Préparatifs pour la campagne de Russie.--M. de
Talleyrand.--Spéculations.--Conseil extraordinaire.--Départ de
l'empereur.--Dresde.--Le roi de Prusse.--Opérations des armées
d'Espagne.--Fâcheuses conséquences de l'indépendance des généraux.
L'empereur avait, ainsi qu'il l'avait fait en 1807, le projet d'imprimer
un grand mouvement national à la Pologne, vers laquelle il avait fait
diriger toutes les ressources des arsenaux de France, qui restèrent
vides, sans que cette immense quantité d'objets de guerre eussent été
utiles au salut de notre malheureux pays; les ordres de l'empereur
furent exécutés avec bien peu d'intelligence; tout ce qu'il avait amassé
à grands frais fut gaspillé en quelques semaines. L'exécution de toutes
ses vastes conceptions était confiée à des hommes qui croyaient avoir
tout fait en écrivant une lettre à quelqu'un qui en écrivait une à un
autre, et ainsi de suite.
C'était au centre de la Pologne qu'il voulait établir la puissance qu'il
allait déployer dans cette campagne; il avait prévu tout ce dont son
armée manquerait, aussi avait-il fait faire des achats immenses de
denrées et de boissons qui devaient être transportées dans ces contrées.
Les mêmes soins avaient été pris pour l'habillement et la chaussure du
soldat.
Comme général en chef, il n'avait rien omis; si l'on avait exécuté la
moitié des dispositions qu'il avait prescrites, l'armée aurait trouvé à
chaque vingt lieues des soulagemens et même l'abondance, au lieu
d'éprouver les privations qu'elle a endurées.
Pour donner ce grand mouvement à la Pologne, l'empereur voulait emmener
M. de Talleyrand; il se rappelait la manière dont ce diplomate avait
servi à Varsovie en 1806 et 1807, c'était encore le même rôle qu'il lui
réservait; il lui en avait parlé, et M. de Talleyrand avait accepté.
L'empereur, qui prévoyait peut-être quelque intrigue, lui avait défendu
d'en parler, et dans le fait il n'en parla à personne; mais il donna à
des banquiers de Vienne des ordres que ceux-ci laissèrent transpirer.
Ces ordres, qui pouvaient ne concerner que des soins domestiques, furent
présentés dans le monde comme un commencement d'agiotage et signalés
comme tels par le ministre que nous avions à Vienne. L'empereur fut
outré de cette manie de spéculations; il m'en parla, me dit qu'il ne
concevait rien à cette avidité d'argent, qu'il ne comprenait pas surtout
que le diplomate eût parlé d'une chose sur laquelle il lui avait
expressément recommandé le secret, qu'il ne pouvait plus se confier à
lui et renonçait à l'employer. Cette résolution, indépendamment des
motifs assez graves qui l'avaient dictée, pouvait bien ne pas avoir été
combattue par le ministre des relations extérieures. Ces deux hommes
d'État vivaient en assez mauvaise intelligence. M. de Bassano avait même
déclaré que, si M. de Talleyrand était employé, il fallait que lui-même
renonçât à suivre l'empereur, persuadé qu'il était que l'on ne
négligerait rien pour faire manquer toutes les mesures qu'il croirait
devoir prendre: conviction qui n'était pas dénuée de fondement, car M.
de Talleyrand n'avait pas la réputation d'applaudir aux succès de ses
anciens amis.
L'empereur, ayant réglé, par un ordre de service, la manière dont il
voulait que l'on conduisît les affaires du gouvernement pendant son
absence, assembla un conseil extraordinaire des ministres, auquel
assistèrent M. l'archi-chancelier et M. de Talleyrand. C'était dans les
premiers jours de mai. Il déclara qu'il partirait la nuit même pour
cette entreprise, qui eut une issue d'autant plus déplorable qu'elle
aurait été sans exemple dans l'histoire, si elle avait réussi.
C'est à ce même conseil que l'empereur parla des inquiétudes qu'il avait
que, pendant son éloignement, les Anglais ne vinssent enlever le Pape à
Savone et le conduire à Rome pour occasionner un mouvement en Italie. Il
témoigna l'intention de le faire venir à Paris; mais les membres du
conseil, dont il prit l'avis, pensèrent qu'il fallait l'éloigner de
Savone, mais ne pas l'amener à Paris, en sorte que l'empereur se
détermina à le faire venir à Fontainebleau, ajoutant qu'il donnerait des
ordres à ce sujet, mais que j'eusse à faire mes dispositions pour faire
voyager commodément le S.-Père, et éviter le fracas d'un voyage qui
serait la matière de toute sorte de conjectures.
Il s'entretint peu de son entreprise: il dit seulement qu'elle était
grande et présentait beaucoup de difficultés qu'il espérait cependant
surmonter. Il garda le conseil assez long-temps, et partit dans la nuit
pour Dresde. L'impératrice l'y accompagna, ayant témoigné le désir de
revoir son père. Il vint à Dresde ainsi que le roi de Prusse, qui y
amena le prince royal, son fils aîné.
Il y eut dans cette capitale de la Saxe une seconde représentation de la
réunion d'Erfurth; chacun des hôtes s'empressa de donner à l'empereur
des témoignages d'affection et de cordialité qui n'avaient pas l'air
d'être des adieux.
L'empereur resta à Dresde quinze jours, qu'il prit sur ceux du beau
temps, déjà trop court pour sa campagne; il crut devoir témoigner ainsi
son empressement à répondre aux politesses de ses alliés. Il n'y en
avait pas un qui ne sût bien dans quel but l'empereur ouvrait cette
campagne, et il n'y en eut pas un qui pensât à autre chose qu'à
s'attacher à sa fortune. Après ce délai, l'empereur partit pour les
bords de la Basse-Vistule, qu'il passa à Thorn, de là il vint visiter
Dantzick, et rejoignit son armée, qui marchait sur le Niémen.
