Baptême du roi de Rome.--Fête donnée par la ville de
Paris.--L'impératrice.--L'empereur _nettoie_ son cabinet.--Instructions
particulières que me donne l'empereur avant son départ.--Mesures prises
pour connaître l'état de l'opinion publique.--Un ministre de la police
doit avoir la main légère.--Sous quel point de vue l'empereur envisage
la guerre.
Les faits dont je viens de rendre compte eurent lieu au mois de mars
1812. L'empereur avait été s'établir à Compiègne; il en aimait le séjour
à cause de la facilité qu'il offre pour prendre de l'exercice. Une autre
raison encore qui lui faisait aimer les résidences éloignées de Paris,
c'est qu'il s'y trouvait plus souvent seul, ce qui lui était commode
pour le travail.
Je crois que ce fut dans le mois de mars qu'il fit son plan
d'opérations, car ce fut pendant son séjour à Compiègne qu'il reçut de
Berlin la confirmation de l'alliance des Prussiens avec lui. Les Russes
furent surpris de ce traité; ils avaient compté sur la Prusse, mais non
sur l'Autriche, qui venait à peine de s'allier avec nous.
Par toutes ces alliances, l'empereur se trouvait à la tête d'une
innombrable armée, qui comprenait tous les États militaires de l'Europe,
hors l'Angleterre, car il y avait des troupes espagnoles et portugaises.
Certainement, s'il y a eu une circonstance dans le cours de sa vie où il
ait eu besoin d'appuyer par la force les inspirations d'une haute
prévoyance, il ne pouvait le faire dans une occasion plus opportune: il
n'était donc pas trop déraisonnable d'en profiter pour opérer en Europe
les changemens qu'elle réclamait.
Si l'entreprise avait réussi, on aurait mis l'empereur au-dessus de
l'espèce humaine, parce qu'on n'aurait rien vu dans l'histoire qui
approche d'une aussi immense opération. Tous ceux qui plus tard sont
devenus ses ennemis eussent été ses plus humbles flatteurs; la fortune
lui a été infidèle, et l'on a accablé celui qui peu auparavant était
l'objet de tant d'admiration.
Avant de partir de Paris pour faire cette campagne, l'empereur fit
baptiser son fils, qui avait déjà environ treize mois. Il quitta
Compiègne pour venir à Paris assister à cette cérémonie, qui fut
célébrée dans l'église de Notre-Dame, vers la fin d'avril 1812.
Elle fut très brillante; l'empereur et l'impératrice s'y rendirent en
grande pompe, accompagnés du cortége d'usage dans les cérémonies, et
furent reçus au parvis de la métropole par l'archevêque, accompagné de
tout son clergé.
La cathédrale était remplie d'assistans qui ne cessèrent de faire
retentir ce vaste édifice des cris de _vive l'empereur! vive
l'impératrice!_ depuis leur entrée jusqu'à leur sortie de l'église. LL.
MM. vinrent de là à l'Hôtel-de-Ville, où la ville de Paris leur donna à
dîner, suivant un usage fort ancien, et qui a été observé exactement à
l'occasion du baptême des héritiers du trône.
La ville de Paris se distingua dans cette fête par la magnificence
qu'elle y déploya, par la somptuosité du service, et par la profusion de
toutes choses: ce fut un jour de régal universel; la ville avait fait
distribuer des comestibles au peuple.
On chargea les fontaines de vin, et l'on dansa toute la nuit. Ce
jour-là, on avait fait une seule salle de la grande cour de
l'Hôtel-de-Ville, au moyen d'une charpente très forte. Cette
construction soutenait un plancher à la hauteur des fenêtres du premier
étage, que l'on avait transformées en portes pour communiquer avec les
appartemens latéraux.
