaire naturelle dont elle pût se

couvrir après sa dislocation; l'ennemi se serait trouvé le plus fort sur

tous les points où il se serait porté, pour empêcher la réunion de nos

corps d'armée, que l'on aurait été obligé, d'éparpiller pour les faire

vivre. D'ailleurs l'on n'était encore qu'au mois de juillet; dans cette

situation, il n'aurait pas fallu songer à voir la Pologne répondre au

mouvement qu'on cherchait à lui imprimer, car la nation, quoique

courageuse, n'aurait pas pris son essor avant d'être convaincue qu'elle

n'avait pas de retour à craindre. Alors que serait devenue cette

prodigieuse quantité d'armes et d'effets de tout genre que l'on avait

fait venir de France pour armer et équiper les Polonais?

Ne savons-nous pas de ce qui faillit nous arriver après la bataille

d'Eylau? c'eût été bien pis cette fois. D'ailleurs, si l'empereur avait

mis son immense armée en quartiers d'hiver, elle aurait épuisé la

Pologne. On aurait ainsi consommé la dernière ressource de ce pays,

avant d'avoir commencé des opérations qui ne se seraient peut-être pas

terminées dans la même campagne. Le gouvernement polonais pressait par

cette seule raison, pour qu'on portât l'armée en avant. D'ailleurs il

n'y a pas un général sensé qui imaginât de mettre son armée en quartiers

d'hiver devant un ennemi aussi fort que lui, avant d'avoir décidé, par

un événement de guerre important, la question de l'initiative des

mouvemens ultérieurs; car, s'il doit garder la défensive, il n'y a

qu'une suspension d'armes qui puisse lui assurer du repos dans ses

quartiers. Or, une suspension d'armes n'était pas une idée raisonnable

dans la situation des choses. Les Russes ne pouvaient que perdre à

l'accorder; ils se seraient privés du seul allié qui pût leur être

utile: c'était l'hiver.

L'empereur ne pouvait pas manquer de confiance dans les suites d'une

bataille qu'il cherchait; son armée était dans sa main; il n'avait pu

gagner d'avance sur les corps russes dans leur marche rétrograde, mais

ils formaient une masse plus considérable, plus pesante, qui mettrait

plus de lenteur dans l'exécution de ses mouvemens. Il n'était pas

déraisonnable d'espérer de pouvoir la serrer d'assez près pour l'engager

petit à petit, malgré elle, dans des combats partiels qui eussent

infailliblement amené une action générale, à la suite de laquelle

l'empereur aurait commencé la seconde partie de son plan d'opérations.

Certainement s'il avait dû mettre en ligne de compte toutes les fautes

qui ont été commises dans l'exécution de ses ordres, et qui l'ont

empêché d'atteindre l'armée russe avant le 7 septembre, il n'eût pas

songé à mener si loin, à une époque aussi avancée, une armée qui, après

avoir été dans l'alternative de vaincre ou de mourir de besoins, se

trouva, après avoir vaincu, dans celle d'être vaincue à son tour ou de

mourir de froid.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 5 · 第 26 / 71 题