Ayant de quitter Dresde, il avait nommé M. l'archevêque de Malines, qui
le suivait en qualité d'aumônier, son ambassadeur près du gouvernement
polonais résidant à Varsovie, où le prélat se rendit avec les pouvoirs
de l'empereur, et comme l'organe de tout ce qu'il serait dans le cas de
demander à ce gouvernement pendant la campagne. Ce fut donc lui qui fut
chargé, à Varsovie, du rôle qui était d'abord destiné à M. de
Talleyrand, que l'empereur avait laissé à Paris. M. de Bassano le suivit
en qualité de ministre des relations extérieures, ainsi que M. Daru en
qualité de ministre secrétaire d'État.
L'impératrice quitta Dresde, et pour jouir quelque temps de plus du
plaisir d'être avec son père, elle alla à Prague, où elle resta une
quinzaine avant de revenir à Paris.
Je reprends le récit des affaires d'Espagne.
Après la levée du siége de Badajoz, l'armée de Portugal protégea le
réapprovisionnement de cette place et les réparations dont ses
fortifications avaient besoin. Ce but rempli, elle s'établit dans la
vallée du Tage, son quartier-général à Naval-Méral, prête à se porter
soit sur Badajoz, soit sur Rodrigo, selon le point d'attaque que
choisirait l'ennemi. Rodrigo appartint dès-lors à l'armée du nord de
l'Espagne qui occupa Salamanque avec une division. L'armée de Portugal
se trouva ainsi entre l'armée du nord et celle du midi prête à lier ses
opérations avec elles suivant les circonstances.
Vers le mois d'août, l'armée anglaise passa le Tage, ne laissant sur la
frontière de l'Alemtejo que la deuxième division commandée par le
général Hill; elle vint s'établir aux environs d'Alméida et de Rodrigo,
la division légère au-delà de l'Aguéda. Des bruits circulèrent que le
duc Wellington avait l'intention de faire le siége de Rodrigo, et que
des approvisionnemens se formaient pour cet objet. Marmont porta des
troupes sur le col de Baños et cantonna une grande partie de l'armée
entre ce col et le Tage; il établit son quartier-général à Placentin,
afin d'être à portée d'être instruit et d'agir avec célérité. Le mois
d'août et une grande partie de septembre se passèrent ainsi. Rodrigo
manquait de vivres, et l'armée du nord de l'Espagne faisait ses
dispositions pour y conduire un grand convoi. Elle allait le faire
soutenir par douze mille hommes, mais ces troupes étaient trop peu
nombreuses pour oser approcher de l'armée anglaise avec un tel embarras.
Le concours de l'armée de Portugal était donc nécessaire. Marmont la mit
en mouvement pour appuyer cette marche et le ravitaillement. Les
mouvemens furent combinés; l'armée de Portugal déboucha du col de Baños
et se porta sur Rodrigo par Tamamès et Tembron, tandis que le convoi de
l'armée du nord passa par Saumuños.
Tout le corps d'armée du nord marchait avec le convoi; l'ennemi n'ayant
point présenté de forces, l'infanterie de l'armée de Portugal resta
échelonnée sur la route qu'elle avait prise, sa cavalerie seule se porta
sur Rodrigo. Le but de l'opération effectué, il y en avait un autre à
remplir, c'était de reconnaître si l'ennemi avait fait des préparatifs
pour le siége de Rodrigo. L'armée ennemie n'était pas rassemblée, on
pouvait, en faisant une forte reconnaissance, nettoyer les environs et
chercher à pénétrer ses projets. La cavalerie de l'armée du nord fut
chargée d'agir sur le chemin d'Alméida à Spéja, et celle de Portugal
marcha sur El-Bodon. L'infanterie de l'armée du nord étant venue jusqu'à
Rodrigo, Marmont demanda au général Dorsenne de faire appuyer sa
cavalerie par une de ses divisions. À peine sorti de Rodrigo, on aperçut
une brigade de cavalerie anglaise sur les hauteurs d'El-Bodon, et peu
après deux brigades d'infanterie, mais séparées entr'elles et ne pouvant
se réunir; Marmont donna l'ordre au général Montbrun de les culbuter et
de s'emparer de toutes les hauteurs avec sa cavalerie, ce qui fut
exécuté en un moment. Des charges furent vainement exécutées sur
l'infanterie: elle se retira en ordre, résista à tous les efforts qui
furent tentés à diverses reprises, et les deux brigades parvinrent à se
réunir à Fuente-Guinaldo, où quelques retranchemens avaient été
préparés. La division d'infanterie de l'armée du nord était restée à une
assez grande distance, et n'avait pas exécuté ou reçu les ordres qui
devaient lui être donnés par le général Dorsenne: elle manqua sur le
terrain au moment où, soutenue par la cavalerie de Marmont, elle aurait
donné les moyens de s'emparer de Fuente-Guinaldo, lieu de rassemblement
indiqué pour l'armée anglaise. La nuit arriva, et empêcha de profiter de
la position très critique dans laquelle celle-ci était placée. L'ayant
trouvée ainsi décousue, Marmont appela à lui toutes ses troupes, elles
ne purent être réunies que le lendemain au soir; mais, l'armée anglaise,
de son côté, avait appelé ses divisions, et pris une position
respectable. Marmont voulait profiter de la circonstance où il avait le
renfort de l'armée du nord, pour combattre l'armée anglaise; mais dans
la nuit elle opéra sa retraite sur Sabugal. Le lendemain matin, il ne
lui resta plus qu'à la poursuivre pendant plusieurs lieues; mais elle se
trouvait hors d'atteinte des troupes. L'objet de la réunion avait été
rempli, un plus long séjour sur ce point n'avait plus de but; les deux
armées, après avoir mis Rodrigo dans le meilleur état de défense,
rentrèrent dans leurs cantonnemens. Le duc de Raguse, tranquille sur le
sort de Rodrigo, et forcé, pour pouvoir vivre, de changer sa position,
enfonça ses troupes dans la vallée du Tage, mit son quartier-général à
Talaveira, et occupa Tolède, qui lui fut cédé par le roi d'Espagne sur
l'ordre de l'empereur. Mais tel était dans ces temps malheureux l'esprit
de vertige des individus les plus intéressés aux opérations de l'armée,
que le roi Joseph, avant de remettre cette province à Marmont, et quand
l'armée qui la défendait et sans laquelle il ne pouvait demeurer
tranquille à Madrid, mourait de faim, fit vendre les magasins de
subsistances qui y avaient été rassemblés à grande peine.