Il aurait été difficile de rassembler une compagnie aussi brillante que
celle qu'offrait la réunion de tant de citoyens. L'empereur aimait
particulièrement tout ce qui lui fournissait des occasions de
s'entretenir avec eux. L'impératrice, quoique fort jeune encore,
supporta cette grande représentation sans perdre de sa bonne grâce; elle
eut besoin de beaucoup de patience, car, en faisant le tour de cette
immense réunion, elle dut répéter plus d'un millier de fois, d'une
manière différente, la petite phrase de cour qui sert à tout; elle sut y
ajouter quelques paroles finales qui entraînaient vers elle tout ce qui
aurait pu être moins disposé à se laisser persuader par un air de
froideur, qui tenait à la timidité de son âge et à une grande modestie.
Toutes les fois qu'elle parlait, elle entraînait; ses succès en France
furent son ouvrage, car je le déclare sur l'honneur: dans aucune
occasion l'administration n'employa des moyens particuliers pour la
faire accueillir du public. Lorsqu'elle devait y paraître, soit au
cortége ou au spectacle, la surveillance exercée par l'administration se
réduisait à veiller à ce qu'il ne se commît rien de contraire aux plus
rigoureuses bienséances; c'est là la seule espèce de surveillance dont
je me sois jamais permis de l'entourer. Par exemple, lorsque je savais
qu'elle se proposait d'aller à un théâtre, j'avais soin de louer toutes
les loges qui étaient en face de la sienne, ainsi que celles d'où elle
ne pouvait éviter l'importunité des regards. J'avais ensuite la
précaution d'envoyer les billets de ces loges à des familles
respectables qui étaient bien aises d'aller les remplir. C'était ainsi
que je composais la galerie qui assistait au spectacle les jours où
l'impératrice y allait.
Quant à des précautions pour qu'elle fût accueillie du parterre, je n'en
ai jamais pris aucune. L'impératrice Marie-Louise avait l'habitude de
faire, en entrant en public, trois révérences si gracieuses, que l'on
n'attendait jamais la troisième pour faire partir des millions
d'applaudissemens: c'était elle-même qui me dispensait de faire aucun
frais à cet égard.
Après la cérémonie du baptême du roi de Rome, l'empereur alla s'établir
à Saint-Cloud; il y passa le reste du temps qui précéda son départ pour
la campagne de 1812.
Avant de quitter la France, il termina toutes les affaires qui ne
pouvaient se résoudre sans sa présence; il avait cette habitude toutes
les fois qu'il allait faire un voyage: ordinairement il prenait chaque
ministre à part pour lui donner une instruction particulière, lorsqu'il
voulait qu'il fît quelque chose qui ne devait pas devenir le sujet d'une
correspondance. Il était soigneux de toutes les plus petites affaires;
il n'en trouvait pas qui ne fussent dignes de l'occuper, et lorsqu'il
était à la dernière semaine de son séjour, il répondait à tout ce que
les ministres avaient d'affaires encore tenantes: il appelait cela
_nettoyer son cabinet_, parce qu'il donnait des solutions à une quantité
de propositions qui lui avaient été adressées depuis long-temps, et sur
lesquelles on était resté sans réponse.
À l'occasion de son départ, il m'entretint de tout ce qu'il voulait que
je fisse pendant son absence: c'était une instruction générale qu'il me
donnait, et qui était bien loin d'être aussi sévère que le supposaient
les hommes qui ont passé leur vie à le peindre comme un tyran qui
n'avait ni justice ni bonté dans le coeur; c'était précisément les deux
qualités dont il était inépuisable; il savait un gré infini à celui qui
lui fournissait une occasion de rendre justice, et l'on ne pouvait pas
craindre de le solliciter, car il n'était jamais las d'accorder.
