Force et composition de l'armée.--Passage du Niémen.--Les Russes se
mettent partout en retraite.--Bagration nous échappe.--L'empereur
devait-il s'arrêter sur la Dwina?--Considérations à ce sujet.
Pendant que les choses étaient dans l'état que j'ai indiqué dans le
chapitre précédent, l'empereur traversait l'intervalle qui sépare la
Vistule du Niémen.
C'est ici le cas de nombrer son immense armée, et de retracer ses
opérations, dont je ne puis parler que sommairement puisque je n'y ai
pas pris part.
On l'évaluait en masse à quatre cent mille hommes, Français,
Autrichiens, Prussiens, Polonais, Saxons, Westphaliens, Wurtembergeois,
Hollandais, princes confédérés, Suisses, Italiens, Napolitains.
L'artillerie française, à elle seule, comptait vingt mille chevaux du
train, la cavalerie au-delà de cent mille; que l'on ajoute à ce nombre
ceux des officiers et des bagages, et l'on verra ce que cela devait
gaspiller par jour.
Le reste était en infanterie.
L'armée passa la Vistule dans l'ordre suivant, à partir de la gauche.
Le maréchal Macdonald commandait les Prussiens.
Le maréchal Oudinot et le général St-Cyr, les Bavarois et trois
divisions françaises.
Le vice-roi d'Italie, les Italiens.
Le maréchal Ney, des Français.
Le maréchal Davout, des Français.
Le général Junot, des Wurtembergeois et des Westphaliens.
Le prince Poniatowski, les Polonais.
Le général Reynier, les Saxons.
Le prince Schwartzenberg, les Autrichiens.
Le roi de Naples, la cavalerie.
Le maréchal Lefèbvre, l'infanterie de la garde.
Le maréchal Bessières, la cavalerie de la garde.
Le maréchal Victor organisait un corps de réserve sur les derrières.
Le maréchal Augereau veillait à la sûreté de l'Allemagne.
Pendant que cette croisade s'approchait de la Russie, on tenait en
réserve en France cent mille gardes nationaux que l'on avait réunis sur
les points les plus vulnérables, comme Paris, Cherbourg, Brest,
Rochefort, Toulon, Turin, Strasbourg, Anvers. Ils étaient habillés,
équipés comme des troupes régulières, et commandés par des anciens
officiers de l'armée, retirés ou réformés du service.
Aucune époque de l'histoire ne parle d'armemens aussi considérables que
ceux qui signalèrent cette fatale année 1812.
Ce fut du 10 au 15 juin que l'armée passa le Niémen sur trois ponts qui
furent jetés à côté l'un de l'autre, et à une demi-lieue de Kowno. Elle
prit le chemin de Wilna où étaient, peu de jours auparavant, l'armée
russe et l'empereur Alexandre lui-même.
On ne rencontra les troupes légères de l'ennemi qu'aux approches de
Wilna, qu'il évacua pour se mettre en retraite sur la Dwina, en suivant
plusieurs directions. Le plus considérable de ses corps était en face de
notre droite, c'est-à-dire vers Grodno. Il prit sa direction par
Bobruisk vers Mohilow.
La majeure partie de l'armée ennemie se retira sur Drissa, où elle avait
un vaste camp retranché. Notre armée se mit à sa poursuite; l'empereur
fit marcher le maréchal Davout de manière à obliger le corps qu'il avait
devant lui, à obliquer à droite, afin de l'empêcher de se réunir à ceux
qui se ralliaient derrière la Dwina. Ce fut le seul qui fut compromis
dans ce premier mouvement; il était commandé par le prince Bragation. Si
le maréchal Davout avait pu, comme l'avait ordonné l'empereur, l'isoler
tellement, s'il n'était pas possible de le détruire, qu'il devînt
inutile à l'armée principale, il est probable que cette percée au centre
de l'armée russe, aurait décidé de la campagne. Privée de la masse de
troupes que le maréchal chassait devant lui, elle n'eût pas été en état
de réunir plus de 80,000 hommes.
On entra à Wilna le 21 juin, sans avoir eu d'engagement. L'empereur
resta quelques jours dans cette ville, pour faire marcher les différens
corps de son armée, dans les directions où il voulait les porter.
Le maréchal Macdonald, qui avait passé le Niémen à Tilsit, se dirigea
sur Riga. La cavalerie s'avança sur Drissa, où l'on supposait que les
Russes voudraient défendre le camp retranché qu'ils y avaient construit.
Elle le trouva évacué, et apprit qu'il n'y avait qu'un petit corps sous
les ordres du général Witgenstein, qui était de l'autre côté de la
Dwina, en face du camp retranché. L'empereur lui opposa le maréchal
Oudinot, et prit, avec le reste de l'armée, la route de Smolensk. Le
maréchal Davout marchait toujours à la même hauteur que la tête de la
colonne du prince Bragation, et le forçait si fort d'appuyer à droite,
que ce corps d'armée fut obligé d'aller passer le Dniéper pour rejoindre
la portion de l'armée russe qui avait pris sa marche sur la Dwina. À la
vérité, il fit un grand détour, mais il arriva à son but, et rendit à
l'armée ennemie une masse de forces, qui eût été perdue pour elle, si
les ordres de l'empereur avaient été exécutés. La réussite de ce
mouvement équivalut pour les Russes à une bataille gagnée. Les pertes
qu'ils avaient faites se bornaient à quelques lieues carrées; ils
étaient désormais réunis et en mesure de moins redouter un engagement.
Ils le refusèrent cependant; ils continuèrent leur retraite en dévastant
tout ce qu'ils laissaient derrière eux. Ils se rapprochaient de leurs
moyens, tandis que l'armée française, qui avait besoin de les forcer à
livrer bataille, était obligée de les suivre au milieu des vastes
solitudes où elle devait être accablée.