Les troupes de l'armée de Portugal étaient à peine rentrées de leur
expédition sur Rodrigo et établies dans leurs nouveaux cantonnemens, que
le duc de Raguse reçut l'ordre de faire un fort détachement pour
soutenir au besoin le maréchal Suchet, qui faisait ses dispositions pour
attaquer Valence: ce détachement devait se mettre en communication avec
l'armée d'Aragon et la joindre, s'il était nécessaire. L'ordre était
ainsi conçu:
Paris, le 21 novembre 1811;
«L'empereur me charge de vous faire connaître, monsieur le maréchal, que
l'objet le plus important en ce moment est la prise de Valence.
L'empereur ordonne que vous fassiez partir un corps de troupes qui,
réuni aux forces que le roi détachera de l'armée du centre, se dirige
sur Valence pour appuyer l'armée du maréchal Suchet jusqu'à ce qu'on
soit maître de cette place.
«Faites exécuter sans délai cette disposition de concert avec S. M. le
roi d'Espagne, et instruisez-moi de ce que vous aurez fait à cet égard.
Nous sommes instruits que les Anglais ont vingt mille malades, et qu'ils
n'ont pas vingt mille hommes sous les armes, en sorte qu'ils ne peuvent
rien entreprendre; l'intention de l'empereur est donc que douze mille
hommes, infanterie, cavalerie et sapeurs, marchent de suite sur Valence,
que vous détachiez même trois à quatre mille hommes sur les derrières,
et que vous, monsieur le maréchal, soyez en mesure de soutenir la prise
de Valence. Cette place prise, le Portugal sera près de sa chute, parce
qu'alors, dans la bonne saison, l'armée de Portugal sera augmentée de
vingt-cinq mille hommes de l'armée du midi et de quinze mille du corps
du général Reille, de manière à réunir plus de quatre-vingt mille
hommes. Dans cette situation, vous recevriez l'ordre de vous porter sur
Elvas, et de vous emparer de tout l'Alemtejo dans le même temps que
l'armée du nord se porterait sur la Coa avec une armée de quarante mille
hommes. L'équipage de pont qui existe à Badajoz servirait à jeter des
ponts sur le Tage; l'ennemi serait hors d'état de rien opposer à une
pareille force, qui offre toutes les chances de succès sans présenter
aucun danger. C'est donc Valence qu'il faut prendre. Le 6 novembre, nous
étions maîtres d'un faubourg; il y a lieu d'espérer que la place sera
prise en décembre, ce qui vous mettrait, monsieur le duc, à portée de
vous trouver devant Elvas dans le courant de janvier. Envoyez-moi votre
avis sur ce plan d'opérations, afin qu'après avoir reçu l'avis de la
prise de Valence, l'empereur puisse vous donner des ordres positifs.
«Le prince de Wagram et de Neuchâtel, major-général.»
«_Signé_: ALEXANDRE.»
On ne peut s'empêcher de remarquer que cette lettre du 21 novembre n'a
pu arriver à Marmont qu'en décembre. Berthier comptait sur la prise de
Valence en décembre; alors à quoi bon le détachement ordonné à Marmont?
Il eut la conséquence qu'il devait avoir: il fut inutile à Suchet,
affaiblit Marmont, et compromit Rodrigo. J'ai entendu l'empereur maudire
la pensée de ce détachement.
L'ordre était positif, le duc de Raguse envoya deux divisions
d'infanterie et une de cavalerie, sous les ordres du général Montbrun,
pour remplir cet objet; mais la nullité de la résistance de Black rendit
ce secours superflu, et l'opération du général Montbrun se réduisit à
une course qu'il poussa jusqu'à Alicante, et à son retour sur Tolède.
C'est au commencement de décembre que ce mouvement avait commencé.
Le 13 décembre 1811, l'empereur fit connaître au duc de Raguse les
nouvelles dispositions qu'il avait arrêtées, et dont l'objet principal
était d'être à même de retirer des troupes d'Espagne, et principalement
toute la garde, qui était dans le gouvernement du nord. D'après ces
nouveaux arrangemens, le maréchal devait porter toutes ses troupes dans
la vallée de la Tormès, et son quartier-général à Valladolid ou à
Salamanque. Les provinces de Talaveira, d'Avila, Valladolid, Léon, les
Asturies, Benavente, Astorga, etc., devaient faire partie de
l'arrondissement de l'armée. Les mouvemens devaient s'exécuter sans
retard, et son armée devait être augmentée de la 7e division, qui était
à Salamanque, et de la 8e, qui était dans les Asturies.
Le 5 janvier 1812, Marmont donna l'ordre de mouvement à toutes les
divisions de l'armée de Portugal pour se rendre dans les provinces
respectives qu'elles devaient occuper, et les troupes marchèrent chacune
dans la direction qui leur était propre, tout le matériel et
l'artillerie par le Guadarama; le détachement du général Montbrun était
en pleine opération dans la Manche.
Il arriva le 8 janvier à Valladolid; il s'occupa des soins
d'administration que le nouveau système rendait nécessaires, et à
préparer le ravitaillement de la place de Rodrigo ainsi que le
relèvement de la garnison, qui devait avoir lieu aussitôt que l'armée
serait réunie.
Le 15, il reçut une lettre de Salamanque, datée du 13, qui lui annonçait
que l'armée ennemie avait pris position en avant de l'Agueda, bloquait
Rodrigo et se disposait à en faire le siége.