Je ne veux cependant pas disconvenir qu'il n'y ait eu beaucoup d'actes
de son administration qui ont été vexatoires pour des particuliers, et
même ruineux pour quelques familles. Il n'y en a presque pas sur
lesquels je ne pusse le justifier, car toutes les mesures acerbes qu'il
a prises dans certaines circonstances étaient d'avance sollicitées par
des rapports officiels qui lui étaient adressés par ceux qu'il avait
chargés de l'instruire de la vérité et de lui proposer le remède à ce
dont on se plaignait. C'était en particulier le soin du conseil d'État,
auquel il renvoyait tout ce qui était de législation, d'administration
ou de droit public. Indépendamment de cela, il avait permis à quelques
personnes[18] de lui écrire confidentiellement sur l'état de l'opinion
publique en général, et sur celle que l'on avait des actes particuliers
de son gouvernement. On ne pouvait pas avoir pris plus de précautions
pour éviter tout ce qui pouvait lui donner un air tyrannique, et il est
à croire que, si un généreux dévoûment avait animé ceux qui étaient
honorés de cette confiance, personne n'aurait eu à se plaindre de la
moindre lésion à son égard.
Mais il n'est que trop commun de rencontrer des hommes qui craignent de
dire des choses qui déplaisent, ou qui ne savent dire des vérités
pénibles que d'une manière désagréable; c'est ainsi que, manquant le but
pour lequel ils avaient été mis en communication avec le chef du
gouvernement, ils ne l'ont, le plus souvent, entretenu que de
métaphysique, au lieu de lui parler de tout ce qui avait l'air d'être
aperçu par tout le monde. Ils ont méconnu que, lorsque l'empereur
appelait des informations, il fallait courageusement fouler aux pieds
l'intrigue, l'envie, les courtisans et toute la flatterie, pour faire
parvenir la vérité au fond des palais où elle semble ne devoir jamais
arriver. L'empereur l'avait probablement reconnu lui-même, lorsqu'il
mettait tant de soins pour l'attirer jusqu'à lui, et je suis
particulièrement de l'opinion que, si une malheureuse influence n'avait
pas éloigné tout ce qui pouvait le servir, il n'eût pas cessé d'être
entouré de tout ce que la France avait d'hommes éclairés, hommes qu'on
lui a peints continuellement comme ses ennemis, et dont on est parvenu à
le détacher. Cette fatale influence avait écarté tout ce qui pouvait lui
offrir des vues utiles; et je dois dire à la face du monde, que
l'empereur n'a jamais eu une mauvaise intention pour ces personnes-là,
sans qu'elle lui ait été suscitée par un rapport mensonger, en sorte que
c'est moins à lui qu'il faut s'en prendre qu'à l'auteur du faux rapport.
Dans l'instruction que l'empereur me donna avant son départ, il ne cessa
de me recommander de ne pas être dur, de ménager tout le monde. Il
m'observa qu'on ne gagnait jamais rien à se faire des ennemis, et que,
dans le ministère de la police surtout, il fallait avoir la main légère;
il me recommanda dix fois de ne faire arrêter personne arbitrairement,
et d'avoir grand soin de mettre toujours le bon droit de mon côté.
C'est dans cette conversation qu'il me parla de la guerre qu'il était
encore forcé d'entreprendre: il se plaignit d'avoir été mal servi, et de
se trouver obligé à faire la guerre à la Russie seul cette année, pour
n'avoir pas l'Autriche et la Prusse contre lui l'année suivante; il me
dit que dans ce moment, il avait une armée nombreuse, suffisante pour
cette entreprise, tandis qu'elle pourrait devenir inférieure, si l'année
suivante il avait des ennemis de plus à combattre. Il regrettait
vivement d'avoir eu confiance dans les sentimens qui l'avaient décidé à
faire la paix à Tilsit, et répétait souvent: «Celui qui m'aurait évité
cette guerre m'aurait rendu un grand service; mais enfin la voilà, il
faut s'en tirer.»
Il espérait n'employer les efforts de son armée que pendant la première
campagne, et faire la seconde avec une armée polonaise qu'il aurait fait
lever en parcourant les vastes provinces de ce pays.