De tous les peuples de l'Europe, il n'y a que les Russes pour lesquels
une dévastation aussi générale ne soit pas une destruction complète. En
effet, dans un pays où les constructions sont en bois, ce n'est pas
imposer un grand sacrifice à la nation à laquelle il faut moins d'un an
pour tout réparer.
L'on a beaucoup dit que c'était une barbarie de tout brûler ainsi, on en
a accusé les Français; mais les Russes étaient trop intéressés à ce que
les incendies s'exécutassent rigoureusement pour en remettre le soin à
ceux qui avaient intérêt à tout conserver. Au reste, on sait aujourd'hui
à quoi s'en tenir sur ces imputations.
Les Russes se retirèrent donc par la route de Smolensk à Moscou,
laissant à l'armée française l'alternative de rester sur la Dwina, ou de
les suivre en s'exposant à mille dangers.
L'empereur se proposait d'abord de prendre ses quartiers sur la Dwina,
mais l'armée russe ayant continué sa retraite, et échappé à ses
combinaisons, il fut obligé de la suivre pour l'amener à une bataille
dans laquelle il comptait la mettre dans l'impossibilité de rien
entreprendre sur lui de tout l'hiver. Faute d'avoir fait cette
réflexion, on s'est beaucoup élevé contre cette résolution de
l'empereur, qui cependant me semble facile à justifier.
Car il faut d'abord considérer que l'empereur avait une armée immense,
dont la réunion seule ne pouvait se faire sans beaucoup de temps et
d'exactitude dans l'exécution de ses combinaisons. Ensuite, une grande
portion de cette armée n'avait pas le même intérêt que nous à nos
succès; quelques uns des corps dont elle se composait auraient bien pu
nous manquer plus tard.
On ne sait pas tout ce qu'il en coûtait de petits soins à l'empereur,
pour retenir tant de moyens étrangers, qui auraient été employés contre
lui presque aussitôt qu'ils auraient été hors de sa main. Il avait
besoin de leur concours pour l'exécution de ses projets, et ne devait
pas mettre à de trop rudes épreuves la patience de ceux qui ne
marchaient qu'avec regret sous ses drapeaux. Le but de la première
partie de son plan d'opérations était manqué; l'armée russe se trouvait
rassemblée ainsi que la nôtre; que ne pouvait-il pas arriver, si nous
avions pris des quartiers d'hiver pour protéger un soulèvement de la
Pologne? Vraisemblablement le gouvernement russe, dont on aurait ainsi
déchiré les entrailles, ne pouvant rien perdre de plus, aurait à tout
prix tenu son armée en masse, et l'eût fait tomber sur la nôtre, qui, de
son côté, n'avait pas de position militaire naturelle dont elle pût se
couvrir après sa dislocation; l'ennemi se serait trouvé le plus fort sur
tous les points où il se serait porté, pour empêcher la réunion de nos
corps d'armée, que l'on aurait été obligé, d'éparpiller pour les faire
vivre. D'ailleurs l'on n'était encore qu'au mois de juillet; dans cette
situation, il n'aurait pas fallu songer à voir la Pologne répondre au
mouvement qu'on cherchait à lui imprimer, car la nation, quoique
courageuse, n'aurait pas pris son essor avant d'être convaincue qu'elle
n'avait pas de retour à craindre. Alors que serait devenue cette
prodigieuse quantité d'armes et d'effets de tout genre que l'on avait
fait venir de France pour armer et équiper les Polonais?
Ne savons-nous pas de ce qui faillit nous arriver après la bataille
d'Eylau? c'eût été bien pis cette fois. D'ailleurs, si l'empereur avait
mis son immense armée en quartiers d'hiver, elle aurait épuisé la
Pologne. On aurait ainsi consommé la dernière ressource de ce pays,
avant d'avoir commencé des opérations qui ne se seraient peut-être pas
terminées dans la même campagne. Le gouvernement polonais pressait par
cette seule raison, pour qu'on portât l'armée en avant. D'ailleurs il
n'y a pas un général sensé qui imaginât de mettre son armée en quartiers
d'hiver devant un ennemi aussi fort que lui, avant d'avoir décidé, par
un événement de guerre important, la question de l'initiative des
mouvemens ultérieurs; car, s'il doit garder la défensive, il n'y a
qu'une suspension d'armes qui puisse lui assurer du repos dans ses
quartiers. Or, une suspension d'armes n'était pas une idée raisonnable
dans la situation des choses. Les Russes ne pouvaient que perdre à
l'accorder; ils se seraient privés du seul allié qui pût leur être
utile: c'était l'hiver.
L'empereur ne pouvait pas manquer de confiance dans les suites d'une
bataille qu'il cherchait; son armée était dans sa main; il n'avait pu
gagner d'avance sur les corps russes dans leur marche rétrograde, mais
ils formaient une masse plus considérable, plus pesante, qui mettrait
plus de lenteur dans l'exécution de ses mouvemens. Il n'était pas
déraisonnable d'espérer de pouvoir la serrer d'assez près pour l'engager
petit à petit, malgré elle, dans des combats partiels qui eussent
infailliblement amené une action générale, à la suite de laquelle
l'empereur aurait commencé la seconde partie de son plan d'opérations.
Certainement s'il avait dû mettre en ligne de compte toutes les fautes
qui ont été commises dans l'exécution de ses ordres, et qui l'ont
empêché d'atteindre l'armée russe avant le 7 septembre, il n'eût pas
songé à mener si loin, à une époque aussi avancée, une armée qui, après
avoir été dans l'alternative de vaincre ou de mourir de besoins, se
trouva, après avoir vaincu, dans celle d'être vaincue à son tour ou de
mourir de froid.