Il envoya sur-le-champ dans toutes les directions à la rencontre des
diverses colonnes, afin de les faire converger des points où elles se
trouvaient pour se rendre à Salamanque; il calcula que la majeure partie
de l'armée y serait réunie le 25, et que par conséquent il pourrait
livrer bataille à l'armée anglaise sous Rodrigo le 29. Il partit de
Valladolid de sa personne le 18. Le 20, il arriva à Fuente-el-Famo, où
il reçut la nouvelle de la prise de Rodrigo, enlevée par l'armée
anglaise le 18. Ainsi cette place, qui s'était défendue pendant cinq
semaines contre l'armée française, qui était en bon état de défense, et
dont la force avait été augmentée par une lunette qui devait prolonger
de huit jours sa défense, avait succombé en cinq jours de temps à dater
de celui de l'investissement. Cette circonstance changeait toutes les
combinaisons: il ne restait plus à Marmont qu'à prendre une disposition
défensive qui le mît à même de réunir ses troupes à la première
apparence d'offensive de l'ennemi.
Les troupes appuyées sur la rive gauche du Tage, ayant action sur la
rive droite par les fortifications d'Almaraz et le fort de Miravets, qui
assurait les moyens de déboucher sur le plateau et barrait la route,
empêchaient que l'ennemi pût amener du canon sur Almaraz. La masse des
troupes était d'Avila à Valladolid et à Zamora; Astorga était occupé, et
une division était au débouché des Asturies, dans la province de Léon.
Le duc de Raguse s'occupa sans relâche d'élever des fortifications
permanentes à Salamanque, au moyen de trois grands couvens qui formaient
trois bons forts, et, qui, par le système adopté, forçaient à une
attaque régulière de plusieurs jours. Ces fortifications se trouvaient
être la tête de la position de l'armée de Portugal et protégeaient ses
magasins et ses dépôts.
Les choses étaient dans cet état lorsque les Anglais résolurent de
continuer leur offensive et de se porter sur Badajoz. En conséquence,
après avoir mis en état de défense Rodrigo, ils firent un mouvement
au-delà du Tage et laissèrent seulement deux divisions sur l'Agueda.
Marmont se flattait de les arrêter, à l'aide de la position qu'il avait
prise. Il avait action sur la rive gauche du Tage, ses moyens de passage
étaient prêts, ses approvisionnemens rassemblés sur un point; il
espérait pouvoir déboucher à temps pour faire sa jonction avec l'armée
du midi, et empêcher le siége de Badajoz, ou le faire lever, s'il était
commencé. L'empereur jugea ce système trop timide; il donna les ordres
les plus impératifs pour faire une diversion dans le nord du Portugal,
afin d'y rappeler les principales forces de l'armée anglaise. La dépêche
transmise par le major-général était ainsi conçue:
Paris, le 18 février 1812.
«Sa Majesté n'est pas satisfaite de la direction que vous donnez à la
guerre. Vous avez la supériorité sur l'ennemi, et au lieu de prendre
l'initiative, vous ne cessez de la recevoir. Quand le général Hill
marche sur l'armée du midi avec quinze mille hommes, c'est ce qui peut
vous arriver de plus heureux; cette armée est assez forte et assez bien
organisée pour ne rien craindre de l'armée anglaise, aurait-elle quatre
ou cinq divisions réunies.
«Aujourd'hui l'ennemi suppose que vous allez faire le siége de Rodrigo;
il approche le général Hill de sa droite afin de pouvoir le faire venir
à lui à grandes marches, et vous livrer bataille réunis, si vous voulez
reprendre Rodrigo. C'est donc au duc de Dalmatie à tenir vingt mille
hommes pour le contenir et l'empêcher de faire ce mouvement, et si le
général Hill passe le Tage, de se porter à sa suite ou dans l'Alemtejo.
Vous ayez le double de la lettre que l'empereur m'a ordonné d'écrire au
duc de Dalmatie le 10 de ce mois, en réponse à la demande qu'il vous
avait faite de porter des troupes dans le midi; c'est vous, monsieur le
maréchal, qui deviez lui écrire pour lui demander de porter un grand
corps de troupes vers la Guadiana, pour maintenir le général Hill dans
le midi et l'empêcher de se réunir à lord Wellington... Les Anglais
connaissent assez l'honneur français pour comprendre que ce succès (la
prise de Rodrigo) peut devenir un affront pour eux, et qu'au lieu
d'améliorer leur position, l'occupation de Ciudad-Rodrigo les met dans
l'obligation de défendre cette place. Ils nous rendent maîtres du choix
du champ de bataille, puisque vous les forcez à venir au secours de
cette place et à combattre dans une position si loin de la mer. Je ne
puis que vous répéter les ordres de l'empereur. Prenez votre
quartier-général à Salamanque, travaillez avec activité à fortifier
cette ville, réunissez-y un nouvel équipage de siége pour servir à armer
la ville, formez-y des approvisionnemens, faites faire tous les jours le
coup de fusil avec les Anglais, placez deux fortes avant-gardes qui
menacent, l'une Rodrigo, et l'autre Alméida; menacez les autres
directions sur la frontière de Portugal, envoyez des partis qui ravagent
quelques villages, enfin employez tout ce qui peut tenir l'ennemi sur le
qui-vive. Faites réparer les routes de Porto et d'Alméida. Tenez votre
armée vers Toro, Benavente. La province d'Avila a même de bonnes parties
où l'on trouverait des ressources. Dans cette situation qui est aussi
simple que formidable, vous reposez vos troupes, vous formez des
magasins, et avec de simples démonstrations bien combinées, qui mettent
vos avant-postes à même de tirer journellement des coups de fusil avec
l'ennemi, vous aurez barre sur les Anglais, qui ne pourront vous
observer... Ce n'est donc pas à vous, monsieur le duc, à vous disséminer
en faveur de l'armée du midi. Lorsque vous avez été prendre le
commandement de votre armée, elle venait d'éprouver un échec par sa
retraite de Portugal; ce pays était ravagé, les hôpitaux et les magasins
de l'ennemi étaient à Lisbonne; vos troupes étaient fatiguées, dégoûtées
par les marches forcées, sans artillerie, sans train d'équipages.
Badajoz était attaqué depuis longtemps; une bataille dans le midi
n'avait pu faire lever le siége de cette place. Que deviez-vous faire
alors? Vous porter sur Alméida pour menacer Lisbonne? Non, parce que
votre armée n'avait pas d'artillerie, pas de train d'équipages, et
qu'elle était fatiguée. L'ennemi, dans cette position, n'aurait pas cru
à cette menace; il aurait laissé approcher jusqu'à Coïmbre, aurait pris
Badajoz, et ensuite serait venu sur vous. Vous avez donc fait à cette
époque ce qu'il fallait faire: vous avez marché rapidement au secours de
Badajoz; l'ennemi avait barre sur vous, et l'art de la guerre était de
vous y commettre. Le siége a été levé, et l'ennemi est rentré en
Portugal; c'est ce qu'il y avait à faire... Dans ce moment, monsieur le
duc, votre position est simple et claire, et ne demande pas de
combinaisons d'esprit. Placez vos troupes de manière qu'en quatre
marches elles puissent se réunir et se grouper sur Salamanque; ayez-y
votre quartier-général; que vos ordres, vos dispositions annoncent à
l'ennemi que la grosse artillerie arrive à Salamanque, que vous y formez
des magasins... Si Wellington se dirige sur Badajoz, laissez-le aller;
réunissez aussitôt votre armée et marchez droit sur Alméida; poussez des
partis sur Coïmbre, et soyez persuadé que Wellington reviendra bien vite
sur vous.
«Écrivez au duc de Dalmatie et sollicitez le roi de lui écrire
également, pour qu'il exécute les ordres impératifs que je lui donne, de
porter un corps de vingt mille hommes pour forcer le général Hill à
rester sur la rive gauche du Tage. Ne pensez donc plus, monsieur le
maréchal, à aller dans le midi, et marchez droit sur le Portugal, si
lord Wellington fait la faute de se porter sur la rive gauche du Tage...
Profitez du moment où vos troupes se réunissent pour bien organiser et
mettre de l'ordre dans le nord. Qu'on travaille jour et nuit à fortifier
Salamanque; qu'on y fasse venir de grosses pièces, qu'on refasse
l'équipage de siége; enfin qu'on forme des magasins de subsistances.
Vous sentirez, monsieur le maréchal, qu'en suivant ces directions et en
mettant pour les exécuter toute l'activité convenable, vous tiendrez
l'ennemi en échec... En recevant l'initiative au lieu de la donner, en
ne songeant qu'à l'armée du midi, qui n'a pas besoin de vous,
puisqu'elle est forte de quatre-vingt mille hommes des meilleures
troupes de l'Europe, en ayant des sollicitudes pour les pays qui ne sont
pas sous votre commandement et abandonnant les Asturies et les provinces
qui vous regardent, un combat que vous éprouveriez serait une calamité
qui se ferait sentir dans toute l'Espagne. Un échec de l'armée du midi
la conduirait sur Madrid ou sur Valence, et ne serait pas de même
nature.
«Je vous le répète, vous êtes le maître de conserver barre sur lord
Wellington, en plaçant votre quartier-général à Salamanque, en occupant
en force cette position, et poussant de fortes reconnaissances sur les
débouchés. Je ne pourrais que vous redire ce que je vous ai déjà
expliqué ci-dessus. Si Badajoz était cerné seulement par deux ou trois
divisions anglaises, le duc de Dalmatie le débloquerait; mais alors lord
Wellington, affaibli, vous mettrait à même de vous porter dans
l'intérieur du Portugal, ce qui secourrait plus efficacement Badajoz que
toute autre opération... Je donne l'ordre que tout ce qu'il sera
possible de fournir vous soit fourni pour compléter votre artillerie et
pour armer Salamanque. Vingt-quatre heures après la réception de cette
lettre, l'empereur pense que vous partirez pour Salamanque, à moins
d'événemens inattendus; que vous chargerez une avant-garde d'occuper les
débouchés sur Rodrigo, et une autre sur Alméida; que vous aurez dans la
main au moins la valeur d'une division; que vous ferez revenir la
cavalerie et l'artillerie qui sont à la division du Tage... Réunissez
surtout votre cavalerie, dont vous n'avez pas de trop, et dont vous avez
tant de besoin...»
Le maréchal Marmont avait des idées tout opposées sur la manière dont la
guerre devait être conduite. Il les transmettait au major-général à peu
près en même temps que celui-ci lui expédiait la dépêche qu'on vient de
parcourir. Je reproduis sa lettre, parce qu'elle fait connaître au vrai
l'état des affaires dans la péninsule.
Valladolid, le 23 février 1812.
Au prince de Neuchâtel.
«MONSEIGNEUR,
«J'ignore si Sa Majesté aura daigné accueillir d'une manière favorable
la demande que j'ai eu l'honneur d'adresser à Votre Altesse pour
supplier l'empereur de me permettre de faire sous ses yeux la campagne
qui va s'ouvrir; mais quelle que soit sa décision, je regarde comme mon
devoir de lui faire connaître, au moment où il semble prêt à s'éloigner,
la situation des choses dans cette partie de l'Espagne.
«D'après les derniers arrangemens arrêtés par Sa Majesté, l'armée de
Portugal n'a plus le moyen de remplir la tâche qui lui est imposée, et
je serais coupable, si, en ce moment, je cachais la vérité.
«La frontière se trouve très affaiblie par le départ des troupes qui ont
été rappelées par la prise de Rodrigo, qui met l'ennemi à même d'entrer
dans le coeur de la Castille en commençant un mouvement offensif; ensuite
par l'immense étendue de pays que l'armée est dans le devoir d'occuper,
ce qui rend toujours son rassemblement lent et difficile, tandis qu'il y
a peu de temps elle était toute réunie et disponible[19].
«Les sept divisions qui la composent s'élèveront, lorsqu'elles auront
reçu les régimens de marche annoncés, à quarante-quatre mille hommes
d'infanterie environ; il faut au moins cinq mille hommes pour occuper
les points fortifiés et les communications qui ne peuvent être
abandonnés; il faut à peu près pareille force pour observer l'Esla et la
couvrir contre l'armée de Galice, qui, évidemment, dans le cas d'un
mouvement offensif des Anglais, se porterait à Bénavente et à Astorga.
Ainsi, à supposer que toute l'armée soit réunie entre le Duero et la
Tormès, sa force ne peut s'élever qu'à trente-trois ou trente-quatre
mille hommes, tandis que l'ennemi peut présenter aujourd'hui une masse
de plus de soixante mille hommes, dont plus de moitié Anglais, bien
outillés et bien pourvus de toutes choses; et cependant que de chances
pour que les divisions du Tage se trouvent en arrière! Qu'elles n'aient
pu être ralliées promptement, et soient séparées de l'armée pendant les
momens les plus importans de la campagne; alors la masse de nos forces
réunies ne s'élèverait pas à plus de vingt-cinq mille hommes.
«Sa Majesté suppose, il est vrai, que, dans ce cas, l'armée du nord
soutiendrait celle de Portugal par deux divisions; mais l'empereur
peut-il être persuadé que, dans l'ordre de choses actuel, ces troupes
arriveront promptement et à temps?
«L'ennemi paraît en offensive: celui qui doit le combattre prépare ses
moyens; celui qui doit agir hypothétiquement attend sans inquiétude, et
laisse écouler en pure perte un temps précieux; l'ennemi marche à moi,
je réunis mes troupes d'une manière méthodique et précise, je sais, à un
jour près, le moment où le plus grand nombre au moins sera en ligne, à
quelle époque les autres seront en liaison avec moi, et, d'après cet
état de choses, je me détermine à agir ou à temporiser; mais ces
calculs, je ne puis les faire que pour des troupes qui sont purement et
simplement à mes ordres. Pour celles qui n'y sont pas, que de lenteurs!
que d'incertitudes et de temps perdu! J'annonce la marche de l'ennemi et
je demande des secours, on me répond par des observations; ma lettre
n'est parvenue que lentement, parce que les communications sont
difficiles dans ce pays; la réponse et ma réplique iront de même, et
l'ennemi sera sur moi. Mais comment pourrai-je, même d'avance, faire des
calculs raisonnables sur les mouvemens de troupes dont je ne connais ni
la force ni l'emplacement? Lorsque je ne sais rien de la situation du
pays, ni des besoins de troupes qu'on y éprouve? Je ne puis raisonner
que sur ce qui est à mes ordres, et puisque les troupes qui n'y sont pas
me sont cependant nécessaires pour combattre, et sont comptées comme
partie de la force que je dois opposer à l'ennemi, je suis en fausse
position, et je n'ai les moyens de rien faire méthodiquement et avec
connaissance de cause.
«Si l'on considère combien il faut de prévoyance pour exécuter le plus
petit mouvement en Espagne, on doit se convaincre de la nécessité qu'il
y a de donner d'avance mille ordres préparatoires sans lesquels les
mouvemens rapides sont impossibles. Ainsi les troupes du nord m'étant
étrangères habituellement, et m'étant cependant indispensables pour
combattre, le succès de toutes mes opérations est dépendant du plus ou
du moins de prévoyance et d'activité d'un autre chef: je ne puis donc
pas être responsable des événemens.
«Mais il ne faut pas seulement considérer l'état des choses pour la
défensive du nord, il faut la considérer pour celle du midi. Si lord
Wellington porte six divisions sur la rive gauche du Tage, le duc de
Dalmatie a besoin d'un puissant secours; si, dans ce cas, l'armée du
nord ne fournit pas de troupes pour relever une partie de l'armée de
Portugal dans quelques uns des postes qu'elle doit évacuer alors
momentanément, mais qu'il est important de tenir, et pour la sûreté du
pays et pour maintenir la Galice et observer les deux divisions ennemies
qui seraient sur l'Agueda, et qui feraient sans doute quelques
démonstrations offensives; si, dis-je, l'armée du nord ne vient pas à
son aide, l'armée de Portugal, trop faible, ne pourra pas faire un
détachement d'une force convenable, et Badajoz tombera. Certes, il faut
des ordres pour obtenir de l'armée du nord un mouvement dans cette
hypothèse, et le temps utile pour agir; si on s'en tenait à des
propositions et à des négociations, ce temps, qu'on ne pourrait
remplacer, serait perdu en vaines discussions. Je suis autorisé à croire
ce résultat.
«L'armée de Portugal est en ce moment la principale armée d'Espagne;
c'est à elle à couvrir l'Espagne contre les entreprises des Anglais;
pour pouvoir manoeuvrer, il faut qu'elle ait des points d'appui, des
places, des forts, des têtes de pont, etc. Il faut pour cela du matériel
d'artillerie, et je n'ai ni canons ni munitions à y appliquer, tandis
que les établissemens de l'armée du nord en sont tout remplis: j'en
demanderai, on m'en promettra, mais en résultat je n'obtiendrai rien.
«Après avoir discuté la question militaire, je dirai un mot de
l'administration. Le pays donné à l'armée de Portugal a des produits
présumés le tiers de ceux des cinq gouvernemens. L'armée de Portugal est
beaucoup plus nombreuse que l'armée du nord; le pays qu'elle occupe est
insoumis; on n'arrache rien qu'avec la force, et les troupes de l'armée
du nord ont semblé prendre à tâche, en l'évacuant, d'en enlever toutes
les ressources. Les autres gouvernemens, malgré les guérillas, sont
encore dans la soumission, et acquittent les contributions sans qu'il
soit besoin de contrainte. D'après cela, il y a une immense différence
dans le sort de l'une et de l'autre armée, et comme tout doit tendre au
même but, que partout ce sont les soldat de l'empereur, que tous les
efforts doivent avoir pour objet le succès des opérations, ne serait-il
pas juste que les ressources de tous ces pays fussent partagés
proportionnellement aux besoins de chacun; et comment y parvenir sans
une autorité unique?
«Je crois avoir démontré que, pour une bonne défensive du nord, le
général de l'armée de Portugal doit avoir toujours à ses ordres les
troupes et le territoire de l'armée du nord, puisque ces troupes sont
appelées à combattre avec les siennes, et que les ressources de ce
territoire doivent être en partie consacrées à les entretenir.
«Je passe maintenant à ce qui regarde le midi de l'Espagne.
«Une des tâches de l'armée de Portugal est de soutenir l'armée du midi,
d'avoir l'oeil sur Badajoz et de couvrir Madrid; et pour cela, il faut
qu'un corps assez nombreux occupe la vallée du Tage; mais ce corps ne
pourra subsister et ne pourra préparer des ressources pour d'autres
troupes qui s'y rendraient pour le soutenir, s'il n'a pas un territoire
productif, et ce territoire, quel autre peut-il être que
l'arrondissement de l'armée du centre? Quelle ville peut offrir des
ressources et des moyens dans la vallée du Tage si ce n'est Madrid?
Cependant aujourd'hui l'armée de Portugal ne possède, sur le bord du
Tage, qu'un désert qui ne lui offre aucune espèce de moyens, ni pour les
hommes, ni pour les chevaux, et elle ne rencontre, de la part des
autorités de Madrid, que haine, qu'animosité. L'armée du centre, qui
n'est rien, possède à elle seule un territoire plus fertile, plus étendu
que celui qui est accordé pour toute l'armée de Portugal; cette vallée
ne peut s'exploiter faute de troupes, et tout le monde s'oppose à ce que
nous en tirions des ressources. Cependant si les bords du Tage étaient
évacués par suite de la disette, personne à Madrid ne voudrait en
apprécier la véritable raison, et tout le monde accuserait l'armée de
Portugal de découvrir cette ville.
«Il existe, il faut le dire, une haine, une animosité envers les
Français, qu'il est impossible d'exprimer, dans le gouvernement
espagnol. Il existe un désordre à Madrid qui présente le spectacle le
plus révoltant. Si les subsistances employées en de fausses
consommations dans cette ville eussent été consacrées à former un
magasin de ressources pour l'armée de Portugal, les troupes qui sont sur
le Tage seraient dans l'abondance et pourvues pour long-temps; on
consomme 22 mille rations par jour à Madrid, et il n'y a pas 3,000
hommes: c'est qu'on donne et laisse prendre à tout le monde, excepté à
ceux qui servent. Mais bien plus, je le répète, c'est un crime que
d'aller prendre ce que l'armée du centre ne peut elle-même ramasser. Il
est vrai qu'il paraît assez conséquent que ceux qui, depuis deux ans,
trompent le roi, habillent et arment chaque jour des soldats qui, au
bout de deux jours, vont se joindre à nos ennemis, et semblent en vérité
avoir ainsi consacré un mode régulier de recrutement des bandes que nous
avons sur les bras, s'occupent de leur réserver des moyens de
subsistances à nos dépens.
«La seule communication carrossable entre la gauche et le reste de
l'armée de Portugal est par la province de Ségovie, et le mouvement des
troupes et des convois ne peut avoir lieu avec facilité, parce que,
quoique ce pays soit excellent et plein de ressources, les autorités de
l'armée du centre refusent de prendre aucune disposition pour assurer
leurs subsistances.
«Si l'armée de Portugal peut être affranchie du devoir de secourir le
midi, de couvrir Madrid, elle peut se concentrer dans la
Vieille-Castille, et elle s'en trouvera bien; alors tout lui devient
facile; mais si elle doit au contraire remplir cette double tâche, elle
ne le peut qu'en occupant la vallée du Tage, et dans cette vallée elle
ne peut avoir les ressources nécessaires pour y vivre, pour y manoeuvrer,
pour y préparer des moyens suffisans pour toutes les troupes qu'il
faudra y envoyer, qu'en possédant tout l'arrondissement de l'armée du
centre et Madrid. Ce territoire doit conserver les troupes qui
l'occupent à présent, afin qu'en marchant à l'ennemi, l'armée ne soit
obligée de laisser personne en arrière, mais qu'au contraire elle en
tire quelque secours pour sa communication. Elle a besoin surtout d'être
délivrée des obstacles que fait naître sans cesse un gouvernement
véritablement ennemi des armes françaises; quelles que soient les bonnes
intentions du roi, il paraît qu'il ne peut rien contre l'intérêt et les
passions de ceux qui l'environnent; il semble également que jusqu'à
présent il n'a rien pu contre les désordres qui ont lieu à Madrid,
contre l'anarchie qui règne à l'armée du centre. Il peut y avoir de
grandes raisons en politique pour que le roi réside à Madrid, mais il y
a mille raisons positives et de sûreté pour les armes françaises, qui
sembleraient devoir lui faire choisir un autre séjour. Et en effet, ou
le roi est général et commandant des armées, et dans ce cas il doit être
au milieu des troupes, voir leurs besoins, pourvoir à tout et être
responsable; ou il est étranger à toutes les opérations, et alors,
autant pour sa tranquillité personnelle que pour laisser plus de liberté
dans les opérations, il doit s'éloigner du pays qui en est le théâtre et
des lieux qui servent de points d'appui aux mouvemens de l'armée.
«La guerre d'Espagne est difficile dans son essence, mais cette
difficulté est augmentée de beaucoup par la division des commandemens et
par la grande diminution des troupes, que cette division rend encore
plus funeste. Si cette division a déjà fait tant de mal, lorsque
l'empereur, étant à Paris, s'occupant sans cesse de ses armées de la
péninsule, pouvait en partie remédier à tout, on doit frémir du résultat
infaillible de ce système, suivi avec diminution de moyens, lorsque
l'empereur s'éloigne de trois cents lieues.
«Monseigneur, je vous ai exposé toutes les raisons qui me semblent
démontrer jusqu'à l'évidence la nécessité de réunir sous la même
autorité toutes les troupes et tout le pays, depuis Bayonne jusques et y
compris Madrid et la Manche; en cela, je n'ai été guidé que par mon
amour ardent pour la gloire de nos armes et par ma conscience. Si
l'empereur ne trouvait pas convenable d'adopter ce système, j'ose le
supplier de me donner un successeur dans le commandement qu'il m'avait
confié. J'ai la confiance et le sentiment de pouvoir faire autant qu'un
autre, mais tout restant dans la situation actuelle la charge est
au-dessus de mes forces. De quelques difficultés que soit le
commandement général, quelqu'imposante que soit la responsabilité qui
l'accompagne, elles me paraissent beaucoup moindres que celles que ma
position entraîne en ce moment.
«Quelque flatteur que soit un grand commandement, il n'a de prix à mes
yeux que lorsqu'il est accompagné des moyens de bien faire: lorsque
ceux-ci me sont enlevés, alors tout me paraît préférable, et mon
ambition se réduit à servir en soldat. Je donnerai ma vie sans regret,
mais je ne puis rester dans la cruelle position de n'avoir pour résultat
de mes efforts et de mes soins de tous les momens, que la triste
perspective d'attacher mon nom à des événemens fâcheux et peu dignes de
la gloire de nos armes.
«_Signé_, le maréchal duc de RAGUSE.»
Ces observations ne furent pas accueillies, l'ordre était positif; le
duc de Raguse n'eut plus qu'à obéir. Il rappela les troupes qu'il avait
sur le Tage, et se porta sur l'Agueda avec quatre divisions, seules
forces dont il pût disposer sans découvrir toute la frontière de la
Galice, qui était menacée par une armée espagnole, et abandonner ses
communications avec la France. Il se mit en mouvement sur la fin de
mars, débloqua Badajoz, passa l'Agueda, entra en Portugal, chassa les
Anglais qu'il avait devant lui, battit les milices portugaises et
envahit le Mondego. Mais pendant qu'il s'enfonçait ainsi dans ces
contrées difficiles, les Anglais poussaient vivement Badajoz. La place
succomba, et le maréchal fut obligé de se mettre en retraite, et regagna
Salamanque sans autre résultat que d'avoir harassé ses troupes.
Ces diverses opérations étaient achevées avant que l'empereur partît
pour la Russie; il fut fort mécontent du maréchal Marmont, et trouvait
qu'on menait ses affaires sans aucun talent; il observait qu'avec un peu
de combinaison on pouvait facilement réunir trois fois autant de troupes
qu'en avait l'armée anglaise, et vider la querelle dans une action dont
le résultat n'eût pas été douteux; mais que, faute de s'entendre, on se
sacrifiait réciproquement à quelques amours-propres, et qu'on allait
laisser le général anglais manoeuvrer avec toute son armée tour à tour
sur les corps de la nôtre, et la battre en détail. Si l'empereur avait
encore pu disposer de deux mois de son temps, il aurait été lui-même en
Espagne; mais il ne le pouvait pas sans de graves inconvéniens.
Après la perte de ces deux places (Rodrigo et Badajoz), la position
générale des affaires en Espagne dépendait d'une bataille que l'armée
anglaise devait nécessairement chercher l'occasion de livrer; on devait
donc se préparer à la recevoir, et savoir abandonner ce qu'il n'était
plus raisonnable de s'obstiner à conserver, d'autant plus que l'armée
anglaise manoeuvrait déjà sur la Castille, tandis que nos meilleures
troupes étaient devant Cadix, Malaga, Grenade, dans le royaume de
Valence, et sur les autres points de l'Espagne, où elles ne prirent
aucune part aux événemens qui devaient nécessairement décider de la
retraite forcée de toutes les positions qu'elles occupaient.
Indépendamment des armées d'opérations, il y avait une armée de réserve
dans la province de Biscaye, composée de deux bonnes divisions, dont une
était placée à Burgos. Le roi Joseph avait en outre à Madrid une forte
réserve; malheureusement tant d'excellentes troupes étaient éparses sous
des commandans différens, indépendans les uns des autres, sans centre
d'autorité qui pût leur imprimer une action uniforme. Il en résulta que
les arrondissemens de chaque corps d'armée devinrent autant de petites
vice-royautés, qui s'administraient d'autant de manières différentes et
qui ne reconnaissaient pas plus l'autorité du roi d'Espagne que celle du
roi de Maroc.
Le ministre de la guerre dirigeait de Paris les opérations qui se
faisaient en Biscaye et en Navarre, d'où il ne pouvait avoir de
nouvelles qu'au moyen d'un ou plusieurs bataillons qui escortaient le
courrier porteur de la correspondance; celle-ci n'arrivait à Paris que
lorsque d'autres événemens étaient déjà survenus au point d'où elle
était partie. Cet inconvénient n'était pas le seul; il fallait encore
tenir sur la ligne de communication une grande quantité de troupes qui
n'empêchaient cependant pas qu'elle fût interceptée. L'armée anglaise,
plus faible que la nôtre, mais réunie dans une même main, sous les
ordres d'un chef habile, était postée derrière Ciudad-Rodrigo, à Fuentes
de Honoro; il était évident qu'elle attaquerait l'armée de Marmont, car
elle ne présentait pas plus de difficultés à battre que celle
d'Andalousie, et le succès devait avoir des résultats bien différens de
ceux qu'auraient eus des revers que nous aurions éprouvés à l'extrémité
de l'Espagne.
On aurait donc dû tenir prête une combinaison pour mettre l'armée que
commandait Marmont en état de battre les Anglais; au lieu de cela, on
eut l'air d'ignorer qu'elle existât. Chacun ne pensa qu'à sa
responsabilité; on s'occupa de faire vivre les troupes, et on prit la
funeste habitude de laisser faire le temps.
L'armée anglaise l'employa mieux: nous verrons bientôt ce qu'elle fit.